Au printemps 2008, un groupe de citoyens, d’artistes et d’associations liégeois lancent l'initiative « Liège 20151 ». Mouvement d'opposition à la candidature – convenue de longue date – de Mons 2015 ? Pas pour les promoteurs de l'initiative, pour lesquels il s'agit surtout de doter Liège d'un projet d'avenir et de relancer le débat citoyen au niveau local.
Selon diverses sources, le quorum de 10 % n'aurait pas été atteint. 18 446 personnes se seraient déplacées, alors que le nombre requis était de 19 010 participants.
Ce dimanche 22 février, entre 8h et 13h, se tient la consultation populaire relative à Liège 2015. Débutée au printemps 2008, la saga « Liège 2015 » a attisé – et attise encore - les passions, non seulement dans la cité ardente, mais également à Mons, la candidate issue du compromis régional de 2004.Pendant plusieurs mois, le collectif Liège 2015 s'est mobilisé pour forcer la Ville de Liège à déposer sa candidature pour le titre tant convoité de Capitale culturelle européenne. Le collectif a ainsi récolté 22 000 signatures pour contraindre la Ville à organiser une consultation populaire avec pour question : « Voulez-vous que la ville de Liège pose sa candidature au titre de capitale européenne de la culture en 2015 ? »
En décembre, un accord intervient in extremis entre la Ville et le collectif Liège 2015 : ce dernier renonce à l'organisation d'une consultation populaire en échange de la création d'une fondation des arts émergents. L'accord est aussitôt vilipendé par nombre de signataires et des membres du collectif lui-même, s'estimant floués à juste titre. Au lendemain de l'accord, la pétition et ses 22 000 signatures sont déposées entraînant ainsi l'organisation de la consultation. L'échevinat de la Culture met rapidement sur pied une cellule de travail pour monter un projet de programme pour la candidature de Capitale culturelle européenne. Si 10 % des Liégeois se déplacent le 22 février, la Ville devra dépouiller les votes et déposer sa candidature si une majorité se dégage en ce sens.
Depuis, le Collectif Liège 2015 continue à mobiliser les Liégeois via son blog, son site, des soirées, d'affiches – que les habitants et certains commerçants ne se privent pas de placer à leurs fenêtres et vitrines -, de flyers, d'un container avec permanence sur l'espace Tivoli – qui jouxte la place Saint-Lambert -, ou encore d'immenses calicots déployés lors du match Standard-Tubize (4-0) du 14 février dernier. Et ce n'est pas fini, ce vendredi soir, un débat télévisé sera diffusé, à 20h, sur RTC Télé-Liège, avec notamment la participation d'Alain De Clerck (initiateur de la démarche), pour le Collectif.
On notera aussi qu'entre-temps Malines a renoncé à déposer sa candidature, concluant un accord de coopération avec Mons, en vue de conforter la candidature montoise. Liège va-t-elle concurrencer Mons? Tout dépendra des résultats de la consultation de ce 22 février.
Mais au-delà du titre de Capitale culturelle européenne, on retiendra surtout l'action du Collectif Liège 2015 qui porte sur un enjeu hautement plus important : celui de la participation. Pour comprendre tous les tenants et aboutissants de la saga de Liège 2015, nous vous invitons à lire l'article ci-dessous.
Acte I. Tout commence le 2 mai 2008, lorsque Alain De Clerck – artiste plasticien liégeois – et François Schreuer – journaliste indépendant – initient un « appel public pour que Liège soit capitale européenne de la culture en 2015 »2.
Ou plutôt… non ! Tout commence en 1999, lorsque la Ville de Mons fait part de son intention de poser sa candidature pour devenir « Capitale européenne de la Culture ». En mars 2004, Hervé Hasquin (MR), alors ministre-président la Communauté française, avalise ce choix, fruit d’un accord de la majorité PS-MR-Écolo. Le 19 juillet 2006, la Fondation d’utilité publique Mons 2015 voit le jour. Elle a pour but particulier « de préparer, puis de soutenir la candidature de la Ville de Mons comme Capitale culturelle européenne de la Culture. Elle a pour second but particulier de participer à la réalisation des manifestations organisées dans le cadre de Mons Capitale culturelle européenne de la Culture. »
Le 1er février 2008, son conseil d’administration se réunit pour la première fois sous la présidence de Guy Quaden, gouverneur de la Banque nationale de Belgique. Les partenaires de la Fondation sont déjà connus : la Communauté française, la Région wallonne, la Ville de Mons et la Province du Hainaut. L’enjeu est de réunir 60 millions d’euros minimum à l’horizon 2015. Le 15 juillet, dans le cadre du décret contenant le feuilleton d'ajustement du budget des dépenses de la Région wallonne pour l'année 2008, le gouvernement wallon inscrit une subvention en faveur de la Fondation Mons 2015. Le 10 septembre, paraît au Moniteur, l’appel à candidatures officiel relatif à la manifestation « Capitale européenne de la Culturelle 2015 » et Mons 2015 lance son site web3 dans la foulée…
Parallèlement, et même si on l’oublie parfois, Malines s’est également profilée pour revendiquer ce titre. En mai 2008, le coordinateur de Mechelen 2015 a été nommé. La ville flamande a également programmé en 2009 un festival urbain (« Visions de ville »4) pour appuyer la candidature de Malines comme « Capitale européenne de la culture 2015 ».
