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Habitat groupé, l’impossible mixité?

Alter Échos n° 375 31 janvier 2014 Amélie Mouton

Créer un habitat groupé au cœur de Bruxelles qui ne soit pas un « ghetto bobo », c’était le rêve d’un groupe de jeunes Bruxellois, qui voulaient créer un projet accessible à toutes les bourses. Après trois ans et demi de recherches et de multiples péripéties, ils ont dû déchanter. Témoignage de Céline, future résidente de l’habitat groupé Casa Nova.

« Difficile d’échapper au ghetto. » Céline Nieuwenhuys ne cache pas ses regrets lorsqu’elle évoque le parcours du projet Casa Nova. Il y a trois ans et demi, elle, son compagnon et d’autres familles, se réunissent autour de l’envie de créer un habitat groupé solidaire à Bruxelles. « Très vite, notre groupe était tombé d’accord. Nous ne voulions pas former une enclave bobo, comme c’est le cas de nombreux habitats groupés. Casa Nova devait refléter une diversité culturelle, intergénérationnelle mais surtout socioéconomique. »
Le groupe inscrit ses principes dans une charte : ouverture au quartier et participation aux dynamiques locales, solidarité et entraide dans la vie quotidienne, écologie et mobilité douce, communication non violente et coresponsabilité de la gestion du projet. Et surtout ces deux mots : solidarité structurelle, pour dire leur souhait de chercher des mécanismes financiers et juridiques qui permettront à chacun, « selon ses moyens », de s’investir dans le projet. Il faut dire qu’au départ, il y a parmi eux des petits revenus, des artistes notamment. Tous rêvent d’une salle commune polyvalente avec une grande cuisine, d’un espace vert avec potager et d’un garage vélos pour les réparations.

Des frais monumentaux

La première année, le groupe cherche un terrain constructible ou un bâtiment à rénover. Il se rend vite compte qu’il est en compétition avec des gros joueurs. À Bruxelles, les promoteurs immobiliers réagissent au quart de tour. « Ils nous passaient devant à 100 km à l’heure », témoigne Céline. Il y a aussi le problème de trouver un lieu à la dimension du groupe. « Si on trouvait un espace plus grand, il fallait être capable d’avancer l’argent en attendant d’autres possibles acquéreurs. »
De réunion en réunion – au minimum une fois par semaine –, l’angoisse commence à poindre sur les coûts. « On s’est rendu compte que ce type de projet engendrait des frais monumentaux de rénovation. On arrivait entre 2 800 et 3 000 euros du m2. Le prix du neuf à Bruxelles ! » Les règlements d’urbanisme, qui fluctuent d’une commune à l’autre, influencent les montants ; obligation d’avoir un parking, TVA à la hausse en fonction de l’affectation des espaces, etc. « La salle commune est aussi une grosse dépense qui s’ajoute au reste », précise Céline.
Elle se souvient d’une réunion « terrible » où les plus précaires ont commencé à flancher : « Ils se sentaient mal. Ils disaient qu’ils freinaient le groupe, qu’ils obligeaient les autres à renoncer à des opportunités par solidarité. » Plus tard, ces derniers quitteront le projet pour acheter un appartement qu’ils pourront rénover à leur rythme.

Faux espoirs

Après un an et demi de recherches infructueuses, Casa Nova décide d’interpeller les pouvoirs publics. Il se tourne vers le Fonds du logement et la SDRB (société de développement pour la Région de Bruxelles-Capitale, en charge de créer des espaces pour les entreprises et des logements accessibles à tous). Cette dernière se montre intéressée – elle pourrait fournir un terrain – mais ne peut s’engager car sa législation ne lui permet pas de donner la priorité à ce type de projet. L’institution pararégionale donne néanmoins une piste : un éventuel espace pour un habitat groupé dans le cadre du projet Tivoli, à Tour et Taxis. Mais les délais de réalisation sont incertains. « On ne pouvait pas rester dans l’attente. »

C’est alors que le groupe connaît un moment d’espoir. Il est contacté par l’administrateur délégué de Lochten et Germeau, une entreprise de bois schaerbeekoise plus que centenaire, autrefois gérée par un père jésuite. « L’entreprise avait déménagé, laissant 6 000 m2 vacants. Les gestionnaires de ce patrimoine étaient intéressés par l’idée d’un habitat groupé. Ils voulaient garder une philosophie d’ouverture et de mixité avec le quartier. » Mais après des mois de tractations, ils apprennent que les gestionnaires ont finalement décidé de faire appel à JCX Immo. L’entreprise de Sophie Leclercq, une fille Blaton, est un mastodonte de l’immobilier. C’est elle qui va construire l’« habitat groupé ». Il n’y a plus de faux-semblant. Le groupe se voit proposer d’acheter les espaces à la pièce, une fois que tout serait construit et aménagé de manière standard. « Nous étions vraiment dégoûtés. Ils parlent d’habitat groupé parce que le projet regroupe 58 logements avec un espace extérieur commun. C’est là qu’on voit qu’on peut tout mettre derrière ce mot. »

Désillusions

Pour Casa Nova, tout cela n’a plus aucun sens. Le groupe, ou ce qu’il en reste, décide alors de retourner vers deux jeunes promoteurs qu’ils avaient rencontrés auparavant. Ces derniers rénovent un ancien théâtre à Schaerbeek pour le transformer en lofts. « C’était le meilleur compromis. Nous étions dans un quartier mixte et la charge financière était portée par des personnes en qui nous avons confiance. »

Casa Nova obtient des promoteurs de faire ses propres aménagements une fois le gros œuvre terminé et surtout, de pouvoir recruter les futurs corésidents. Car l’envie d’une vie collective et solidaire est toujours là. « Nous avons eu plusieurs rencontres, notamment avec des mères de famille seules avec enfants à qui ce type de projet pourrait vraiment convenir. » Mais les prix élevés rendent le projet inaccessible aux petits revenus. Le mètre carré, toutes taxes comprises, coûte 2 800 euros. Et la commune a imposé que les logements fassent minimum 90 m2. « On nous fait aujourd’hui les mêmes reproches que ceux que nous adressions avant aux autres projets d’habitat groupé », constate Céline. Casa Nova, toujours à la recherche de futurs acquéreurs, sera certainement un chouette lieu où vivre. « Mais aujourd’hui, je ne crois plus trop ceux qui disent que l’habitat groupé est accessible à tous », conclut Céline.

Habitat groupé vs habitat solidaire

Véritable centre de ressources sur l’habitat groupé, l’asbl Habitat et participation accompagne de nombreux groupes dans la réalisation de leur projet. D’après ses estimations, il y aurait, en Communauté française, environ 300 habitats groupés. Lorsqu’on l’interroge sur la question de la mixité, Laurent Vanderbeck, chargé de mission, a une réponse nuancée : cela dépend de beaucoup de facteurs, et notamment de la constitution juridique. « Les coopératives, le système du Community land trust (il permet de séparer la propriété du bâti et celle du sol) sont des pistes pour rendre ce type d’habitat plus accessible. Nous travaillons aussi sur le système de Fondation d’utilité publique. » Il évoque l’habitat solidaire, qui à Bruxelles, est aujourd’hui reconnu dans le code du logement et s’adresse aux ménages précarisés. Fonctionnant avec des mécanismes comme le Community land trust, il permet d’avoir accès à certains subsides. Néanmoins, il reconnaît une différence de public entre habitat groupé – « on y trouve des milieux sociaux et culturels assez semblables, des revenus moyens » – et habitat solidaire – « où il y a de l’interculturalité et un public plus précarisé ». C’est précisément ce système à deux vitesses que regrette Céline.

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