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Carte blanche
Tsitsernakaberd: le mémorial dédié aux victimes du génocide arménien perpétré par le gouvernement «Jeunes-Turcs» entre 1915 et 1916, est situé sur une des collines de la capitale arménienne, Erevan.

Génocide arménien: notes sur un psychodrame

Alter Échos n° 406 8 juillet 2015 Henri Goldman

Le feu couvait, mais l’embrasement fut soudain. Car le «négationnisme» de la totalité des élus belgo-turcs de Schaerbeek et de Saint-Josse était un secret de Polichinelle. Pourquoi maintenant? On le voit avec la bataille de Waterloo: les rappels historiques squattent d’autant plus facilement l’actualité que, comme ils sont parfaitement prévisibles, les journalistes ont le temps de préparer confortablement leurs dossiers. Le centenaire du génocide arménien valait bien le bicentenaire de la déroute napoléonienne. Sa mise à l’agenda a donné l’occasion de quelques règlements de compte qui n’attendaient qu’un prétexte.

Emirdag sur Senne

Traçons d’abord le cadre. Son périmètre le limite à deux ou trois kilomètres carrés au maximum. Sa population est le produit d’un canal migratoire resserré. Phénomène banal: un premier noyau de primo-migrants prépare le terrain pour les suivants de la même origine géographique. Les Pakistanais de Bruxelles viennent presque tous de Gujrat, une petite ville du Penjab, et pas de Lahore ou Islamabad, les métropoles voisines. Les Polonais de Bruxelles viennent presque tous de la région de Bialystok, près de la frontière biélorusse. Les Turcs de Bruxelles viennent presque tous de la province d’Emirdag, en Anatolie centrale, dont ils transposent à l’identique les structures claniques. Car, depuis la fin de l’immigration du travail en 1974, c’est par le regroupement familial que les communautés migrantes ont vu leurs rangs augmenter. Contrairement aux migrants du travail qui furent pris en charge par les organisations syndicales, les «regroupés familiaux» sont socialisés par la communauté, qui assure aussi leur intégration économique autour de l’«ethnic business». Ce phénomène est beaucoup plus diffus dans la communauté marocaine plus diversifiée géographiquement, divisée entre berbérophones et arabophones, déjà ouverte à l’influence française au moment de la migration, y compris à travers ses courants politiques.

La concentration du groupe belgo-turc, là-bas et ici, produit un contrôle social renforcé où les caractéristiques de la culture d’origine résistent plus fort et plus longtemps aux effets d’entropie identitaire auxquels toutes les populations d’origine immigrée sont confrontées au fil des générations. Élément décisif de cette résistance: des stratégies matrimoniales privilégiant la formation de couples «endomixtes», avec un conjoint «importé» de Turquie, alors que cette pratique a presque complètement disparu au sein du groupe marocain.

Cette caractéristique a notamment une conséquence sur le plan politique: les clivages importés à l’identique de Turquie ne correspondent absolument pas avec la carte politique bruxelloise. Or, la région d’Emirdag est une région rurale sans industrie ni pôle universitaire (la ville d’Emirdag dépasse à peine les 20.000 habitants), sans aucune tradition progressiste. La «gauche», incarnée par les héritiers d’Atatürk (CHP), se caractérise surtout par un nationalisme ombrageux qu’elle partage avec une extrême droite (MHP) pesant dans cette province plus lourd que la moyenne nationale. Depuis 2004, la ville d’Emirdag est dirigée par une coalition de droite (AKP) et d’extrême droite (MHP). Depuis 2014, elle à un maire d’extrême droite. Fait révélateur: de 2004 à 2009, l’adjoint au maire d’Emirdag chargé des relations extérieures, membre du MHP, était bruxellois depuis 1978 et propriétaire d’une florissante pizzeria à la chaussée de Haecht.