Mais revenons à Liège, le 2 mai 2008, au moment où Alain De Clerck et François Schreuer lancent leur appel. Pour eux, il y a clairement des choses à faire. « Ça n'a rien contre Mons 2015, explique d'entrée de jeu François Schreuer. C’est vrai que Mons part favorite pour devenir capitale culturelle en 2015 : elle prépare sa candidature depuis des années. Mais ce qui nous dérange, c'est la manière dont cela s'est décidé ». Pour lui, cette décision est révélatrice du fonctionnement de la particratie en Wallonie et et de l'absence de débat citoyen sur la question.
Au total, l’appel à Liège 2015 recueille 8 000 signatures via le web et quelque 3 000 inscrits sur le groupe qui lui est consacré sur Facebook. Les soutiens viennent notamment de personnalités du monde du théâtre, de l'art contemporain et du monde culturel en général. « Ce premier acte se termine lors du Conseil communal liégeois du 26 mai, par un vote majorité contre opposition, malgré les déclarations de certains membres de la majorité favorables à la proposition. Devant 200 personnes très déçues, le Conseil rejette donc finalement l'idée de lancer Liège dans la course pour être capitale culturelle en 2015 », relate notre interlocuteur.
C'est Athènes qui a organisé la première manifestation de Capitale européenne de la culture en 1985. Depuis, le titre est très convoité. À partir de 2011, deux villes de deux différents États membres pourront se porter candidates chaque année. La liste des pays par année est ainsi déterminée à l'avance : en 2015, ce sera au tour de la Belgique et de la République Tchèque.L'objectif de cette manifestation est de mettre en valeur la diversité de la richesse culturelle en Europe et les liens qui unissent les Européens. Elle est cofinancée par le programme Culture de l'Union européenne.
Pour être sélectionnées, les villes candidates au titre doivent préparer un programme culturel remplissant des critères assez précis :- renforcer la coopération entre les opérateurs culturels, les artistes et les villes des États membres concernés et d’autres États membres, dans tout secteur culturel ;- faire ressortir la richesse de la diversité culturelle en Europe ;- encourager la participation des citoyens habitant dans la ville et ses environs et susciter leur intérêt ainsi que celui des citoyens vivant à l’étranger ;- avoir un caractère durable et faire partie intégrante du développement culturel et social à long terme de la ville.
La sélection se déroule en deux temps et est faite par un jury indépendant et international. Lors de la phase de présélection, les villes belges qui souhaitent se porter candidates doivent répondre à l’appel en remettant une proposition de candidature au plus tard le 1er mars 2009. Le jury les examinera le 1er juin 2009. Il communique ensuite sur les candidatures retenues. Dans un deuxième temps, lors de la phase de sélection, les villes présélectionnées complètent leur candidature, sur la base du programme déjà présenté lors de la phase de présélection et en tenant compte des recommandations faites par le jury. Le dossier doit être envoyé au plus tard le 1er décembre 2009. Le jury de sélection se réunit une seconde fois au plus tard le 1er mars 2010. A l'issue de la sélection, le jury communique sur la ville retenue. La désignation officielle de la ville belge retenue comme Capitale européenne de la culture 2015 aura ainsi lieu le 31 décembre 2010 au plus tard.
Acte II. Le 10 juin, face au refus de la Ville, se crée le comité Liège 2015 : groupe de citoyens, d’artistes et d’associations liégeois. Objectif : lancer un processus de consultation populaire sur l'opportunité de la candidature de Liège pour être capitale de la culture en 2015. Le Code wallon de la démocratie locale prévoit que si 10 % de la population la réclame, une telle consultation peut être lancée. Les conditions sont toutefois strictes : - La demande doit émaner de personnes âgées de 16 ans au minimum.- Il faut résider sur le territoire de la commune. Dans ce cas précis, il faut être « inscrit ou mentionné » sur les registres de la population de la Ville de Liège (codes postaux de la Ville de Liège : 4000 à 4032). Pour François Schreuer, il y a clairement un paradoxe : « La taille réelle de la ville dépasse largement le territoire communal ; on ressent cruellement l'absence d'un lieu où poser le débat à cette échelle, celle de la ville morphologique ». - Enfin, il ne faut pas avoir été déchu de ses droits électoraux en vertu d’une condamnation.Le 30 juin, la campagne de consultation populaire est lancée et un site web est créé : http://liege2015.eu
Pour obtenir la consultation populaire, la pétition doit donc réunir les 19 006 signatures qui représentent 10 % de la population liégeoise. Le 14 novembre, les organisateurs annoncent que le but est atteint et que le quota de signatures est même dépassé. Les Liégeois se sont mobilisés.
