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© Barbora Johansson Pivonkov

Des travailleurs sociaux entre résignation et résistance

Alter Échos n° 390 14 octobre 2014 Martine Vandemeulebroucke

Dans toutes les villes wallonnes qui ont réprimé la mendicité, les associations ont dénoncé une traque des plus pauvres qui mettrait en péril leur travail social. Puis il a fallu assumer une réglementation qui leur a été imposée. Quel bilan tirer de cette collaboration? Certains travailleurs sociaux sont sereins, d’autres beaucoup moins.

Il n’aura pas fallu attendre longtemps. Dans le centre de Namur, les mendiants ont disparu. «Je pensais que les gens allaient davantage résister à la réglementation prise par la Ville», s’étonne ce travailleur social.

Ils ont disparu, mais pas tout à fait. Ils mendient autrement ou ailleurs. Déjà à Gembloux, on s’étonne de l’augmentation récente du nombre de mendiants. Un effet domino? Après Liège, Charleroi et Andenne, Namur est la dernière ville wallonne à être intervenue dans la réglementation, voire l’interdiction de la mendicité dans l’espace public. Une de plus à une liste qui s’allonge depuis le début des années 2000. Alors qu’en 1993 une loi a dépénalisé la mendicité, la repénalisation est apparue sous forme de réglementation communale dès le début des années 2000. Le mouvement a commencé en Flandre où il s’est étendu à sept villes au moins sans guère susciter de réprobation dans le monde associatif, à l’exception notable de la ville de Gand où l’interdiction de mendier a finalement été sérieusement amendée. Liège est la pionnière du côté wallon. Depuis 2001, un règlement de police détaillé n’autorise la mendicité que dans des rues bien précises et à certains jours de la semaine. On notera qu’à Liège, depuis 2012, c’est un travailleur social qui est chargé de vérifier si le mendiant verbalisé par la police a bien effectué les démarches pour recevoir l’aide à laquelle il a droit.

Lorsque la Ville de Namur a annoncé son intention d’interdire l’occupation de certains lieux par les mendiants, les réactions des associations n’ont pas traîné. Luttes Solidarités Travail (LST), notamment, est montée au créneau en protestant dans une lettre ouverte adressée aux Namurois et à leurs représentants politiques. Mais passé l’indignation du début, comment réagissent les associations? Comment gèrent-elles la réglementation imposée aux mendiants, mais aussi à leur travail sur le terrain? «Dans tous les cas, on a imposé une réglementation sans concertation préalable avec le milieu associatif ni avec les mendiants eux-mêmes, constate Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP). Comme s’il était impossible de la part des pouvoirs publics de parler aux mendiants, de les interroger. Ils auraient pourtant pu apporter de bonnes réponses, car il y a une intelligence du mendiant que l’on ignore. On nie leur connaissance de l’endroit où ils ont choisi de mendier. On les déstructure, on les déplace comme des objets.»

L’associatif n’a pas été totalement écarté de la «gestion» de la réglementation de la mendicité, mais on l’a sollicité chaque fois «après coup». À Charleroi, un comité d’accompagnement a vu le jour. Il a pris, lui, la peine d’interroger les «mancheurs» et, de l’avis général des associations présentes, «il fonctionne bien». «C’est vrai, nous avons pu changer des mots dans le règlement, estime Denis Uvier, éducateur de rue à Solidarités nouvelles. Mais ça ne change rien sur le fond. Nous sommes demandeurs d’aller plus loin, d’examiner des solutions alternatives à la réglementation actuelle. Et ne pas s’en tenir à des problématiques comme le transport gratuit des mendiants vers d’autres quartiers de la ville. Les mendiants nous font confiance, mais nous sommes tout de même coincés dans un système.»

«Coincés». Ce mot, peu de travailleurs sociaux osent l’assumer publiquement. Pour Christine Mahy, l’associatif est piégé. «Quel autre choix sinon collaborer avec la Ville? Il peut s’insurger, mais il est parfois lui-même en situation de précarité ou subordonné aux autorités publiques.»

