Si la beauté d'un village doit se mesurer au nombre de gîtes ruraux qu'il abrite, Hubermont, dans la province du Luxembourg, fait assurément partie des plus jolies bourgades de Belgique, comme l'annonce d'ailleurs fièrement une pancarte en plein milieu des champs. Et c'est vrai que l'endroit a du charme, surtout en cette période automnale. Mais limiter Hubermont à un lieu de repos bucolique pour citadins fatigués constituerait cependant une grosse erreur : des agriculteurs sont encore actifs dans la zone, certains s'inscrivant d'ailleurs dans la filière bio. Arnaud Collard, 25 ans, en fait partie. Accompagné de sa femme, Jessica Moinnil, 28 ans, il a repris en 2007 un élevage conventionnel de vaches blanc bleu belge, réputées pour être de grosses productrices de viande.
Cependant, très vite, des problèmes se posent. « Nous n'avons pas eu de chance, certaines de nos bêtes ont été atteintes de la maladie de la langue bleue, explique Jessica Moinnil. De plus, les vaches blanc bleu belge sont tellement "cullardes", tellement grandes, qu'elles ne sont plus capables de mettre bas naturellement, ce qui entraîne de gros coûts en termes de césariennes. » Dans un souci de diversification, le couple décide donc de s'atteler également à l'élevage de porcs bio, plus facilement valorisables.
Le cap du bio
Afin de rester indépendant d'un point de vue alimentaire, il convertit tout d'abord ses terres en cultures de céréales bio destinées à alimenter les bêtes. « Mais nous avons abandonné l'idée d'élever des porcs, continue Jessica Moinnil. Sur la commune très touristique de la Roche-en-Ardenne, le mot "porc" fait peur. » Aujourd'hui, nos deux compères ont dès lors décidé d'élever des vaches blondes d'Aquitaine, plus naturelles. « Les blondes d'Aquitaine mettent bas naturellement, explique Arnaud Collard. De toute façon, pour être reconnus comme bio, nous ne pouvons faire que 20 % de césariennes. » L'optique bio a donc résisté à l'abandon du porc et l'exploitation est en reconversion depuis 2008. « Moi j'étais fan du blanc bleu. Mais il impliquait de grosses charges vétérinaires et alimentaires, déplore Jessica Moinnil. Ce sont un peu les événements, les charges dues à la reprise et le volet financier qui nous ont poussés à passer le cap du bio. Mais aujourd'hui, nous ne voudrions plus revenir en arrière. Notre état d'esprit a changé en avançant. Nous avons aussi eu un enfant, notre mode de vie a évolué. »
Certains stéréotypes ont aussi été dépassés. « Nous sommes davantage convaincus en étant dans le bio qu'avant de nous lancer, sourit Arnaud Collard. Quand j'étais à l'école, le bio c'était l'image du gars aux longs cheveux au milieu de ses orties alors que ce n'est pas ça du tout. » D'après lui, le bio nécessite en effet la maîtrise de techniques très pointues. « Le bio demande presque plus de technique agricole que le conventionnel, ajoute-t-il. Nous utilisons les méthodes d'avant-guerre, nous n'avons pas le droit à l'erreur, ce qui n'est pas le cas d'un conventionnel. Si ça ne pousse pas, il mettra une fraction d'azote sur ses plants ou téléphonera au magasin de produits phytosanitaires. En bio, si ça ne fonctionne pas, nous ne pouvons pas faire marche arrière en traitant les cultures avec des produits. »
Cela dit, Arnaud et Jessica n'entendent pas jeter la pierre à l'agriculture conventionnelle. « Je ne dis pas que le conventionnel produit de la mauvaise qualité, explique Arnaud Collard. Il y a des agriculteurs conventionnels qui travaillent très bien. Entre un poulet conventionnel "fermier" de qualité et un poulet bio, je ne suis pas sûr qu'on puisse goûter la différence. » Au niveau des substances utilisées, par contre, la nuance peut paraître importante. Sans entrer dans la polémique, le jeune homme compare l'époque actuelle à celle de son père, un agriculteur conventionnel. « A l'époque de mon père, dans le conventionnel, on ne se souciait pas de ce genre de questions. On mettait cinq litres par hectare d'un produit dont on met un demi-litre aujourd'hui sans que le résultat ne change. Et maintenant, quand on voit les gens malades, les cancers, on se pose des questions. »
