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Fin du plan hiver… des sans-abri sans plan

Alter Échos n° 380 30 avril 2014 Cédric Vallet

1010 places d’hébergement d’urgence pour les sans-abri en hiver. 110 en été. Un décalage qui fait grincer des dents. À l’occasion de la fin du plan hiver 2014, plusieurs associations sortent du bois et en appellent à une politique mieux pensée de l’aide aux sans-abri.

31 mars 2014 : fin du plan hiver. La relative douceur de cette année n’a pas empêché les 1010 places ouvertes pour les sans-abri bruxellois d’afficher complet. Avec la fin du dispositif hivernal, ce sont des centaines de personnes qui retrouvent la rue, les logements précaires, les squats et la débrouille.

Et qu’importe les éternelles guéguerres propres au secteur associatif de l’aide aux sans-abri, toutes les structures se retrouvent autour d’un constat : quelque chose cloche avec le plan hiver.

Pourquoi mettre tant de moyens et d’énergie de décembre à mars et (presque) laisser tomber le reste de l’année. Car en temps normal, le Samu social ne propose que 110 lits. Il y a bien des abris de jour ouverts toute l’année, ou des maisons d’accueil. Mais le compte n’y est pas.

Alors chacun a sorti son communiqué. Médecins du monde s’inquiète « des dizaines de sans-abri malades qui se retrouvent en rue du jour au lendemain ». Stéphane Heymans, chef du projet belge de l’ONG est préoccupé par les « cassures du suivi médical » qui s’annoncent.

Quant aux neuf services d’accueil de jour qui ont reçu un renfort de personnel pendant l’hiver, grâce au dispositif « 86 400 », ils réclament un « financement structurel ». « Le travail d’accompagnement des personnes, s’il s’intensifie en hiver, doit se poursuivre pour construire des solutions durables », plaide Floriane Philippe de l’association La source. Elle craint une baisse importante de la « qualité du travail auprès des sans-abri ». Au Samu social, Christophe Thielens, le porte-parole, critique aussi la « politique du sparadrap » et se fait demandeur d’une politique « structurelle ».

Car au fond, le problème est connu. Vu les difficultés multiples dans lesquelles baignent les sans-abri, quatre mois, ce n’est pas suffisant pour effectuer un accompagnement efficace vers l’insertion. « Avec la fin du plan hiver, nous perdons la connexion avec une population que nous ne voyons pas le reste de l’année, témoigne Christophe Thielens. Et ce sont souvent les plus fragiles, les plus désocialisés qui ne font pas appel à nous. »

Au cabinet d’Évelyne Huytebroeck, ministre bruxelloise en charge de l’Action sociale à la Cocom, on nuance un peu le discours des associations. Luc Notredame, conseiller, fournit quelques chiffres : « Le plan hiver c’est 1,3 million d’euros déboursés par la Cocom. Alors que le coût total de l’aide aux sans-abri, c’est 20,6 millions d’euros, Cocof et Cocom ensemble. Le dispositif hivernal ne représente donc que 6 % du total de l’aide. »

Un argument qui ne réfrène pas les questions des acteurs de terrain. « Un dispositif hiver doit être utile à une série de gens à un moment donné, comme un sas, explique Romain Liagre de la Strada, le centre d’appui au secteur bruxellois de l’aide aux sans-abri. Quelle est la place d’un dispositif hivernal dans une politique de sortie du sans-abrisme ? interpelle-t-il. C’est un impensé politique. » L’hiver la compassion, le reste de l’année, un manque de vision, pourrait-on résumer.

Des familles à la rue

Un nouveau phénomène à noter cette année : l’augmentation du nombre de familles sans-abri. Pour éviter de les mettre brutalement à la rue le 31 mars, le collège de la Commission communautaire commune a décidé, sur proposition de Brigitte Grouwels et Évelyne Huytebroeck, les ministres compétentes, d’octroyer un sursis à ces 56 familles, comptant 189 personnes. Le plan hiver est donc exceptionnellement prolongé jusqu’au 31 juin pour ces « personnes vulnérables ». Une décision accueillie avec bienveillance par la Plate-forme mineurs en exil. Pour Laetitia Van Der Vennet, « cette mesure évite que ces familles ne se retrouvent à la rue. L’accueil d’urgence est nécessaire, mais cela montre que l’on ne travaille pas sur les causes structurelles ».

