Depuis ce 1er juillet, les habitants de Meix-devant-Virton peuvent payer leur pain en épis. Cette monnaie alternative imaginée par un groupe local du réseau financement alternatif (Financité)1 s'échange au taux invariable de 1 euro pour 1 épi. L'intérêt ? Marquer son soutien au commerce de proximité. Face à la concurrence féroce des supermarchés, les épiceries gaumaises ont fermé leurs portes les unes après les autres, laissant les centres des villages désespérément vides. Difficile aujourd'hui de faire ses courses sans prendre sa bagnole ! « Les gens qui échangent leurs euros contre des épis acceptent de limiter leurs achats aux magasins participants. C'est une chose de dire que l'on va favoriser les commerces locaux, c'en est une autre d'avoir dans son portefeuille des épis que l'on ne peut pas dépenser au supermarché. C'est un peu comme un pense-bête », confie Françoise Urbain, bénévole à l'épicerie coopérative de Meise-devant-Virton2. Les commerçants, à leur tour, peuvent dépenser leurs épis auprès de leurs fournisseurs. Ou les échanger contre des euros.
La phase de microlancement doit permettre dans un premier temps d’évaluer le système. Et plus particulièrement la façon dont la monnaie circule. Chaque fois qu'un épi leur passe entre les mains, les commerçants veilleront à apposer leur cachet dessus. Si cette première étape est concluante, des billets sécurisés seront mis en circulation à plus large échelle. « L’épi vient compléter notre démarche pour reconstruire le tissu économique local. Mais je ne pense pas que ce projet aurait été réalisable s’il n'existait pas déjà une dynamique dans ce sens avec, notamment, la coopérative et le groupe d’achat local », observe Françoise Urbain.
Ropi, ropi, ropi...
Autre lieu, autre projet. Pendant que les bourses dégringolent, à Mons, un groupe de citoyens de Financité et d'étudiants de l'institut provincial d'enseignement secondaire paramédical ont créé le ropi. Cette monnaie complémentaire sera officiellement lancée le 5 octobre, lors de la quinzaine du commerce équitable. Mais cela fait déjà plusieurs mois que les élèves de la section technique sociale planchent dessus. « C'est aussi une façon d'aborder certains thèmes dans des milieux où l'on n'a pas forcément l'habitude de discuter de finance et d'économie alternative », observe Fabian Dortu, membre du groupe Financité Mons.
Concrètement, un étudiant peut acquérir des ropis en échangeant des euros ou en dispensant des heures de cours à ses condisciples, une heure de cours étant rémunérée 5 ropis. Quelques sandwicheries et papeteries du quartier ont accepté d'être payées dans cette monnaie locale. Ces commerçants pourront échanger leurs ropis contre des euros en s'acquittant d'une petite taxe de 5 % (1 ropi = 0,95 euros) qui permettra de financer les heures de cours données par les élèves. C'est ce qu'on appelle dans le langage de la finance alternative une taxe de redimage. « Les systèmes de monnaie locale permettent aux commerçants de fidéliser une clientèle et d'augmenter leur chiffre d'affaires. Généralement, ils n'ont donc aucune objection à s'acquitter de cette taxe. Dans le fond, ce n'est pas très différent d'une carte de fidélité », souligne Fabian Dortu. Ici aussi le projet entre dans sa phase de microlancement. « Mais l'objectif à terme est de sortir de l'école pour l'étendre dans le reste de la ville. »
Les valeureux Liégeois
Les Meichois ont leurs épis, les Montois leurs ropis et les Liégeois pourraient bientôt avoir leurs « valeureux ». Les organisateurs du festival Tempo color, qui se tient du 22 au 25 septembre, ont contacté le réseau Financité pour les aider à mettre en place une monnaie alternative. Durant ces trois jours, les festivaliers payeront leurs achats en valeureux. Financité tiendra un stand sur place et organisera des animations. A ce stade, l'action est surtout symbolique. Dans le fond, le valeureux ne diffère guère des traditionnels jetons qui servent à payer les bières au bar dans les soirées. Mais il pourrait bien se trouver un avenir au-delà de cet évènement festif. Plusieurs associations liégeoises ont d'ores et déjà marqué leur volonté d'engager une réflexion pour lancer une monnaie complémentaire dans la cité ardente. A suivre.
Les grands principes
Le concept de monnaie complémentaire ne date pas d'hier. On retrouve déjà cette idée au 19e siècle sous la plume de Pierre-Joseph Proudhon, un des pères de l'anarchisme. Aujourd'hui, on estime à plus de 5000 le nombre de monnaies alternatives en circulation à travers le monde. Parmi les exemples les plus cités : le wir, le sol, le chiemgaueur, le palma... Les règles du jeu varient d'une devise à l'autre, mais à chaque fois on retrouve la même volonté de soutenir l'économie locale contre les dérives d'une certaine mondialisation. Il s'agit aussi de redonner à l'argent sa fonction première d'échange contre la spéculation. Pour que l'argent redevienne un moyen et non une fin, le taux d'intérêt est toujours nul. Posséder ou prêter ne peut rien rapporter. Certaines monnaies dites « fondantes » perdent même de leur valeur avec le temps.
