Déjà en 2006, Alter Echos se penchait sur le problème à l’occasion de la sortie du documentaire « Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés » (voir le n° 205 d'Alter Echos du 24 mars 2006 : « Le travail comme torture, le management comme épidémie »). Aujourd'hui, l'inspecteur du travail français Gérard Filoche analyse la situation de la souffrance au travail et nous livre ici un véritable réquisitoire.
– La souffrance au travail est un sujet brûlant : est-il actuellement en hausse ou simplement davantage sous le feu des médias ?
Gérard Filoche : Bien sûr qu’il est en hausse ! Le fameux slogan, trompeur, « travailler plus » est mortifère. Depuis 160 ans, en France, on baissait régulièrement la durée du travail pour améliorer la vie des salariés, pour leur permettre davantage de bonheur et d’équilibre, d’être en meilleure santé. Il a fallu quatre-vingts ans, entre 1840 et 1920 pour passer de la journée de dix-sept heures à celle de dix heures maxima. Il a fallu septante ans pour passer de la semaine de quarante heures à celle de trente-cinq. On a pu, durant toute cette dernière période, faire quatre choses à la fois : produire plus, créer plus d’emploi, gagner plus et travailler moins longtemps. Or depuis huit ans, des intégristes néolibéraux s’efforcent de faire tourner la roue de l’histoire à l’envers et de refaire travailler plus, exploiter plus. Ce ne sont plus les coups de grisou qui tuent comme du temps de Zola mais les accidents cardiaques et vasculaires. Il y a 150 000 accidents cardiaques et 100 000 accidents vasculaires aujourd’hui, et l’on estime qu’entre un tiers et la moitié d'entre eux sont liés au travail...
Maintenant, la durée maxima de 10 heures par jour et la durée maxima de quarante-huit heures par semaine sont menacées : Nicolas Sarkozy a voulu, quand il était président de l’Europe, fin 2008, faire voter la semaine de soixante-cinq heures maxima. Heureusement, le Parlement européen s’y est refusé... Vous savez, une journée de quinze heures, ça tue : votre vie de famille, votre vie humaine, votre vie tout court...
– Quels sont les « visages » actuels de cette souffrance ? A-t-elle des formes nouvelles, est-elle causée par des facteurs nouveaux ?
G.F. : La santé au travail se dégrade. Les maladies professionnelles sont largement sous-estimées : les TMS (troubles musculo-squelettiques) s’accroissent, 100 000 morts par l’amiante, des dizaines de milliers de cancers d’origine professionnelle non recensés comme il le faudrait... Des méthodes de management sauvages ont été mises en oeuvre qui aboutissent à deux suicides par jour au travail. Le chantage à l’emploi fait rage. Les exemples de France Télécom/Orange, de Renault, ne sont pas les seuls : ce sont des formes « nouvelles » car les salariés sont délibérément broyés par des encadrements qui le font exprès, consciemment, systématiquement, pour les éliminer à moindre coût : ainsi 60 000 postes sur 160 000 ont été supprimés à France Télécom tandis que les garanties d’emploi, de carrière, de promotion, étaient laminées. La volonté du Medef (NDLR : Mouvement des entreprises de France) d’en revenir aux loueurs de bras du XIXe siècle, en rompant avec le droit collectif du travail pour en revenir à des contrats de gré à gré, sans protection, l’explique pleinement. Sans droit, le salarié est surexploité à nouveau. Laurence Parisot affirme que « la liberté de penser s’arrête là où commence le Code du travail » et elle ajoute : « la vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail ne le serait-il pas ? » La nouvelle volonté du patronat est d’obtenir une « soumission librement consentie ». C’est ce genre de choses qui fait mal au travail.
– J’imagine que la culture du chiffre et la mise en compétition entre salariés comptent énormément dans le mal-être professionnel actuel...
G.F. : Oui. Les méthodes managériales sont toutes basées sur la fixation d’objectifs toujours plus inatteignables. Cela consiste à déstabiliser chaque salarié grâce à un système de contrôle basé sur des notations par points : au lieu de considérer l’ensemble de la personne, de sa trajectoire professionnelle, on épingle des dizaines voire des centaines de petits points à partir desquels interprétations et jugements sont effectués. Les « entretiens » individuels sont autant de « punitions », de mortifications. La peur est générée ainsi que la compétition à la fois ouverte et sournoise, faussement basée sur des critères dits « objectifs », mais en vérité très politiques. C’est un mécanisme totalitaire : tant pis pour celui qui n’est pas dans la ligne du moment de l’entreprise. Pas de solidarité, pas de collectif, pas de syndicalisme, mise à mal des institutions représentatives du personnel, tout va de pair. Il n’y a pas d’études suffisantes pour recenser l’immense chasse aux sorcières systématique contre toute velléité de syndicalisme dans le secteur privé.
