Les problèmes du monde agricole sont connus : difficultés financières et disparitions des petites exploitations sont largement évoquées depuis plusieurs années. Face à cette situation, ou par conviction politique, certains ont opté pour la création de sociétés coopératives, qu'elles soient, entre autres, à responsabilité limitée (SCRL) ou à finalité sociale (voir encadré). C'est le cas de Coprosain1, une SCRL située à Ath. Elle est active dans la commercialisation de fruits et légumes bio, de produits laitiers, de boulangerie bio ainsi que dans la transformation et la commercialisation de viande, le tout issu du travail de ses 45 producteurs regroupés au sein du groupe Agrisain. « Nous permettons à toute une série d'exploitations familiales d'exister. Sans Coprosain, 50 % d'entre elles au minimum ne survivraient pas faute de débouchés », explique Paul Vankeerbergen, directeur de la coopérative.
Société coopérative :
« La société coopérative est celle qui se compose d'associés dont le nombre et les apports sont variables ». La coopérative est donc une société ouverte dont les variations de capital résultent notamment de la souscription de parts sociales par les coopérateurs (au nombre de trois minimum). En cas de bénéfices, un dividende sur les parts peut être versé. Dans le cas de la société coopérative à responsabilité limitée, les associés ne sont passibles de dettes que jusqu'à concurrence de leurs apports.
Société à finalité sociale :
La société à finalité sociale (SFS), régie par la loi du 13 avril 1995 entrée en vigueur au 1er juillet 1996, est quant à elle une société ayant décidé d'intégrer dans ses statuts différentes conditions dont celle qui stipule qu'elle n'est pas vouée à l'enrichissement de ses associés.
Créée il y a 35 ans, la structure permettrait ainsi à l'agriculture « familiale » de subsister. « Il s'agit d'exploitations dans laquelle la famille du producteur vit principalement de la ferme, explique notre interlocuteur. Il y a aussi une question de taille, puisque ce sont de petites exploitations de trois à 70 hectares qui ne seraient plus viables si elles restaient dans le circuit traditionnel où il faut grosso modo viser les cent hectares ». Un circuit traditionnel où les prix sont bas alors que la coopérative se fait fort d'offrir un prix de vente juste à ses producteurs. « Nous fonctionnons quasiment sans intermédiaires entre le producteur et le consommateur et nous pouvons rétribuer directement aux producteurs les marges que les différents grossistes prennent en temps normal », explique Paul Vankeerbergen.
Les prix sont également discutables par les agriculteurs. « Le prix est discuté entre les producteurs et la coopérative, ce qui n'est pas possible avec un grossiste traditionnel », continue le directeur. Notons que les producteurs participent à l'assemblée générale annuelle ainsi qu'à une autre réunion au cours de laquelle il leur est possible de parler de l'avenir de la coopérative. « Pour être membres de Coprosain et participer à l'AG, les producteurs doivent prendre une part sociale dans la coopérative, explique Paul Vankeerbergen. Une part qui n'est d'ailleurs pas énorme et qui ne suffit pas vraiment à faire fonctionner ou démarrer une coopérative, ce qui est souvent le cas malheureusement dans ce secteur. »
Néanmoins, Coprosain est aujourd'hui une affaire rentable même si la situation n'a pas toujours été rose, des problèmes de gestion et de trésorerie ayant grevé pour quelque temps le fonctionnement de la structure. « Nos bénéfices nets sont réinvestis pour améliorer la rentabilité de la coopérative. Il n'est pas question de distribuer des dividendes puisque nous sommes en fonds propres négatifs », conclut le directeur.
Une histoire de fromages
Des difficultés financières, La fromagerie du gros chêne 2, située à Méan en Province de Namur, en a aussi eu son lot. Constituée en société coopérative à finalité sociale depuis 1996, elle peut pourtant compter depuis longtemps sur de fidèles coopérateurs, une cinquantaine aujourd'hui. Des coopérateurs qui, pour beaucoup, sont des sympathisants. Il faut dire que le profil de Daniel Cloots, le responsable de la coopérative, a de quoi susciter la sympathie, justement. « Je me suis installé à la campagne en 1977/1978 comme éleveur de chèvres, explique-t-il. J'étais dans la mouvance post-soixante-huitarde et je trouvais déjà qu'il était plus intéressant de coopérer que de se regarder en chiens de faïence. En Wallonie, le monde rural est très individualiste », sourit-il.
Le temps passe, Daniel rencontre sa femme et décide d'abandonner l'élevage de chèvres pour développer, avec elle, une fromagerie dont les produits seront à base de lait acheté à différents producteurs. Mais les choses ne se passent pas bien. « Nous étions virtuellement en faillite, mais nous ne voulions pas laisser tomber l'affaire, ni les éleveurs qui dépendaient de nous, explique Daniel Cloots. Nous étions les seuls à jouer le jeu d'intermédiaire prenant de petites quantités, avec des prix supérieurs au prix du marché. » Décision est donc prise de se constituer en société coopérative à finalité sociale. « Je rêvais d'une économie qui mette en avant l'aspect humain, qui réponde à des besoins locaux. Et, heureux hasard, c'est justement l'année où est passée la loi sur les SFS. Nous serions la première à avoir vu le jour », plaisante-t-il, tout en précisant que le statut ne leur a conféré aucun avantage par rapport à une société coopérative « traditionnelle ». « Il s'agit d'une conception. Il faut voir pourquoi on fait des bénéfices et dans quelles conditions », explique-t-il.
Aujourd'hui, la situation est meilleure, même si la coopérative a galéré jusqu'en 2007-2008. « Nous sommes en fonds propres positifs. Nous nous sommes professionnalisés et puis les temps ont changé », explique-t-il. La crise financière de 2008 est en effet passée par là. « Cette date constitue un tournant, explique Daniel Cloots. Ceux qui se sont fait avoir par le système financier ont peut-être envie de voir la vie autrement, de consommer autrement. C'est moche à dire, mais nous sommes tendance maintenant. »
La fromagerie travaille avec huit producteurs laitiers de taille moyenne (beaucoup de petits producteurs ayant disparu), dont une coopérative. Ils ne sont pas tous coopérateurs, au contraire des six membres du personnel. Les prix payés aux producteurs sont justes, comme pour Coprosain. Les coopérateurs des temps héroïques, quant à eux, sont toujours là. Qu'ont-ils gagné ? « Rien, sourit Daniel Cloots. Certains avaient dit qu'ils étaient des missionnaires. » Des missionnaires qui ont eu du flair puisqu'une nouvelle fromagerie est actuellement en construction. « Beaucoup de coopératives se sont cassé la figure, conclut Daniel Cloots. Un grand nombre ont été lancées par des gens qui étaient engagés politiquement, mais qui n'avaient pas le don d'être de bons gestionnaires. Et ils manquaient de moyens. On payait 100 francs pour une part de 2 000. Mais aujourd'hui, il existe des outils financiers, il y a eu une professionnalisation du concept de coopérative. »