La Belgique compte 1,8 million de personnes de plus de 65 ans, soit 17 % de sa population. En 2050, elles seront 2,8 millions, soit 32,5 %. L’enjeu du vieillissement et l’insuffisance des maisons de repos et maisons de repos et de soins forcent à innover en matière d’habitat des aînés. Dans cette perspective, le ministre Donfut lance le concept d’accueil familial.
La question du « Où vivre quand on est vieux ? » est de plus en plus cruciale, tant pour les seniors que pour leur famille. La Belgique compte, en effet, 1,8 million de personnes de plus de 65 ans, soit 17 % de sa population. En 2050, elles seront 2,8 millions, soit 32,5 %. La récession qui se profile ne tardera pas d’en rajouter à la difficulté de faire face aux enjeux du vieillissement. Des enjeux que l’on peut difficilement voir sans lien avec le nombre croissant de suicides de personnes âgées. Une augmentation qui ne devrait pas fléchir, selon le Dr Xavier Gernay, directeur du Centre Patrick Dewaere pour les jeunes adultes suicidaires.
Face à cet important défi à relever, Didier Donfut1 (PS), ministre wallon de la Santé, de l’Action sociale et de l’Égalité des chances, prévoit une nouvelle formule d’accueil et d’hébergement de la personne âgée : «l'accueil familial ». L’objectif est de permettre aux aînés de vivre dans des familles d’accueil et de proposer ainsi une alternative aux maisons de repos et de soins, cela d’autant que ces structures ne pourront accueillir toutes les personnes âgées qui souhaiteraient y vivre dans les décennies à venir. La notion d’accueil familial – dont le ministre Donfut souligne qu’il s’agit d’une première en Région wallonne – consiste en l’hébergement au domicile d’un particulier, de maximum trois résidents n’appartenant pas à sa famille jusqu’au quatrième degré inclus. Le résident (de 60 ans et plus) y reçoit l’hébergement, l’aide dans l’organisation des soins requis et l’aide à la réalisation des actes de la vie quotidienne dans le cadre d’une vie familiale. Ce projet s’inspire du modèle français, il s’adresse aux personnes âgées qui craignent l’isolement à partir d’un certain âge mais qui ne souhaitent pas terminer leur vie en institution (ou qui n’en n’ont pas les moyens financiers). Il prévoit une convention entre les trois parties : l’accueillant, le résident et la Région wallonne, via un service d’assistance sociale qui aura pour mission de juger des capacités d’accueil de l’hôte, tant au niveau de l’infrastructure d’accueil que de la formation. Le gouvernement a donc arrêté en première lecture, en date du 17 juillet 2008, le projet de décret qui fixe les normes auxquelles doit répondre l’accueil familial pour bénéficier d’un titre de fonctionnement. Outre les contributions personnelles, la Région subventionnera l'initiative dans son volet investissements (l'installation d'un ascenseur, par exemple).
Comment cette formule est-elle perçue par les associations dont l’objet social est lié au bien-être de la personne âgée ? Si celles que nous avons interrogées s’accordent à reconnaître la nécessité de prendre à bras le corps la question du « Où vivre lorsque l’on sera vieux ? », tant Daniel Recloux, coordinateur du service provincial namurois Avec nos aînés2 que Christine Weber, de Libr’Agé, association de lutte contre la maltraitance des personnes âgées3 s’accordent à dire que ce mode d’accueil des aînés doit être entouré de grandes précautions, d’une préparation et d’un encadrement important – pas seulement en amont – mais durant toute la durée de ce mode d’accueil familial. Faut-il en effet le rappeler, 75 % des personnes âgées maltraitées sont victimes de violence hors institution (sources : la Capam), le type de maltraitance le plus courant concernant l’argent : vol direct, pressions pour obtenir don ou héritage, limitation des dépenses médicales pourtant indispensables au bien-être de la personne, etc. De quoi démontrer qu’il ne suffit pas de disposer d’un bien immobilier suffisant et d’une motivation à accueillir des aînés pour se trouver à l’abri de dérapages. Dérapages parfois causés, aussi, par une difficulté à gérer des situations de plus en plus lourdes du fait de la perte d’autonomie des personnes hébergées, que cette perte d’autonomie soit physique ou mentale.
