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Santé

Jodogne, l’attitude saine

21 mai 2015 Marinette Mormont

Cécile Jodogne est, entre autres, ministre en charge de la Santé à la Cocof. Son mot d’ordre: réaliser un état des lieux pour faire des choix cohérents.

Alter Échos: Quels sont les grands thèmes que vous souhaiteriez aborder en promotion de la santé à Bruxelles dans les prochaines années?

Cécile Jodogne: On n’en est pas encore dans la fixation d’axes et de priorités, si ce n’est toute la problématique de la fracture sociale, des inégalités aux soins de santé. L’essentiel des moyens restera orienté vers cette question des inégalités et vers tout ce tissu associatif qui travaille avec le public cible précaire. Mais je voudrais aussi mettre en place une approche tout public. Je suis attachée à travailler la question de «l’attitude saine par rapport à sa vie et sa santé». Le diabète, par exemple, est une thématique qui devrait transcender et toucher les différents publics.

A.É.: Dans la déclaration de politique de la Cocof, on peut lire presque à tous les paragraphes: «Ces services seront refinancés… en fonction des moyens disponibles.» Les moyens, on le sait, seront loin d’être pléthoriques. Comment défendre votre politique dans cette situation?

C.J.: J’espère que le fait d’analyser les choses, de voir s’il y a des doublons pourra permettre de dégager des ressources, en économisant des moyens redondants ou inutiles pour les investir ailleurs au bénéfice des Bruxellois. En ce qui concerne le décret ambulatoire (voir encadré), la demande de nouvelles maisons médicales reste importante. Les maisons médicales sont une réponse immédiate à l’enjeu de l’accès aux soins de santé, et elles permettent d’avoir cette approche globale de la personne et de liens avec d’autres déterminants. La couverture géographique n’est aujourd’hui pas idéale, c’est quelque chose qui nous tient à cœur. Mais c’est un peu tôt pour savoir si on a des marges.

Décret ambulatoire: de quoi parle-t-on?

Le décret de la Cocof relatif à l’offre de services ambulatoires dans le domaine de l’action sociale, de la famille et de la santé (2009) a réuni les législations de douze secteurs de l’action sociale et de la santé ambulatoire. Qui est concerné? Les services de santé mentale, d’action globale sociale, de planning familial, en matière de toxicomanie, les maisons médicales, les services de médiation de dettes, d’aide aux justiciables, les Espaces-rencontres, la coordination de soins et de services à domicile, les soins palliatifs et continués, l’aide à domicile et les centres d’accueil téléphonique.

A.É.: Vous parlez de rationalisation?

C.J.: Rationaliser, ce n’est pas seulement dire: «Il y a deux projets toxicomanie, on en supprime un.» On constate qu’une grosse partie des subventions est consacrée à de la gestion administrative. C’est de l’argent qui ne va pas directement dans les actions de terrain. On peut réfléchir à des manières de mutualiser ce genre de fonctions transversales (comptabilité, informatique). On a demandé à la Plateforme bruxelloise de promotion de la santé d’intégrer cela dans ses réflexions. Il y en a à qui cela fait peur, mais quand on gratte un peu, on voit qu’il y a déjà des choses qui sont faites dans ce sens. Il faut s’appuyer là-dessus. Car il ne faut pas se leurrer, dans les années qui viennent, on n’aura pas, tout à coup, un magot qui va nous tomber dessus.

Pour décider des évolutions et être plus en phase avec les besoins de la population, il faut aussi des bases de données communes. Il y a une certaine frilosité au partage des données entre les différentes plateformes. Il faut une base de données bicommunautaire, qui doit être enrichie par chacun, tout en se prémunissant d’une mauvaise utilisation de ces données et tout en garantissant un anonymat et une protection de la vie privée des personnes. C’est un gros chantier.

A.É.: J’ai pu lire que vous regrettiez la décision de Maggie De Block de ne pas engager de coordinateur national pour le Plan sida. Mais qu’est-ce qui peut être fait à votre niveau?

C.J.: Maggie De Block a décrété, lors d’interpellations parlementaires, que le dépistage était devenu une matière des entités fédérées. Mais rien n’indique que c’est une matière transférée. Les dépistages organisés (cancer du sein, cancer colorectal) sont en grande partie dans les mains de la Communauté française côté francophone. Mais le dépistage du VIH/sida, en tant qu’acte individuel et acte médical, reste du ressort du fédéral. De même que les projets pilotes de dépistage délocalisé et éventuellement démédicalisé que la ministre finançait [l’asbl Ex Aequo, responsable du projet Test-out de dépistage du VIH/sida délocalisé et démédicalisé, a appris il y a peu la rupture de son financement, NDLR] ou finance toujours.

