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Culture

Gogo, Gars de Jette aux rires

Alter Échos n° 349 19 novembre 2012 Sandrine Warsztacki

Ancien danseur de Breakdance, Jimy a perdu l’usage de ses jambes après un accident de la route. Avec un ami humoriste, il lance « Les Gars de Jette », une web-sériedécalée et décapante.

Gros plan sur le visage de Jimy. « Avant, j’étais danseur de Breakdance », lance-t-il avant d’enfiler une paire de lunettes. Pause. La caméra recule,laissant entrevoir une roue de son fauteuil. « Mais ça, c’était avant… », poursuit-il en fixant l’objectif. Parodiant la publicité pour les lunettes Krys, unslogan retentit en voix off : « Avec Crise, vous allez vous aimer ! » Quelques secondes plus tard, c’est Alexis, son ami d’origine grecque qui apparaît à l’écran.« Avant, j’étais entrepreneur grec. Mais ça, c’était avant… »

Du handicap à la crise grecque, Jimy et Alexis se jouent des tabous avec un naturel déconcertant. Un brin d’humour bruxellois, une dose massive de dérision et dedélires bien ficelés, les dix-sept épisodes qui sont sortis sur leur site font le buzz. Alexis y joue le rôle d’un Géo Trouvetou fauché qui nedésespère pas de faire fortune avec ses inventions plus farfelues les unes que les autres : un essuie-klak pour éloigner les dames pervenches, une cagoule-dodo pour faire lasieste dans le métro, un collier pour entendre les pensées les plus intimes de son chien… Son copain Jimy ne manque pas une occasion de le chambrer. « Il se moque de moiparce que je suis handicapé et moi je me moque de lui parce qu’il est grec. Le rire, c’est une façon de dédramatiser. »

Le handicap sous les caméras

Nos complices n’en sont pas à leur premier tournage. En 2009, Alexis a l’idée de produire « The Wheeling show », une émission humoristique autour de la question duhandicap. Mais le pilote, auquel participent des personnalités comme Shurikane, Carlo Moreno ou Jean-Charles de Keyzer, gêne les programmeurs. Les téléspectateurs neverront donc jamais cette scène où une chroniqueuse dépose son bras artificiel sur la table du plateau. Ni celle où, brandissant sa prothèse en l’air, elleencourage le public à lever les bras. « C’est un geste banal pour elle. Comme dans les Gars de Jette, il n’y a pas de volonté de choquer. Juste d’être naturel. Mais ce quiest naturel pour nous, semble choquer certains », regrette Jimy.

Nos deux Gars de Jette n’en deviendront pas plus politiquement corrects pour autant. Dans leur web-série, on ne croise « personne en situation de handicap » ni « personned’origine étrangère ». Juste deux trentenaires, l’un arborant un T-shirt « Handi » et l’autre « Grec ». « Je préfère prendre un cheminen ligne droite plutôt que des détours énormes pour arriver au même point », tranche Jimy. Une façon franche de s’exprimer qui fait inévitablement penserà Intouchables. Le seul film qu’il a vu depuis son accident, il y a huit ans. « J’ai pu me rendre à la séance à l’occasion d’une sortie organisée parl’association le Sixième sens avec d’autres personnes en fauteuil roulant. A Bruxelles, on manque de salles adaptées. Quand on diffuse un film comme Intouchables, c’est quand mêmeaberrant ! »

The Wheeling show aurait-il eu plus de chances d’être diffusé s’il avait été présenté après la sortie d’Intouchables ? En tout cas, les articles etles reportages sur le handicap se multiplient depuis. « Je pense que ce film a véritablement changé les mentalités. Aujourd’hui les sujets sur le handicap sont trèstendance ! Les médias ont remarqué que ça fait vendre… Si ça peut faire changer la politique en matière d’accessibilité, ce serait une bonne chose.»

Du courage à partager

Derrière le personnage comique de la série, on rencontre un jeune homme réservé qui lève le voile sur sa vie privée seulement parce qu’il a la conviction queson histoire peut donner du courage à d’autres. Fils d’un gymnaste et d’une prof de danse, il fait ses premières acrobaties à l’âge de trois ans. A l’adolescence, ils’essaie au Street roller, au Breakdance, et atteint rapidement un niveau de compétiteur. À vingt ans, il entre dans la compagnie « Final Fx » et se taille uneréputation internationale sous le nom de JiMysTik. Tout bascule le 29 novembre 2004, quand, sans explication, la camionnette dans laquelle il était passager quitte l’autoroute.Privé de ses jambes, il continue à essayer quelques mouvements de Break, mais les médecins jugent l’exercice dangereux. Il doit se résigner. L’ancien B-Boyn’est toutefois pas du genre à se lamenter sur son sort. « Il y a toujours pire que soi. Je suis paraplégique, mais j’aurais pu être tétraplégique. Untétraplégique aurait pu ne pas avoir la parole, être emmuré dans son corps. Si quelqu’un se plaint d’une jambe cassée, je l’invite à me regarder. »

Depuis son accident, il vit sa vie comme un valide, mais avec un fauteuil roulant et les difficultés que cela comporte. « Souvent, les endroits qui sont dits adaptés auxhandicapés ne le sont pas dans les faits. Il y a toujours un détail qui coince. La porte des toilettes est trop étroite ou est positionnée de telle façonqu’on ne sait plus la fermer quand on est à l’intérieur. La poubelle s’actionne avec une pédale. C’est adapté pour les personnes àmobilité réduite, mais pas pour les personnes à mobilité néant comme moi », regrette-t-il. Chaque sortie doit être préparée avecprécision. Pour ne pas s’ennuyer à la maison, Jimy passe alors beaucoup de temps sur le web. Après son hospitalisation, il y raconte ses premières vacances enfauteuil, y livre des textes, des chansons. « J’ai reçu de nombreux messages de gens pour me dire que mon site leur avait donné un coup de boost. Qu’après avoirlu mon témoignage, ils n’avaient plus envie de se plaindre de leurs petits soucis. Dans certains cas, ça a été loin. Une personne m’a écrit pour me direqu’il s’apprêtait à se suicider quand il est tombé sur mon blog. Et qu’il a rangé son arme ! Je ne sais pas ce qu’il est devenu après. Maisremonter le moral aux gens, j’aime ça et ça me fait plaisir. »

Image : Sacha Lempereur

1. www.garsdejette.com

A propos de l'auteur

Sandrine Warsztacki

Sandrine rêvait de devenir glaciologue. Ou marchand de glaces. Elle a fini par vendre des articles sur papier glacé. Parce qu’elle a plus la bosse des lettres que des maths, Sandrine a étudié le journalisme et l’anthropologie à l'ULB. Aujourd’hui, Sandrine est rédactrice en chef d'Alter Échos. Pour elle, le social, c’est «un ensemble de travailleurs bien plus courageux qu’elle qui se battent au quotidien pour un monde plus juste». Et l’info, ce sont «des lignes qui peuvent parfois changer le cours des événements». Son héros : Jack London. sandrine [dot] warsztacki [at] alter [dot] be

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