« Nous n'en vivons pas »
Dans ce contexte, le jeune couple affirme qu'il existe aujourd'hui une demande importante pour le bio. Est-ce à dire que leur activité est rentable ? « Nous n'en vivons pas, explique Jessica Moinnil. Nous essayons, quand nous avons un peu d'argent de côté, de monter le niveau de la ferme. » Avec ce qu'il gagne, le couple rembourse le fonctionnement de la ferme et les emprunts. Pour le reste... « Cela dit, nous capitalisons, tempère Arnaud Collard. Nous augmentons le cheptel, je paie mes investissements, mais je n'ai pas 2 000 euros qui tombent sur le compte tous les mois. »
Comment expliquer cette situation ? Les charges, tout d'abord, ont bien augmenté depuis de nombreuses années alors que le prix de vente des bêtes n'a pas vraiment suivi. « Nous vendons une bête sur pied à 2,5 euros le kilo, compte Arnaud Collard. Dans les magasins, le haché, qui est la viande la plus basique, est à 10 euros le kilo. » Une différence de prix due entre autres aux nombreux intermédiaires. « Nous vendons nos bêtes à un marchand, qui va les vendre à l'abattoir, qui va les vendre à un boucher », explique-t-il. Néanmoins, ce problème existe aussi pour les agriculteurs conventionnels. « Tout le monde essaie de garder la tête hors de l'eau, dit Jessica, mais personne n'a encore trouvé la solution miracle. » La situation du conventionnel ne serait donc pas meilleure, à en croire le couple. « Mes parents ont 40 ans de métier et ils ont encore du mal à joindre les deux bouts », déplore Arnaud Collard, qui fait remarquer qu'un agriculteur commence à gagner de l'argent lorsque ses investissements sont remboursés. « Il faut compter 15 ans pour une reprise », explique-t-il.
Des gains, grâce au maraîchage
Certains problèmes liés particulièrement au bio existent. Plus petit malgré l'engouement actuel, le marché du bio ne permet pas toujours aux agriculteurs de valoriser leur marchandise sous ce label. Ce qui veut dire que certaines bêtes élevées en bio sont vendues dans le conventionnel faute de débouchés. Une perte financière pour les agriculteurs. « Mon avantage avec les vaches blondes d'Aquitaine est qu'elles ont un prix encore acceptable en conventionnel par rapport à une vache limousine », explique Arnaud. Un avantage qui permet à l'exploitation de s'en tirer, tout comme le travail salarié de sa compagne dans une intercommunale et le maraîchage développé par le couple grâce aux légumes cultivés sur 60 ares des terres de la ferme, qui compte 50 hectares au total.
Et les subventions, permettent-elles de s'en tirer ? « Je pense que le bio est fort poussé, notamment au niveau de la PAC européenne 2013, enchaîne Arnaud Collard. Mais le bio reste assez local. Ici, dans la région, il y a beaucoup de bio parce que la terre, le climat ne nous avantagent pas. On ne peut pas produire 10 000 tonnes de céréales comme les Namurois. Mais allez faire un tour dans d'autres régions et vous ne trouverez peut-être pas un seul bio. Certains disent qu'on pourrait nourrir le monde entier avec le bio. Mais il y a de moins en moins d'agriculteurs et on demande de produire de plus en plus sur moins d'hectares... »
Agriculture : au-delà du bio, une passion : portraits croisés
Deux agriculteurs, l'un privilégiant l'agriculture biologique, l'autre pas. Alter Echos propose le portrait croisé de Gaëtan Delvigne et de Arnaud Collard et Jessica Moinnil. Sans manichéisme. Ils nous expliquent leur métier, tout simplement. Ils nous aident à comprendre, à travers leurs choix, les enjeux de l'agriculture d'aujourd'hui. Comment nourrir toujours plus d'êtres humains tout en polluant moins ? Participent-ils à un mouvement opposé ou complémentaire ? Chacun, à sa manière, tente d'y répondre. Au-delà du mode de production agricole, Gaëtan et Arnaud nous rappellent qu'être agriculteur, c'est avant tout un métier de passion. Car pour gagner sa vie... et bien c'est pas gagné.
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