Les entités fédérées ne peuvent pas se permettre de reprendre en charge tout ce dont le fédéral ne veut plus sans que cela fasse l’objet d’un accord. Le fédéral voudrait mettre sur le dos des Régions toute une série de choses dont le bénéfice lui reviendrait: car tous les impacts de la prévention ou du dépistage bénéficient à la sécurité sociale.

Concernant le VIH, il y a aussi le paradigme de prévention combinée [le traitement antirétroviral est utilisé, parallèlement aux autres moyens de prévention, dans un but d’une réduction de la transmission du VIH, NDLR] pour lequel la Belgique est vraiment en retard par rapport à ses voisins européens et qui ne peut se mettre en place qu’avec une forte concertation entre le fédéral et les entités fédérées. Le traitement qui devient un moyen de prévention, c’est une chose de le reconnaître scientifiquement, c’est autre chose de l’opérationnaliser.

Il faudra remettre cela sur la table en conférence interministérielle (CIM). On est en train de rédiger un courrier pour demander que ces questions soient mises à l’ordre du jour.

A.É.: Quelles sont les autres questions que vous aimeriez porter dans le cadre de la CIM santé?

C.J.: Il y a le plan alcool, qui n’a pas pu voir le jour lors de la législature précédente et qui est important. En matière de toxicomanie également, il y a des choses dans la déclaration de politique de la Cocof que l’on doit discuter avec le fédéral, car elles nécessitent un changement législatif. C’est le cas, entre autres, des salles de consommation à moindre risque [qui requièrent pour être mises sur pied une modification de la loi de 1921 concernant le trafic des substances vénéneuses, soporifiques, stupéfiantes (…), NDLR]. Ce sont les points que l’on aimerait voir à l’ordre du jour. Il s’agit de convaincre les différents partenaires, et surtout le fédéral.

A.É.: En matière de toxicomanie justement, le Plan bruxellois de réduction des risques a été finalisé il y a quelques mois. Il est le fruit d’un vaste de travail de concertation du secteur. Comment allez-vous vous en emparer?

C.J.: Ce plan n’a pas encore été beaucoup utilisé. Il y aura une présentation au parlement dans les semaines qui viennent. Il est composé de toute une série d’axes déterminés. On ne pourra pas tout faire. Qu’est-ce qu’on met comme priorité, vis-à-vis de quels publics?

En ce qui concerne l’alcool, le public adolescent est important. Dans les milieux festifs principalement, puisque la sensibilisation à l’école reste à la Communauté française. Une chose qui m’a pas mal frappée, c’est la liaison toxicomanie-hépatite C et autres maladies infectieuses. De ce point de vue, il y a des projets intéressants et importants à maintenir avec un public qui est dans la rue. Cela rejoint un peu mon approche politique «attitudes saines». Encore une fois, il y a toute une série de choses qui se font déjà. Il faut qu’on fasse un état des lieux de ce qui existe ou de ce qui n’existe pas avant que le plan puisse être activé. On est dans ce travail d’analyse.

A.É.: À Bruxelles, la régionalisation a fait atterrir une partie du fonds assuétudes et le secteur de la promotion de la santé à la Cocof. 2015 est une année de transition. Comment se profile la suite?

C.J.: La décision a été prise très rapidement que pour 2015, il y ait une situation de standstill [«statu quo», NDLR]. On maintient les projets et les montants de subsides de 2014. C’est une année de transition indispensable, pouvoir prendre la mesure des conséquences de la sixième réforme et des transferts, mais aussi pour prendre connaissance des projets, du terrain. Cela fait trois, quatre mois que je reçois les associations, les fédérations, les plateformes.

A.É.: Une grosse partie des associations actives dans le domaine de la santé demeurent à la Cocof (promotion de la santé, secteur ambulatoire), tandis que la plupart des acteurs santé régionalisés passent au bicommunautaire (Cocom). Tous ces acteurs travaillent sur un même territoire, Bruxelles. Ce fractionnement a-t-il encore du sens?

