Le 17 mai dernier est apparu sur le web un site entièrement dédié à la dénonciation des « dérives non démocratiques » dans l’action du ministre wallon du Logement, des Transports et du Développement territorial, André Antoine (CDH), durant la législature écoulée. Craignant des représailles, les auteurs du site ont fait le choix de l’anonymat. Au delà du sujet traité, l'initiative révèle la capacité des citoyens à inscrire les NTIC dans de véritables stratégies de communication au service d’une cause. Et pose une série de questions.
L’objectif du site www.mister-antoine.be est clair : « Toucher l’électorat potentiel du CDH en Brabant wallon et réduire l’assise électorale d’André Antoine pour qu’il ne soit plus en mesure d’être ministre », nous a expliqué l’une des chevilles ouvrières du site, qui requiert l’anonymat. « C’est l’action du ministre de l’Aménagement du territoire que nous visons, pas la personne. Nous reconnaissons d’ailleurs qu’il fut, précédemment, plutôt un bon parlementaire », nous a-t-elle confirmé. C’est donc la fonction et les choix politiques de la personne qui l’a incarnée qui sont visés.
Ce qui lui est reproché ? Treize « dérapages » qui témoigneraient d’une pratique peu transparente de l’exercice du pouvoir, d’une gestion au cas par cas de certains domaines, de limitations des possibilités de critiques, etc. Le tout présenté comme constitutif d’un risque sérieux de dérive démocratique.
Ce qui frappe lorsqu’on consulte ce site, c’est sa forme, très soignée, et le fond, très documenté. Mais comment caractériser pareille initiative, dans la mesure où elle ne s’adosse à aucune organisation structurée (dixit le site) ?
Impossible d’interpréter l’initiative comme révélatrice d’un quelconque manquement de la presse traditionnelle, manquement dont ne se revendiquent d’ailleurs pas les initiateurs du site. Les informations produites sur le site – contributions ou relectures d’une dizaine de « techniciens de l’aménagement du territoire, de la mobilité, de l’énergie et du logement » – sont d’ailleurs abondamment étayées par des communiqués de presse officiels et par des articles de presse. Mais l’ampleur et le caractère quasi systématique du travail de bilan, bien qu’unilatéral, frappent.
Néanmoins, « on reste peut-être dans un travail différent d’une véritable investigation journalistique », explique Marc Lits, professeur et directeur de l’Observatoire du récit médiatique1 à l’UCL, que nous avons sollicité. Pour deux raisons : « d’abord, l’investigation présentée sur ce site est exclusivement "à charge", il n’y a pas de balance : la parole n’est pas donnée au ministre visé ; ensuite, l’anonymat, inhabituel même dans le cadre d’une information alternative ou militante. »
Entre-temps, mister-antoine a invité le ministre Antoine à réagir sur le fond, directement sur le site, sans obtenir de réponse à ce jour. « On ne dialogue pas avec un corbeau !, rétorque-t-on au service de presse d’André Antoine2. Lorsque nous avons eu un différend avec Inter-Environnement Wallonie à propos de son subventionnement par notre département, ça a eu un écho dans les médias : c’était clair et net, tout le monde savait qui parlait et à partir de quel point de vue. Comment savoir, ici, s’il s’agit de fonctionnaires ou d’une initiative politique ? »
Selon Marc Lits, « pour qu’un débat contradictoire ait lieu, il faut connaître son interlocuteur et que les auditeurs identifient le récepteur et l’émetteur. Le site mister-antoine ne ressemble pas à un blog délirant d’un anti-politique, sa structuration lui donne de la crédibilité et ses auteurs assurent que, par leurs fonctions, ils maîtrisent le sujet, qu’ils le connaissent de l’intérieur. Le problème c’est que les internautes n’ont pas les moyens de vérifier cela. »
Sur le site, on peut lire que le recours à l’anonymat est un choix contraint : « C'est contraire à notre souci de transparence. Néanmoins, des précédents vécus par du personnel de l'administration, d'universités ou d'opérateurs nous incitent à la prudence. » Une véritable mise en abîme : recourir à l’anonymat pour dénoncer des pratiques d’intimidation qui incitent à l’anonymat. Bulle paranoïaque ou signe d’un véritable problème ? Il y a certes des précédents dans le petit monde de l’aménagement du territoire en Wallonie...
