Dans notre précédente édition, nous avons publié un article concernant la nouvelle directive européenne relative au travail intérimaire. Parmi les interlocuteurs s’exprimant à ce sujet, certains syndicalistes s’inquiétaient d’une possible « généralisation de l’intérim », processus dont l’aboutissement consisterait en une consécration des agences d’intérim comme opérateur presque unique dans le domaine du placement des demandeurs d'emploi.
Si le point de vue semblait intéressant, il n’en reste pas moins qu'il pouvait être considéré comme une réserve d’usage dans le cadre d’un débat bien huilé où chacun prêche pour sa propre chapelle. En l'occurrence, et en caricaturant à l'extrême, un discours convenu de « gentils syndicalistes contre les méchants capitalistes qui veulent désarticuler le droit du travail ».
Or, hasard du calendrier, on a appris il y a quelques jours que le Forem et la société d'intérim Randstad avaient conclu un accord afin que le site web du Forem abrite les offres d’emploi de l'opérateur privé. Près de huit cents annonces vont ainsi être transférées vers le site de l’opérateur public wallon, en attendant celles de Daoust ou de Unique puisque le Forem annonce que « ce qui est possible aujourd’hui avec les offres de Randstad le sera prochainement avec chaque opérateur privé du marché de l’emploi wallon, grâce au partenariat constructif entre Federgon
Dès lors, à parler de « généralisation de l’intérim », on se prend à réfléchir et à se dire que les prophéties syndicales sont peut-être bien en train de doucement se transformer en réalité… Bien sûr, il convient de remettre les choses à leur place. Il est un fait indéniable que l’intérim est devenu, ces dernières années, un poids lourd sur le marché de l’emploi. Il ne s’agit pas non plus de nier que ce secteur permet à de nombreuses personnes de trouver un emploi, aussi fragile soit-il. Néanmoins, cette situation pose également quelques questions auquel il convient, peut-être, de réfléchir.
Ainsi, on peut se demander si c'est bien la mission d’un opérateur public (le Forem) de se faire le relais des intérêts d’opérateurs privés comme les agences d’intérim. Évidemment, on pourra rétorquer que le fait de pouvoir trouver des offres d’intérim sur le site du Forem sera un atout pour le chercheur d’emploi. Mais, à bien y penser, ne serait-il pas plus simple pour celui-ci de se rendre tout simplement sur le site web des agences d’intérim ? À trop mélanger les opérateurs, ne risque-t-on pas de créer une sorte de confusion des genres et de rendre peu lisible un « marché des opérateurs de l’emploi » déjà complexe ? Trouver un interlocuteur dans le cadre de sa recherche d’emploi deviendra-t-il bientôt aussi compliqué que de comprendre à qui s’adresser lorsqu’il s’agit de changer de fournisseur de gaz et d’électricité ? Cette référence à un marché jadis tenu par le public et aujourd’hui libéralisé n’est d’ailleurs pas innocente. En poussant un peu, ne va-t-on pas nous proposer, un jour ou l’autre, de privatiser le Forem, Actris ou le VDAB ? Une privatisation larvée n'est-elle d'ailleurs pas en route ? Dès lors, il est urgent de se demander si les larges missions des services publics de placement et de recherche d'emploi, qui s'adressent à tous les publics, y compris les plus fragilisés, sont potentiellement solubles dans les objectifs de profit financier des sociétés d'intérim.
Julien Winkel