Pour assurer ses arrières, le comité décide de recueillir jusqu’à 22 000 signatures. Au 4 décembre, le cap des 21 000 signatures est franchi. « On veut avoir 22 000 signatures, pour être sûr d’avoir les 19 000 signatures valables, déclare François Schreuer. On estime qu’on n’aura pas plus de 10 % de faux ou d’erreurs. » Il convient de noter aussi que le comité a déjà écarté plus de 5 000 signatures non recevables : les adresses étaient incomplètes, l'âge requis n'était pas atteint, ou alors les personnes habitaient en périphérie. Quelque 27 000 personnes auront donc signé la pétition. Et cela n’aura pas été facile. Nicolas Ancion, écrivain, qui soutient Liège 2015, déclare que « certains soutiennent Liège 2015 mais refusent de signer car ils ont peur que cela se retourne contre eux. » Alain De Clerck ajoute : « J’ai même eu quelqu’un qui n’a pas voulu signer parce qu’il craignait qu’on ne vienne plus chercher ses poubelles. »
Willy Demeyer (PS), bourgmestre de Liège, déclare dans Le Soir du 18 novembre qu’il ne s’opposera pas à une consultation si le nombre de signatures valables est atteint.
Du côté de la Ville de Liège6, contactée début décembre, on parle même de « discussions » entre parties concernées, sans vouloir donner de précisions à ce stade. On affirme aussi qu'il y aura recomptage des signatures, mais on annonce déjà que cela ne devrait pas poser de problèmes. Il devrait donc y avoir consultation populaire. La Ville estime que les discussions porteront plutôt sur comment organiser celle-ci. Liège pourrait, par exemple, s'inspirer du récent exemple de Chiny.
Dans un contexte un peu moins "ardent", la commune de Chiny7 a organisé, ce 30 novembre 2008, une consultation populaire concernant son eau. Faute d'accord au sein de la majorité, l'enjeu était de savoir si les habitants souhaitaient confier la gestion du réseau communal de distribution d'eau à la Région wallonne ou la garder au niveau local. Les résultats sont confondants et ce, d'autant plus que le vote n'était pas obligatoire : sur les 62 % de votants qui se sont déplacés, 90 % se sont prononcés « pour » que leur eau reste gérée par la régie communale.
L'organisation a nécessité plusieurs semaines de travail au cours desquelles la commune a dû préparer les bureaux de vote, sélectionner les assesseurs, envoyer les convocations, prévoir des bulletins de vote par procuration, dépouiller les résultats (comptage et recomptage), etc. D'autres communes auraient déjà pris contact avec les autorités communales de Chiny pour s'informer sur « comment organiser une consultation populaire ».
Acte III. « Concrètement, tous les Liégeois seront appelés aux urnes pour décider si, oui ou non, Liège peut déposer sa candidature, confie François Schreuer. C'est purement consultatif, il n'y a pas d'obligation mais si 20 à 30 % des votants potentiels se déplacent, les élus pourront difficilement s'asseoir sur une telle mobilisation. » Il espère que cette consultation pourra se dérouler début février 2009. Mais sera-t-il encore possible de rentrer une proposition de candidature pour le 1er mars ? Le comité Liège 2015 y croit. Il rappelle aussi qu’il ne s’agit, dans un premier temps, que d’un formulaire d’une quinzaine de pages à remplir.Interpellé à ce sujet en Commission de la Culture au Parlement de la Communauté française le 8 octobre 2008, la ministre Fadila Laanan (PS), confirmait la chose : « Au stade du dépôt de projet, il est demandé aux villes de remplir une fiche appelée "proposition de candidature". Concrètement, la réponse à certaines questions contenues dans la fiche est facultative au stade de la présélection mais devient obligatoire au stade de la sélection. Un dossier complet n’est donc pas exigé à ce stade. »Néanmoins, lors de la consultation populaire, la commune peut aussi mettre dans la balance des projets concurrents : depuis mai, le bourgmestre a successivement évoqué une participation à la candidature de Maastricht en 2018, une exposition internationale en 2017, un forum des cultures de l'Unesco en 2016, un off liégeois de Mons en 2015. Dernièrement, la création du concept de « Métropole culturelle » vient de faire l’objet d’un projet d’accord de coopération entre la Communauté française et la Région wallonne. Mais le comité doute que la commune puisse proposer ce type d’alternative.
