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© Margo D'Heygere

El Hajjaji et Dassetto croisent leurs regards sur la radicalisation

Alter Échos n° 397 18 février 2015 Cédric Vallet

Comment expliquer la radicalisation de jeunes musulmans en Belgique? Quelle place pour l’Islam dans notre pays? Interview croisée de Felice Dassetto, sociologue à l’UCL et créateur du Centre interdisciplinaire d’études de l’Islam dans le monde contemporain, et de Hajib El Hajjaji, du centre islamique de Verviers et porte-parole de l’initiative «Convergences musulmanes de Belgique contre la radicalisation et pour la citoyenneté».

Alter Échos: Monsieur El Hajjaji, vous êtes l’un des initiateurs du texte «Convergences musulmanes de Belgique contre la radicalisation et pour la citoyenneté». Pouvez-vous nous expliquer l’origine de cette déclaration?

Hajib El Hajjaji: Les personnes qui ont commis les actes meurtriers à Paris l’ont fait en se revendiquant de la religion musulmane. Cela nous interpelle, vu que nous sommes de confession musulmane, et que nous ne partageons pas cette compréhension de l’islam et nous la condamnons. Après la condamnation et l’émotion, nous ne voulions pas en rester là. Comment est-ce qu’on peut prendre, sur ce défi-là, notre responsabilité, en tant que citoyens et membres actifs de la communauté musulmane? Cette initiative a un caractère inédit: des associations de sensibilités différentes se sont réunies. Nous avons pris conscience qu’il fallait être des acteurs de changement. L’idée est par exemple que les jeunes reçoivent des messages plus cohérents dans différents lieux au sein desquels des discours, sur lesquels on peut avoir une maîtrise, sont exprimés. Que cela soit à la mosquée, via l’imam, à l’école via le professeur de religion ou chez les scouts musulmans.

«Nous avons pris conscience qu’il fallait être des acteurs de changement» Hajib El Hajjaji, porte-parole de Convergences musulmanes

A.E.: C’est surtout un appel interne au monde musulman?

H.E.H.: Répondre au défi du radicalisme, la communauté musulmane n’y arrivera pas seule. L’idée c’est aussi d’interpeller le politique pour dire que derrière ces actes graves il y a des opportunités pour accélérer la normalisation de la présence des citoyens musulmans. Et cela passe par des choses très concrètes comme la demande d’une émission concédée au culte musulman sur l’audiovisuel public. Cela permettrait d’amener un contre-discours à l’actualité qui parle souvent de manière négative de l’islam.

A.E.: Monsieur Dassetto, quel est votre avis sur cette initiative, car vous évoquez souvent le manque de leadership de l’Islam belge?

Felice Dasseto: C’est une excellente initiative d’avoir regroupé toutes ces personnes qui prennent position contre le radicalisme. Mais ce qui m’a frappé, c’est que cette déclaration donne le sentiment d’un regard intracommunautaire insistant sur le tort fait à la communauté musulmane alors que le tort majeur a été subi par les 17 victimes. Quant aux revendications politiques, elles sont très institutionnelles. Malheureusement, on ne trouve pas de retour critique sur la pensée musulmane en amont des projets politiques. On lit surtout des demandes de plus d’islam, de davantage d’institutionnalisation de l’islam, de plus de moyens.

«Cette déclaration donne le sentiment d’un regard intra-communautaire insistant sur le tort fait à la communauté musulmane alors que le tort majeur a été subi par les 17 victimes» Felice Dassetto, sociologue

Convergences musulmanes

Le 29 janvier, plus de 60 associations musulmanes de Belgique ont publié un texte intitulé «Convergences musulmanes de Belgique contre la radicalisation et pour la citoyenneté». On y trouve des associations ou organisations religieuses de tendances différentes comme les scouts et guides musulmans de Belgique, l’Union des mosquées de la Région bruxelloise ou l’Exécutif des musulmans de Belgique. Le texte est porté par Hajib El Hajjaji, membre du parti Écolo et cadre du centre culturel islamique de Verviers (considéré comme proche des Frères musulmans).

Ce texte est une réaction aux attentats parisiens. «Les tragiques événements ont mis en danger l’avenir de notre présence paisible», peut-on lire. Les signataires appellent «chacun à prendre ses responsabilités» afin de «réfléchir sur le mieux vivre ensemble» et de promouvoir un «islam généreux».

Quatre axes de travail sont proposés: l’élaboration d’une compréhension commune de l’islam, l’éducation dans la paix, la lutte efficace contre les discriminations, la valorisation de la contribution musulmane en Europe et en Belgique.