Déjà en 2005, le (trop) peu célèbre Omer Bayard, enquêteur virtuel des arcanes de l’aménagement du territoire wallon, dont les aventures humoristiques avaient débuté quelques années plus tôt et étaient adressées par courrier électronique à un cercle d’initiés, avait été "suicidé" par son auteur3. Cet effacement faisait suite à « des menaces (nullement fictives celles-là) contre l’auteur des historiettes, dont le poste de travail et ceux de ses collègues universitaires dépendent des conventions signées avec le gouvernement », d'après Le Vif/l’Express du 25 février 2005.
Plus récemment, en septembre 2008, un site a été mis en ligne durant quelques jours pour offrir la possibilité de manifester sa sympathie à l'égard de Madame Sarlet, suite à sa non-reconduction à la tête de la direction générale opérationnelle (DGO) n°4 du Service public wallon (SPW)4 malgré la réussite de l’examen du Selor. L’initiative a été prolongée par une pétition contre le caractère particratique de la nomination des hauts fonctionnaires, adressée au parlement wallon par des fonctionnaires de la DGO n°4 requérant eux aussi l’anonymat.
Bien qu’elle se distingue de ces précédentes initiatives (fût-ce par le ton ou la finalité), la sortie de mister-antoine s’inscrit dans une histoire tumultueuse et un climat devenu délétère au sein du monde politico-technique de l’Aménagement du territoire en Wallonie. Comme si l’action des partis d’opposition et des associations critiques ne suffisait plus à susciter un débat public ou à peser sur certains choix politiques.
Un autre élément marquant de cette initiative réside dans la véritable stratégie de communication qui préside à son apparition. Les initiateurs de mister-antoine ont obtenu dans Le Vif un écho médiatique le jour même du lancement de leur site.
Un autre exemple récent illustre l’usage stratégique que peuvent faire des citoyens de leur accessibilité aux médias traditionnels. Militant très actif du comité de quartier du Midi, à Bruxelles, Gwenaël Breës a obtenu l’exclusivité du journal Le Soir pour présenter la sortie de son livre consacré à la saga de la rénovation des abords de la gare du Midi. Pas plus que dans le cas wallon le moment choisi ne doit quoi que ce soit au hasard : à une ou deux encablures du 7 juin, les deux sorties espèrent peser dans le débat électoral en ciblant les responsabilités de mandataires sortants et candidats à leur propre succession.
Une récente étude internationale sur la mobilisation politique et les NTIC montre, à propos d’une expérience de mobilisation par une association environnementale (fictive) « qu’internet s’avérait plus performant que l’exposition face-à-face lorsqu’il s’agissait de transmettre certaines connaissances et attitudes, et moins performant lorsqu’il s’agissait de stimuler les gens à participer effectivement. (…) Internet peut contribuer à générer les connaissances et attitudes utiles ou nécessaires afin de passer à l’action, mais est moins apte pour la mobilisation même. »5
Marc Lits estime aussi que l’initiative du site mister-antoine, en elle-même, devrait avoir peu d’impact direct sur les comportements : « Il est peu probable que l’électorat CDH de Perwez change d’avis tout d’un coup. » Par contre, les effets indirects peuvent être redoutables : « Si, en creusant certains dossiers présentés sur le site, des journalistes avaient trouvé matière à dénoncer un éventuel scandale, ajoute-t-il, dans le climat anti-politique actuel, ce ne serait pas bon en termes d’image pour le ministre. » Peut-être une des raisons, outre le caractère diffamatoire et l'appel à la délation qu'il y voit, qui ont poussé le ministre Antoine à déposer plainte contre X.