Pour alimenter leur concurrence, ces différents courants se sont livrés à de la surenchère nationaliste «grand-turque»: c’était à qui se déclarerait le plus hostile aux revendications culturelles ou mémorielles des minorités (kurdes, arméniennes, alévies…). Ainsi, les «laïques» du CHP se sont violemment opposés aux timides concessions faites par Erdogan (AKP) aux Kurdes.

Voilà quel était le paysage politique qui se présentait aux différents partis belges qui cherchaient à capter ce nouvel électorat. Inutile de s’amener avec ses gros sabots belgo-belges: ça ne pouvait pas prendre. Qui aurait mis la barre un peu haut, par exemple en s’assurant que les candidats potentiels avaient bien assimilé la culture du parti qui les sollicitait, se serait fait doubler par d’autres moins regardants.

PS: Emir Kir et les autres

C’est l’ADN du PS de s’adresser aux couches populaires, soit (version pile) pour leur donner des outils d’émancipation, soit (version face) pour s’attacher une clientèle. Mais pour y arriver, il faut disposer de cadres intermédiaires permettant d’accéder à la population. Pour ce qui concerne la population turque, les cadres disponibles, actifs dans diverses associations ou petites notabilités de quartier, n’avaient rien de socialiste. Emir Kir pas plus que les autres.

Au crédit de celui-ci, il faut reconnaître un véritable talent, talent très supérieur à celui de la brochette des autres élus turcs dont la notoriété n’a jamais dépassé les limites de leur quartier. Sans ce talent, la popularité d’Emir Kir auprès de la population bruxelloise d’origine turque ne serait pas ce qu’elle est. En l’ayant repéré et en lui permettant d’y faire une brillante carrière, le PS a tiré le gros lot. Son nom draine une part importante de l’électorat turc qu’il n’était pas question de laisser à la concurrence. On ne lui en a jamais demandé plus.

On ne demandait pas à Emir Kir de changer de position, juste de rester discret…

Or, la position de Kir à propos du génocide arménien était parfaitement connue, puisque, en 2004, il avait très imprudemment saisi la Justice pour se laver de l’accusation de «négationnisme». En 2005, celui-ci a été confirmé par une décision de justice dont il a renoncé à faire appel lors de son entrée en fonction comme secrétaire d’État au gouvernement bruxellois. Cette position était sans doute considérée comme un point de détail. On ne demandait pas à Kir de changer de position, juste de rester discret… Mais les circonstances ont fait que, subitement, le point de détail est devenu un abcès de fixation.

La cas Özdemir

Alors que la tempête se concentrait logiquement sur Kir, dont le statut politique dépasse largement celui de tous les autres élus belgo-turcs, le cdH a saisi la balle au bond pour régler un compte sur le dos de la seule femme du groupe, la députée Mahinür Özdemir. Sur la question du génocide arménien, Özdemir n’avait aucune raison de se distinguer du mainstream belgo-turc. Cela n’avait jamais gêné son parti, pas plus que sa proximité avec l’AKP d’Erdogan: de bonnes relations avec un chef d’État étranger de premier plan, c’est toujours bon à prendre.

Mais, dès son élection, Özdemir a été contestée pour une autre raison: son foulard. Pilonnée à ce sujet par les libéraux, elle fut réduite à ce symbole qui mettait dans l’embarras toute une frange du cdH n’ayant jamais digéré l’ouverture presque frénétique faite par Joëlle Milquet pour capter une fraction de l’électorat musulman à Bruxelles afin que le PS ne rafle pas tout. Cette frange s’était déjà opposée publiquement aux propositions des Assises de l’interculturalité et avait contribué à son classement vertical. Lutgen, adossé à cette frange et à tout le cdH wallon, a profité d’une occasion inespérée pour se débarrasser d’un symbole encombrant. Ici, le génocide arménien a bon dos.

Henri Goldman, rédacteur en chef de la revue Politique

Aller plus loin

«50 ans de migration turque: sur les traces belges à Emirdag», Alter Échos n° 384, 17 juin 2014, par Mehmet Koksal.

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