– Les nouvelles technologies qui investissent continuellement les entreprises et qui entraînent sans cesse de nouvelles organisations du travail y jouent-elles un rôle ? Je pense ici aux salariés d’un certain âge qui peuvent éprouver davantage de difficultés dans ce domaine...
G.F. : Oui, c’est vrai. Les contrôles par informatique notamment sont devenus un moyen de faire régner la terreur. La recherche des performances maxima, les comparaisons de résultats individualisés sont des instruments de compétitivité débridée. Ce n’est plus l’esprit d’équipe ni le travail collectif qui comptent, le salarié est plongé délibérément dans la solitude devant l’ordinateur. On peut prendre des centaines d’exemples d’organisation des tâches qui ont été mis sur pied de la sorte : parmi eux, les centres d’appels téléphoniques sont un des lieux sinistres où l’opérateur est épié, chronométré, noté, surveillé à chaque seconde de son temps, pauses pipi incluses. Qui peut de la sorte durer des années ? Les seniors sont infantilisés, blessés, usés, et jetés. Durant l’année 2010 où l’âge de la retraite a été repoussé à 62 et 67 ans, 21 % de seniors supplémentaires ont été chassés du travail par rapport à l’année précédente. Les promesses aléatoires de vivre cent ans ne modifient pas la biologie du corps humain. Entre cinquante-cinq et soixante-cinq ans, les performances exigées à ces âges ne peuvent plus être les mêmes et les salariés ne les supportent pas. Comme les salaires sont bas, les emplois raréfiés, le nombre de trimestres à atteindre augmenté, les seniors vivent sous la menace d’une fin de vie en chute de niveau de vie.
– Le suicide constitue la forme extrême de la souffrance et du désespoir au travail. Y a-t-il une « typologie » spécifique de la victime : salariés plus âgés, pères de famille ?
G.F. : Oui, aux Etats-Unis, la violence s’est tournée un temps contre les employeurs. De nombreux employeurs licencieurs se sont fait abattre. Ici, les salariés ont eu tendance, lorsqu’ils ont été privés de droits, de résistance syndicale et de solidarité active, à se détruire eux-mêmes. Cassés, brisés, leur ultimatum, leur dernier acte de dignité est de mourir. Cela peut toucher toutes les catégories, il suffit que l’humain soit fragilisé au plan personnel en dehors de son travail et tout s’additionne, comme pour cet homme de Mérignac, de France Télécom qui, récemment, est allé jusqu’à s’immoler. C’est un défi aux « managers », aux employeurs, dont je dis qu’ils sont en l’occurrence des criminels, qu'ils l’ont poussé à bout en le rendant « inutile ».
– Justement, comment expliquer le poids médiatique très fort des suicides récents dans des entreprises comme Orange, alors qu’on sait que les suicides sont depuis longtemps nombreux chez les enseignants ou dans la police ?
G.F. : Le nombre d’abord. L’entreprise ensuite : c’était une des plus belles entreprises publiques françaises ; privatisée, elle est devenue l'une des pires, elle a perdu de l’argent, elle a grugé ses usagers (condamnée pour entente illicite sur les prix du téléphone), elle a écrasé ses propres salariés pour répondre aux exigences des actionnaires. C’est un bilan catastrophique, un monument à l’imbécillité inhumaine du capitalisme financier. Cela a choqué. L’inspection du travail a mené une enquête où elle a conclu à la « faute inexcusable de l’employeur », mais le procès n’a pas eu lieu, le responsable Lombard bénéficie d’un parachute doré et son remplaçant Richard continue comme avant. Chez Renault où l’Etat tient encore un rôle clé, l’entreprise a été condamnée aussi pour « faute inexcusable », mais elle a osé faire appel ; elle a été condamnée en appel, mais cela ne change rien au fond des méthodes de gestion en cause. Il y a même eu une sordide histoire d’espionnage montée contre des cadres salariés sans motif. Cette affaire a fait pschiiittt, mais le dirigeant principal responsable s’est auto-épargné de toute vraie sanction. Il est tout de même scandaleux que des bourreaux puissent ainsi continuer sans risque à sévir...