Des objectifs de cohésion sociale, de développement durable, de soutien au commerce équitable viennent souvent se greffer à ces expériences. Des monnaies complémentaires peuvent par exemple être créées par des pouvoirs publics dans l'objectif de favoriser l'implication des citoyens. « Aux Pays-Bas, une municipalité a décidé de distribuer des bons aux habitants qui adoptent des comportements responsables, comme celui de trier leurs déchets. Ces points leur donnent droit à des réductions à la piscine et dans d'autres infrastructures publiques. Mais le projet n’a que moyennement marché. L’expérience tend à montrer que si l’initiative ne vient pas directement d’un groupe de citoyens, les monnaies complémentaires ont peu de chance de prendre », analyse Antoine Attout, chargé de communication au réseau Financité.
Qui dit monnaie, dit aussi banque. Lorsque les consom'acteurs échangent leur argent contre une monnaie alternative, la réserve ainsi constituée est gérée par la « banque ». C’est-à-dire, en général, le groupe de citoyens à l'origine du projet. La majorité de ce fond sera conservée pour garantir la possibilité aux utilisateurs d’échanger leurs billets alternatifs contre des plus officiels à tout moment. Le reste de cette réserve peut être utilisé pour octroyer des microcrédits. « On peut aussi imaginer que cet argent soit prêté sans intérêt pour aider des asbl qui attendent leurs subsides », note-t-on chez Financité. Une idée, on peut le parier, qui ne manquerait pas de séduire certains de nos lecteurs !
Dans certains projets de monnaies complémentaires, la conversion avec la monnaie nationale peut aussi être supprimée. C’est le cas des banques de temps et des systèmes locaux d’échange de services et de savoirs.
Sel, Res, et autres expériences belges
Avant l’épi lorrain et le ropi, d’autres expériences de monnaies complémentaires ont été menées en Belgique. Dans les années 90, un marchand de meubles design du nom de Walter Smets a créé le RES. Aujourd’hui, près de 4 000 commerçants, pour l’essentiel en Flandre, disposent d’un compte en RES. Un des principaux avantages du système est de permettre aux membres du réseau d'emprunter sans intérêt. Le RES est avant tout un système commercial mais on retrouve la même volonté de promouvoir la solidarité entre commerçants locaux qui marque les projets plus alternatifs.
Quand on pense aux monnaies alternatives, on pense bien sûr aussi aux services d’échange locaux. On en dénombre une petite cinquantaine dans notre pays.
La monnaie, une question de confiance
Les monnaies complémentaires ont connu leur premier succès après la crise économique des années 30. De la même façon, les projets de monnaie locale surfent aujourd'hui sur la vague d'indignation suscitée par la situation socio-économique mondiale. « Nous sommes confrontés à une crise sociale, économique, financière, écologique. Les gens sont en demande de solutions politiques mais aussi pragmatiques. Tous les ingrédients sont réunis pour que ce type de projets émergent », se félicite Antoine Attout.
Spread, subprime, credit default swaps... La finance a fait de l'économie une science complexe, détachée des préoccupations quotidiennes. L'intérêt des monnaies complémentaires est aussi de permettre aux citoyens de se réapproprier le système. « Le chiemgauer, qui est souvent cité comme une success story, représente 5 % du chiffre d'affaires des commerçants qui l'utilisent. C'est beaucoup. En même temps, il n'y a pas de quoi changer la donne économique mondiale. Au stade actuel, l'intérêt réel de ces projets, me semble-t-il, est surtout de permettre aux gens de se réapproprier la monnaie. Il y a une dimension pédagogique certaine », analyse le chargé de communication du réseau Financité. Il le constate à travers les groupes locaux de bénévoles. « La plupart des bénévoles qui participent sont des gens engagés, mais pas des experts de la finance. C'était le cas à Meise-devant-Virton. Et aujourd'hui, quand on les entend parler, on dirait des professionnels », remarque Antoine Attout. « Avant de lancer l'épi, nous avons commencé par rédiger un manifeste. Il a fallu se poser un grand nombre de questions. On a eu beaucoup de discussions. Au bout du compte, cela a certainement amélioré notre compréhension », confirme Françoise Urbain.
Reste que lancer une monnaie locale requiert une bonne dose de patience et une grande force de conviction. « A Mons, les commerçants étaient plutôt enthousiastes quand on leur a présenté notre projet. Mais dès qu'il s'agit de s'impliquer, de participer à des réunions, c'est beaucoup plus compliqué. Il faut se présenter avec un projet clair et bien ficelé pour convaincre. Ça prend beaucoup de temps », constate Fabian Dortu. « Il faut de l’audace pour démarcher auprès des commerçants du village », remarque pour sa part Françoise Urbain à Meise-devant-Virton. « Est-ce du protectionnisme ? Comment compte-t-on échapper à l’inflation ? Et la crise ? Il faut savoir répondre à leurs questions et ce n’est pas toujours facile pour nous. Il ne faut pas non plus apparaître trop marginal avec notre projet. Un jour, quelqu'un m’a répondu qu’il ne voulait pas avoir affaire avec des faux-monnayeurs, qu’il ne voulait pas de problèmes avec la police ! » Ce monsieur peut se rassurer, du point de vue du législateur, l'épi est assimilé à un simple bon d'achat. Reste que, la crise financière l'a encore démontré, la monnaie est avant tout une question de confiance. Qu'elle soit officielle ou alternative.
En savoir plus
Le prochain numéro de Financité magazine sera consacré aux monnaies complémentaires. Il sera, entre autres, distribué gratuitement dans La Libre Belgique du 14 septembre.