Le docteur Yves Delforge, vice-président de l’Association des centres de coordination des soins et services à domicile4, incite, lui, à une extrême prudence et déplore que de petites maisons de repos privées à caractère familial aient fait les frais, par le passé, d’une politique de normes particulièrement exigeante, de la Région wallonne, ayant entraîné leur fermeture. « Quelle cohérence ? Quelle politique à long terme ? », interroge-t-il.
À Bruxelles et au nord du pays, des projets réussis d’habitat rassemblant aînés et familles existent depuis plusieurs années déjà.
Dans la commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean, l’asbl « Le foyer » a développé une maison pour les femmes, baptisée Dar Al Amal, « La Maison de L’Espoir », qui a initié un projet d’habitat kangourou5. Le terme « kangourou » se référant à la poche du kangourou, dans lequel le jeune marsupial se sent en sécurité, à l’abri. Concrètement, la personne âgée s’installe au rez-de-chaussée d’un habitat, tandis qu’un jeune ménage ou une famille occupe le reste de la maison. Dans la plupart des cas, la personne âgée est la propriétaire ou le bailleur des lieux et il est prévu un contrat qui précise les modalités de la relation de services et le loyer modique payé par la famille. Cette formule d’habitat – importée d’Australie et déjà bien implantée aux Pays-Bas et dans les pays scandinaves – permet aux personnes âgées de mieux vivre chez elles grâce à un voisinage bienveillant.
À Bruxelles, il s’agit de deux maisons unifamiliales, chacune aménagée en deux appartements où résident une personne âgée belge et une famille de personnes immigrées avec enfants. Fort de 20 années d’expérience, l’habitat kangourou n’a cependant pas fait d’émule en Wallonie. Au nord du pays, par contre, des projets similaires à celui de Dar Al Almal sont menés avec succès à Anvers. La volonté d’encourager l’interculturalité étant, dans ce cas, l’objectif premier.
Autre expérience menée avec succès, une formule de cohabitation intergénérationnelle qui a vu le jour depuis de nombreuses années en Espagne, pays où, culturellement, la famille reste très attachée à assurer elle-même, autant que faire se peut, les soins à prodiguer aux aînés du clan. Dans cette forme de cohabitation, un étudiant ou une étudiante loge chez la personne âgée en bénéficiant de divers avantages : outre une chambre, l’étudiant dispose d’une cuisine, d’une salle de bain et d’un accès au jardin, s’il y en a un. En échange d’un loyer modéré, il rend des petits services à la personne âgée. De manière contractuelle, les deux parties s’engagent à manger ensemble au moins une fois par semaine ; l’étudiant(e) est tenu de dormir toutes les nuits à la maison et de rentrer, en semaine, à minuit au plus tard, et le week-end à 1 ou 2 h du matin. Une formule qui permet à la personne âgée de ne jamais être seule la nuit, et qui ne rencontre pas seulement l’intérêt des deux parties : les parents du jeune hébergé sont rassurés sur le fait que leur fils ou leur fille doit rentrer à une heure déterminée, tandis que l’université y trouve une occasion de loger ses étudiants en dehors du campus.
Tout comme l’habitat groupé de Molenbeek-Saint-Jean, ce dispositif repose sur un prérequis non négligeable : c’est la personne aînée qui abrite du monde chez elle, ce qui lui permet de continuer de vivre à son domicile et de garder une maîtrise de la situation, comme celle de ne pas continuer d’héberger la ou les personnes avec laquelle (lesquelles) un authentique lien social n’aurait pu être tissé.