Concernant les causes de cette présence importante de familles en rue, les acteurs de terrain ont plusieurs explications. Il y a bien sûr la crise économique et la précarité croissante de la population bruxelloise. Il y a eu, au début de l’hiver, les familles expulsées du Gesù. Il y a aussi des femmes, en situation précaire et victimes de violences conjugales, ou encore des familles d’Europe de l’Est, parfois roms, au statut de séjour incertain.

Mais ce que dénonce surtout Laetitia Van Der Vennet c’est l’impact direct des choix politiques du Fédéral dans le domaine de la gestion de l’immigration : « Avant, les familles en séjour irrégulier avaient droit à un accueil en Belgique. Désormais, ces familles n’ont plus qu’un accueil de 30 jours dans le centre ouvert de retour de Holsbeek, avec un accompagnement focalisé sur le retour. 50 % de ces familles quittent le centre et choisissent la précarité. Les politiques qui sont mises en place ont un impact direct sur des enfants qui sont déjà en situation précaire. »

Cette analyse est en partie partagée par le cabinet d’Évelyne Huytebroeck. Luc Notredame : « Il est difficile d’évaluer les conséquences d’une politique migratoire. Mais nous avons l’impression, en effet, que cette politique a des conséquences en rue. Il suffit de voir qu’entre un tiers et la moitié des personnes hébergées dans le cadre du plan hiver sont en situation irrégulière. »

Mais il n’y a pas que les familles, le porte-parole du Samu constate une « augmentation de toutes les catégories ». Et là, le Samu doit prioriser. « Nous avons identifié 369 personnes vulnérables. Nous essayons de garder les plus fragiles des plus fragiles. »

Appel aux dons à Charleroi

Chaque année, le relais santé, émanation du relais social de Charleroi, a du mal à boucler ses budgets. Pour compenser ce manque à gagner et travailler au mieux auprès des sans-abri, l’organisation a demandé et obtenu un agrément pour la déductibilité fiscale des libéralités. Cela veut donc dire que, désormais, tout don de plus de 40 euros au relais santé de Charleroi, est déductible des impôts.

 Le relais santé lance donc un appel aux dons. « L’occasion d’attirer l’attention sur les problèmes des sans-abri, sur les problèmes d’accès aux soins, nous dit Irène Kremers qui est aujourd’hui particulièrement inquiète face au nombre grandissant de jeunes en rue, de personnes âgées et de personnes atteintes de troubles de la santé mentale. »

 Pour faire un don : BE10 0910 1935 8704

 Pour une politique pensée et coordonnée

Ce que dénoncent les associations, c’est la politique centrée sur l’urgence. Ce qu’il manque à Bruxelles, selon Stéphane Heymans, c’est une « politique intégrée, structurelle, une vision politique des sans-abri. Aujourd’hui tout est haché, il n’y a pas de message clair. Autant avoir un dispositif d’urgence toute l’année, mais pas avec un tel différentiel. Et travailler sur du long terme avec les sans-abri ». Un plan de lutte contre le sans-abrisme, avec des objectifs chiffrés, impliquant la Cocom, la Cocof, le Fédéral, où l’on parlerait logement, santé, aide sociale.

Au cabinet d’Évelyne Huytebroeck, on reconnaît qu’à l’avenir, une politique d’aide aux sans-abri pourrait être « un peu rééquilibrée ». Comme l’explique Luc Notredame, « il faudra toujours de l’humanitaire, mais peut-être davantage consacrer de moyens au logement, à la santé. Notamment dans le domaine de la psychiatrie ». Ceci étant dit, le conseiller présente les avancées récentes en termes de coordination du dispositif : « Il existe désormais un comité assez large de coordination du plan hivernal. De plus, dans le cadre du plan d’action bruxellois de lutte contre la pauvreté, s’est constitué un groupe de travail intercabinet, regroupant tous les ministres bruxellois avec leur casquette communautaire. Enfin, il y a la Strada qui coordonne le secteur de l’aide aux sans-abri. On ne peut pas dire qu’il n’y a pas de coordination. »