« En lançant le processus, je crois qu'on contribue à créer un espace démocratique qui n'existe pas, estime François Schreuer. Il y a peu d'espaces publics de débat et la culture du débat public y est anémique. En temps ordinaire, les conseils communaux se passent de manière convenue. Nous poursuivons l'objectif de développer une culture du débat démocratique urbain contradictoire. À ce jour, par exemple, il n'y a pas suffisamment de capacité à se remettre en cause, par exemple, dans le débat de la communauté urbaine, qui est un enjeu crucial pour Liège et sa région. C'est pourtant à cette échelle que se jouent, en bonne partie, les questions de la culture, d'aménagement du territoire, de mobilité, de logement… »
Épilogue. Pour le comité de Liège 2015, être capitale culturelle n’est pas une fin en soi, mais est beaucoup plus significatif. « L’enjeu est le mode de décision de la démocratie locale en Région wallonne. La chape de plomb de la particratie, accompagnée de son cortège de clientélisme, de népotisme, de privatisation du commun au service d’une caste ; tout cela nous étouffe et constitue une dérive autoritaire qui contribue à l’abandon progressif de la sphère démocratique dans laquelle nous aimons toujours penser que nous vivons. La particratie n’est pourtant pas le seul régime politique possible. Le manque de transparence dans les processus de décision nous empêche généralement d’exercer effectivement notre rôle de "citoyens", lequel est d’ailleurs bien souvent ramené à une dimension anecdotique tandis que sont conspués et combattus pied à pied ceux qui dépassent le registre gentillet dans lequel on aime à entendre s’exprimer lesdits "citoyens". »
La portée de Liège 2015 est aussi de fonder et donner une perspective à une politique de la ville, au sens large. « Nous voulons trouver un projet pour l’endroit où nous vivons. Liège, malgré un potentiel considérable, manque cruellement de perspectives. Cette ville, à l’identité forte et – comme elle aime le rappeler – à l’histoire millénaire, semble engoncée dans la médiocrité et l’incapacité à se dessiner un avenir, c’est-à-dire à planifier son développement dans un horizon de moyen, voire de long terme, largement au-delà de l’échéance d’une législature. En outre, le "redéploiement économique" n’est pas tout et la soumission de toute chose – et notamment de la culture – à cette nouvelle idole est une dérive grave : si la culture peut contribuer à créer de l’emploi, elle ne peut cependant pas être instrumentalisée pour ce faire : ce serait à la fois contre-productif et dangereux. À travers Liège 2015, il s'agit aussi de favoriser une meilleure prise en compte du fait urbain dans les politiques publiques. La grande ville est le lieu où "ça se passe", non seulement en matière de culture mais aussi dans beaucoup d’autres domaines : mobilité, logement, emploi, inégalités… Or en Wallonie, les grandes villes sont victimes du trop fameux "sous-régionalisme" qui nie leur rôle polarisant et structurant, au profit d’un saupoudrage des moyens et d’une dispersion du territoire. Mons 2015 est à certains égards une manifestation de ce tropisme sous-régionaliste. »
Outre ces aspects, Liège 2015 veut également ouvrir le débat sur la culture au sens large. Il pointe les conditions d'exercice déplorable de la création artistique en terre liégeoise. « Liège regorge particulièrement de créateurs dans tous les domaines artistiques. Cette richesse doit être protégée et stimulée, ce qui passe prioritairement par la mise en place des conditions permettant aux artistes de vivre dans des conditions matérielles décentes. Cet enjeu dépasse largement le cadre de la ville mais nous pensons qu’il pourrait néanmoins être abordé dans le cadre du présent débat. » De même, les membres du comité estiment indispensables de démocratiser l’accès à l’art et aux productions artistiques pour tous ou encore d'améliorer la gestion des outils culturels institutionnels – qui ont beaucoup de potentiel, mais dont les réalisations restent parfois trop faibles.
Et le projet de capitale culturelle dans tout ça ? « L’important, c’est l’aspect démocratique. Ce n’est pas à nous seuls de porter le projet de Capitale européenne de la culture, mais à la Ville. Dans un premier temps, la question à poser aujourd’hui est donc moins "quel projet ?" que "quelle méthode de travail pour mettre en place un projet ?". Et nous avons une méthode à proposer : 2015 devrait être un moyen de stimuler la création à moyen ou à long terme. Le fil rouge sera l’espace public. Et plus spécifiquement, comment faire revivre, de façon éventuellement radicale, l’aspiration démocratique, c’est-à-dire, au sens fort, l’appropriation par chacun et chacune d’entre nous de la définition de notre vivre ensemble. »