Le collectif fait aussi des demandes institutionnelles très concrètes: demande d’émissions concédées à la télé et à la radio, engagement massif d’aumôniers, formation de responsables et d’éducateurs spécialisés dans la gestion du fait religieux. On évoque aussi la nécessaire concertation entre responsables de communautés musulmanes locales, la police et les services de prévention ainsi que la lutte contre les inégalités.

Dans la foulée des événements parisiens, d’autres mouvements commencent à fleurir. Hassan Boussetta, sociologue (conseiller communal PS), a lancé le mouvement «Article 193». L’idée est aussi de lutter contre le radicalisme et de réfléchir au «vivre-ensemble», au-delà des appartenances religieuses.

Enfin, Hamid Benichou, policier bruxellois, actif dans l’associatif musulman, a décidé lui aussi de lancer son propre mouvement, critiquant «l’agenda caché» de Convergences musulmanes «portée par des mouvements proches des Frères musulmans», disait-il dans La Libre Belgique du 31 janvier.

 

«Certains des jeunes qui partent en Syrie le font en réponse à des frustrations»

A.E.: Faut-il davantage d’autocritique au sein de la (ou des) communauté musulmane belge?

H.E.H.: Oui. Mais je tiens à préciser que ce texte est écrit par des musulmans qui ont d’abord condamné les actes. La deuxième étape est celle de l’action. Dans ce texte, tout n’est pas revendication. Nous faisons par exemple le constat que certains des jeunes qui partent en Syrie le font en réponse à des frustrations. Il faut pouvoir détecter, désamorcer ces frustrations et amener autre chose. Nous proposons de construire un récit national dans lequel les musulmans ont leur place. On sait que les jeunes, aujourd’hui, sont désabusés. Lorsqu’ils sont de confession musulmane, cela engendre une difficulté supplémentaire. La succession des difficultés: profils de jeunes, origine sociale, parfois dans des quartiers compliqués, peu de qualifications pour certains, une pratique de l’islam visible, cette suite d’éléments fait qu’il existe des handicaps par rapport à leur intégration et à leur participation dans la société.

A.E.: Felice Dassetto, sur ce profil dressé par monsieur El Hajjaji, de jeunes musulmans qui, face à un cumul de frustrations, se tourneraient vers des voies religieuses radicales…

F.D.: Ce sont des explications simples qui permettent d’éviter de mettre le doigt sur le discours musulman lui-même. Si vous aviez raison, cela voudrait dire que tous les jeunes sans emploi partiraient au djihad, ce qui n’est pas le cas, loin de là. Ces frustrations, qui existent, sont en partie construites, notamment par un type de discours musulman «ordinaire» qui revient constamment sur le fait que l’on n’est pas accepté dans la société, que les musulmans sont discriminés. Je n’entends pas vraiment de critiques de ce discours, sauf dans des cas extrêmes.

H.E.H.: Ce discours «ordinaire», des jeunes y ont accès, moi aussi j’y ai accès. La différence, c’est qu’il existe une offre d’un discours radical, surtout sur internet, qui polarise. Malgré cela, des jeunes opèrent un processus de résilience. Malgré les épreuves, ils arrivent à ne pas s’enfermer dans des positions de victimes et à garder des ressources. D’autres n’y parviennent pas. Et je tiens à vous donner un exemple. Un jeune de Verviers, qui est allé en Syrie. Quelques mois avant son départ, il était allé manifester devant l’ambassade de Birmanie, en soutien à la communauté musulmane des Rohingya, massacrée. Il s’est fait interpeller par la police, il s’est fait frapper. Cet élément a pu jouer dans le fait qu’il perde confiance en l’État. Pour ces jeunes, il faut mettre en place quelque chose. Et quand nous demandons des espaces de discussion avec les policiers, c’est notamment pour désamorcer ce genre de tensions. Car les discours binaires de Daesh et consorts peuvent trouver un écho positif auprès de jeunes qui se sentent dévalorisés.

A.E.: Certains plaident, en réponse à la radicalisation, pour un «Islam belge». Qu’en pensez-vous?

H.E.H.: Tout dépend de ce qu’on veut dire par là. Si cela veut dire que l’on va toucher aux fondements de la religion musulmane, c’est le travail des théologiens. La société civile est apte à poser des questions aux théologiens qui donnent des réponses conciliant à la fois la fidélité avec les sources de l’islam et les exigences du contexte dans lequel on vit en Belgique. C’est pour ça qu’on doit avoir effectivement une production d’un discours musulman qui soit belge et pas importé des pays étrangers. Un institut de formation permettant à des jeunes qui le souhaiteraient de se former en Belgique serait intéressant. Mais, de nouveau, si l’État ne met pas d’argent dans ces projets, alors ce sont vers des investisseurs étrangers que les responsables religieux se tourneront, avec tous les risques que ça pourrait avoir.