 Du côté de la Strada, justement, on concède que « des choses avancent ». En témoigne l’existence de ce comité de coordination du plan hiver qui réunit la Région, le Fédéral, toutes les structures d’aide aux sans-abri et même la Stib. Mais celui-ci est, selon Romain Liagre, encore bancal : « Les objectifs de ce comité sont de discuter de la mise en place du plan hiver et de l’évaluer. Dans les faits chaque opérateur évalue son propre dispositif. Car il n’y a toujours pas de dispositif commun. » Et c’est bien là que le bât blesse pour le travailleur de la Strada. « Pour parvenir à un dispositif régional intégré, dit-il, il faudrait définir ensemble ce que doit être un plan hiver, quels objectifs il doit poursuivre. Est-ce que ce dispositif offre des solutions aux sans-abri, est-ce qu’il les aide à se remettre en ordre de papiers, auprès du CPAS ? » Le tout gravé dans le marbre d’une charte ou d’une déclaration publique.

Des solutions, Anvers et contre tout

Cette idée d’un plan hiver mieux pensé, faisant partie d’un dispositif ambitieux d’aide aux sans-abri est partagée par Stéphane Heymans. Il s’appuie sur l’expérience d’autres villes et notamment… celle d’Anvers, ce qui peut surprendre au premier abord. « Certes la situation n’est pas exactement comparable. Il y a moins de sans-abri à Anvers et moins d’acteurs. Mais il existe un circuit pensé autour de la sortie du dispositif à moyen terme. Un service social doit travailler en ce sens. Et la personne ne peut pas rester trop longtemps dans le dispositif. C’est donc au service social qu’incombe la responsabilité de trouver une solution. Le CPAS de la ville fait une permanence dans le lieu d’hébergement des sans-abri, notamment pour l’ouverture de droits. On sent que le plan hiver y est réfléchi. »

Un plan hiver mieux réfléchi… et des projets plus ambitieux. « La première piste de solution est le logement, conclut Romain Liagre. L’énergie doit d’abord être consacrée à éviter que les gens ne tombent en rue. Ensuite, il pourrait être intéressant d’avoir un dispositif hivernal plus restreint et que les politiques financent davantage de projets. Et il en existe. L’habitat accompagné, le Housing first, les community land trust, le logement supervisé, l’ambulatoire. Cela se passe dans de nombreuses villes du monde, alors pourquoi si peu à Bruxelles ? »

 Des débats de fond… qui, aujourd’hui, ne semblent pas franchement au coeur de la campagne électorale.

 

« Avec la fin du plan hiver, nous perdons la connexion avec une population que nous ne voyons pas le reste de l’année » Christophe Thielens, porte-parole du Samu social

« Ce qu’il manque à Bruxelles, c’est une vision politique des sans-abri » Stéphane Heymans, responsable du projet Belge de médecins du monde.

 

 

 

 

Aller plus loin

Alter Échos n°362 du 14.06.2013 : Sans-abri aux quatre saisons

Alter Échos n° 349 du 19.11.2012 : Il n’y a pas que les nuits qui sont froides

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A propos de l'auteur

Cédric Vallet

Cédric nous vient tout droit du Sud… de la France, de Montpellier précisément. D’ailleurs, s’il ne devait pas travailler, il passerait son temps à jouer à la pétanque. Avec son collègue Julien Winkel, il forme le « pôle excellence » de la rédaction d’Alter Échos. Ce qui explique que son héros, c’est ledit Julien Winkel, dans ses grands jours. Doté d’un sens de l’humour bien aiguisé dont il fait souvent montre dans ses papiers, Cédric nous définit le social comme un bolo au Verschueren ; « ça n’existe plus mais c’était « social ». Il pratique le journalisme pour contredire tout le monde, tout le temps, à commencer par lui-même. cedric [dot] vallet [at] alter [dot] be

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