C.J.: Dans le cadre du Plan de santé des Bruxellois (PSB), qui va être mis sur pied par le cabinet de Didier Gosuin, il y a une volonté de concertation avec la Cocof. Il faut s’assurer qu’il y ait une cohérence entre les deux plans, le plan bicommunautaire et le plan de santé Cocof. Il faut qu’il y ait la meilleure articulation possible au bénéfice des Bruxellois.

Maintenant, dire que toute la santé devrait basculer en bicommunautaire, je ne le pense pas. Le niveau bicommunautaire regroupe essentiellement de tout ce qui touche à l’hospitalier, aux maisons de repos, aux structures lourdes et pas au tissu associatif de proximité implanté dans les quartiers. La spécificité de la Cocof, c’est de regrouper ce tissu associatif: logement, insertion socioprofessionnelle, culture… On y travaille de manière différente, dans la proximité, dans l’approche globale de la personne. C’est un des axes qu’il faut pouvoir maintenir et valoriser.

Au parlement, on me prétend que les associations sont demanderesses de passer au bicommunautaire. Moi ce que j’entends, ce sont des inquiétudes. Mais je n’ai pas personnellement entendu d’associations non concernées par les accords de la Sainte-Émilie [accords de solidarité intrafrancophone, qui ont notamment eu pour effet la délégation du transfert des compétences de la Fédération Wallonie-Bruxelles vers la Région wallonne et vers la Cocof et la Cocom à Bruxelles, NDLR], qui souhaitaient passer au bicommunautaire. Je n’ai jamais entendu non plus, du côté néerlandophone, cette volonté de passer au bicommunautaire. Des discours ont percolé, selon lesquels la Cocom était l’eldorado et la Cocof l’Empire romain décadent, amené à disparaître dans quelques années. Certains se sont dit que la Cocom était la voie de salut. Mais les incertitudes financières concernent tant la Cocof que la Cocom.

A.É.: Un nouveau décret doit être élaboré pour la promotion de la santé, maintenant qu’elle n’est plus dans l’escarcelle de la Communauté française…

C.J.: Oui, on travaille à un projet de décret «promotion de la santé» qui, je l’espère, pourra être adopté à l’automne prochain, pour entrer en application en 2016. Il aura pour but de stabiliser le secteur. Il ne s’agit pas de tout révolutionner, mais de veiller à des complémentarités, de la cohérence, d’éviter les concurrences entre projets. Pour les actions qui étaient menées sur l’ensemble du territoire de la Communauté française, il y a peut-être aussi des manières un peu différentes de travailler à Bruxelles. On est dans un milieu urbain dense, avec des spécificités.

A.É.: Une évaluation du décret ambulatoire a été réalisée. Que peut-on en tirer?

C.J.: Les résultats de cette évaluation n’ont pas encore été communiqués. Une rencontre de présentation aura lieu avant l’été. Il y a déjà des pistes sur ce qui va être modifié dans le décret actuel. Ce sont des modifications qui relèvent plus de l’ordre du pragmatisme. Encore une fois, l’idée n’est pas de révolutionner les choses. Quitte à ce que dans deux ou trois ans, en fonction de l’arrivée de la promotion de la santé à la Cocof, nous voyions si on décide de faire quelque chose de plus en profondeur, éventuellement en ne faisant plus qu’un seul décret social-santé à Bruxelles. Mais c’est un peu tôt pour le dire.

Aller plus loin

  • Notre série Interview politique :

AE, n°395, 15 janvier 2015, Rachid Madrane: «Donner une autre image de l’aide à la jeunesse»

AE, n°396, 29 janvier 2015, Paul Furlan: «Remettre du bon sens dans l’organisation du logement public»

AE, n°397, 13 février 2015, Didier Gosuin: «Je ne suis pas un faiseur de miracles»

AE, n°398, 24 mars 2015, Isabelle Simonis : «récréer du lien avec la jeunesse»

AE, n°399, 19 mars 2015, Bianca Debaets : «Ma priorité est de lutter contre la violence faite aux femmes»

AE, n°400, 7 avril 2015, Maxime Prévot : «La vie associative est le poumon de la cohésion sociale»

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Comment s’y retrouver dans le dédale des cabinets ministériels ? Qui est qui ? Quel conseiller est en charge de quelle matière ? Le  who’s who des cabinets vous permettra de faire connaissance en quelques lignes avec les principaux responsables sur les thématiques sociales.

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A propos de l'auteur

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

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