– La position sociale a-t-elle une incidence sur le phénomène du suicide au travail ? En d’autres termes, la souffrance au travail est-elle clivée par l’appartenance à une échelle sociale ou touche-t-elle toutes les catégories ?
G.F. : Elle touche toutes les catégories et pas seulement les cadres. Le chantage à l’emploi a été délibérément organisé pour faire plier toutes les consciences. Il y a des centaines de milliers d’ex-salariés qui ont sombré parce qu’ils ont tout perdu dans un même enchaînement, emploi, logement, famille. Interrogez les centaines de milliers de SDF en France, vous le vérifierez. Il y a huit millions de travailleurs pauvres qui gagnent moins de 900 euros par mois. Et d’autres ne survivent que petitement avec des indemnités sociales basées sur leurs cotisations antérieures. Il existe actuellement un record historique du chômage de masse en France : cinq millions de personnes. La présidence actuelle est allée chercher le chômage « avec les dents », elle a payé très cher pour que des salariés qui avaient un travail fassent des heures supplémentaires à la place de ceux qui n’en avaient pas. L’allongement de la durée du travail sur la semaine, le mois, l’année et la vie est un non-sens criminel quand on a cinq millions de chômeurs.
– Une grande partie du problème ne vient-elle pas du fait que les salariés n’ont plus de garantie de carrière et que des critères comme l’expérience ou l’attachement à l’entreprise ne comptent plus beaucoup aujourd’hui – comme si les entreprises étaient frappées d’amnésie ?
G.F. : C’est exactement la clé de tout : il n’y a plus de négociation des conventions collectives, avec des déroulés de carrière incluant promotions, ancienneté, qualifications, niveaux, coefficients. A tout moment, vous pouvez être mis en cause sans qu’on vous soit reconnaissant de vos bons et loyaux services (sauf pour les patrons qui partent avec des montagnes d’argent même si leurs prestations ont échoué). On vous déclasse, on vous note mal, on vous met sur le grill, on vous déconsidère puis on vous vire. Même dans la fonction publique, le statut élémentaire qui existait est remis en cause, la RGPP (Révision générale des politiques publiques) rogne tous les droits et garanties. Ils ont passé le Code du travail à l’acide des exigences du Medef. C’est un mépris des humains au travail : alors que ce sont les salariés qui produisent toutes les richesses, ils n’en reçoivent pas la part qu’ils méritent.
– N’y a-t-il pas là un paradoxe étrange ? On travaille moins en nombre d’heures au fil des décennies, mais rarement le travail et le rapport à l’entreprise ont été aussi mal vécus par les salariés...
G.F. : Non, ce n’est pas un paradoxe : c’est la logique du capitalisme financier, une sorte de dictature des actionnaires anonymes qui n’ont rien à faire des humains et ne regardent que la marge de profit maxima qui est en jeu. Trois hommes dans ce monde possèdent plus que les quarante-huit pays les plus pauvres. C’est un système qui appauvrit la grande masse et enrichit les privilégiés. Le système tient... par la force et la terreur... jusqu’à ce qu’il explose... J’ai été inspecteur du travail durant trente ans, j’ai visité des milliers d’entreprises, j’ai reçu des dizaines de milliers de salariés. Tout corps plongé dans les entreprises reçoit une poussée égale au volume d’exploitation constatée. J’ai écrit une dizaine de livres qui décrivent cela en détail, par le vécu. J’ai constaté que dans les huit dernières années, tout est allé de mal en pis sous l’influence d’une idéologie rétrograde qui s’est senti pousser des ailes sans limites. C’est totalement politique. C’est un problème global maintenant, il faut renverser la terreur, le mépris, réhabiliter, reconstruire le droit du travail, protéger contre le licenciement et la précarité, permettre aux syndicats d’exister en jouant pleinement leur rôle, imposer le respect, la dignité des travailleurs, sanctionner les patrons voyous sans scrupules qui nous ont conduits là où nous en sommes. Il faut trouver les réponses appropriées pour en finir une bonne fois pour toutes avec ce qu’il convient de considérer comme un déni de civilisation.
Lire
Gérard Filoche : Les nouveaux carnets d'un inspecteur du travail, Travailler mieux, moins, tous, Ed. Jean-Claude Gawsewitch (2004) et Salariés si vous saviez..., Ed. La découverte (2008).