Aux racines de la radicalisation

A.E.: Est-ce que la tolérance qui a pu exister à l’égard d’influences étrangères sur l’islam de Belgique n’a pas contribué à faire le lit du radicalisme?

H.E.H.: Je dirais oui, mais principalement par internet. Aujourd’hui, Daesh a bien compris que la communication est un marqueur puissant. Et nous n’avons pas pu amener autre chose. En sortant toutes les thématiques religieuses du champ social, on est en train de fermer les yeux sur cette dimension-là, intimement liée à l’individu, qui, lui, va chercher des réponses ailleurs. Il faut renforcer les espaces de débat, dans la communauté, mais aussi entre musulmans et non-musulmans, afin d’avancer.

F.D.: C’est une vieille histoire qui renvoie à l’extension d’un islam politique et à la diffusion du salafisme en Belgique, via le Centre islamique et culturel de Belgique et la mosquée du Cinquantenaire (financée par l’Arabie saoudite, NDLR). C’est cet islam «ordinaire» qui a créé un terreau favorable à des dérives extrémistes. Je suis d’accord, bien sûr, sur le rôle d’internet, mais il y a aussi une responsabilité du discours intra-belge, y compris dans les mosquées. Non pas qu’on y prône le radicalisme, mais on y trouve les prémices d’un islam normatif, d’une pureté islamique, d’un malaise par rapport au contexte social, d’un mal-être en Belgique qui fait que quelqu’un, à un certain moment, dans un ensemble de circonstances, pris par le jeu de l’internet, dans des réseaux, peut décider d’aller plus loin, d’aller chercher le «véritable lieu de l’islam».

H.E.H.: La radicalisation ne se fait plus nécessairement dans les mosquées. Il faut être attentif à des lieux de radicalisation nouveaux, dans des cercles privés, dans des snacks, dans des salles de sport.

A.E.: Comme solution à la radicalisation, on évoque beaucoup l’idée de «cours de citoyenneté» à l’école…

H.E.H.: Les musulmans se retrouvent dans un jeu de ping-pong entre partisans de cours de religion et de cours de philosophie. Certains croient qu’en résolvant cette question-là on va lutter contre la radicalisation. Si on met toutes les philosophies dans le même panier, on va avoir tendance à les simplifier. Ce dont on a besoin, c’est de montrer aux jeunes, à l’intérieur de la religion musulmane, la diversité. Un professeur de religion musulmane aura plus de facilités à le faire dans son cours. Il faudrait plus d’espaces de débat, pas nécessairement dans le cours de religion.

F.D.: Si le monde laïque demande si fort un cours de citoyenneté, c’est parce qu’il veut tenter de contrer un discours musulman. Il veut quelque part se donner des garanties, dans son inquiétude de détenir une sorte de vérité sur la citoyenneté. Mais cette idée est une vaccination par des placebos. Chaque cours a et devrait avoir une dimension de citoyenneté. Vouloir coller par le haut quelques principes philosophiques, cela me semble nier tout le travail que les autres professeurs réalisent. Et c’est se donner l’illusion que cette petite injection de citoyenneté changerait quelque chose.

H.E.H.: Ce qui me heurte, c’est que la volonté farouche de ceux qui veulent de la mixité culturelle, j’aimerais la voir pour promouvoir la mixité sociale dans ce système scolaire qui fonctionne en quasi-marché, avec d’énormes différences entre les écoles.

 

 

A propos de l'auteur

Cédric Vallet

Cédric nous vient tout droit du Sud… de la France, de Montpellier précisément. D’ailleurs, s’il ne devait pas travailler, il passerait son temps à jouer à la pétanque. Avec son collègue Julien Winkel, il forme le « pôle excellence » de la rédaction d’Alter Échos. Ce qui explique que son héros, c’est ledit Julien Winkel, dans ses grands jours. Doté d’un sens de l’humour bien aiguisé dont il fait souvent montre dans ses papiers, Cédric nous définit le social comme un bolo au Verschueren ; « ça n’existe plus mais c’était « social ». Il pratique le journalisme pour contredire tout le monde, tout le temps, à commencer par lui-même. cedric [dot] vallet [at] alter [dot] be

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