«Quand la réglementation est entrée en vigueur, nous nous sommes tous interrogés sur l’impact que cela aurait dans nos contacts avec les mendiants, explique cet éducateur de rue à Namur. Nous sommes en relation avec eux, mais nous sommes en même temps perçus comme les alliés du pouvoir. Avant, on passait et repassait devant les gens même s’ils refusaient toute aide. On finissait le plus souvent par établir un contact. Où sont-ils à présent? Je ne sais pas.» Pour ce travailleur social carolo, l’étiquette «répressive» accolée aux associations est de plus en plus difficile à éviter. «Il y a toujours eu une grande collaboration entre les services de police et les travailleurs sociaux. Dans le sens d’une certaine connivence. La police se montrait compréhensive et nous prévenait des problèmes éventuels avant d’intervenir.» «Avec l’interdiction de mendier, poursuit l’éducateur de rue namurois, la collaboration devient difficile. On demande aux policiers des résultats. Ils doivent faire ‘ville nette’ et le travailleur social y participe d’une manière ou d’une autre. Quand il faut expliquer aux gens qu’ils ne seront désormais plus admis dans le centre-ville, on devient le relais négatif du pouvoir.»

«Chacun dans son jardin»

Cette collaboration avec la police pour écarter les mendiants n’est pas perçue comme problématique par tout le monde. Un travailleur social reconnaît que l’intervention policière a permis d’écarter définitivement des mendiants «un peu trop agressifs». Adrien Fievet, coordinateur du relais social de Liège, rappelle que les policiers ne sont pas là pour faire preuve de mansuétude. Le problème, dit-il, se situe davantage dans la manière dont le règlement est parfois appliqué. «Certains policiers ferment les yeux, d’autres sévissent. Si nous voyons des mendiants qui contreviennent à la réglementation, nous allons le leur dire.» Des arrestations? Il y en a, concède le coordinateur liégeois. «Mais la police est plutôt humaine. Notre boulot consiste à sensibiliser les mendiants par rapport à leur comportement. Nous jouons un rôle dissuasif.» Pour Adrien Fievet, la réglementation imposée par la Ville n’est pas un problème en soi pour le travailleur social. Ce qui l’est, c’est sa difficulté à être appliquée. Le dispositif qui impose des heures, des lieux, des jours de semaine est beaucoup trop compliqué. «La Ville de Liège sollicite une réflexion pour amender le plan. En tant que relais social, nous y réfléchissons aussi.» À Liège, la réglementation est ancienne et nous avons appris à travailler avec cela, précise Adrien Fievet. Nous avons pu mener des campagnes d’information auprès des mendiants. Le coordinateur du relais social insiste aussi sur l’article 11 du règlement qui oblige le policier à vérifier si le mendiant est en contact avec le CPAS. «Le règlement est là pour faire respecter l’ordre public, mais il prévoit aussi un accompagnement humain.»

Pour Christine Mahy, «chacun doit rester dans son jardin». Que la police traque les réseaux organisés de mendicité, «c’est son boulot», dit-elle. Pour le reste? «Il est possible que les contacts entre policiers et éducateurs de rue améliorent les choses. Ou au contraire les dégradent. On voit de plus en plus dans certaines communes ce genre de collaboration, à propos des sanctions administratives communales ou de la mendicité. Moi, ça me pose problème. La confiance entre les gens de la rue et les associations est très variable. Le risque, c’est de voir les mendiants se demander de plus en plus souvent quel est le bon interlocuteur associatif, celui qui répond vraiment à leurs demandes.» De là à dire que l’interdiction de la mendicité puisse «arranger» certaines associations, c’est un pas que la secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté ne veut pas franchir, que ce soit pour des organismes comme les relais sociaux qui sont financés par les pouvoirs publics comme pour les associations «indépendantes». Christine Mahy se demande cependant s’il n’existe pas une forme de découragement chez certains acteurs de terrain, qui les amène considérer positivement les réglementations parce qu’ils se sentent trop limités dans les moyens d’agir. «D’ailleurs, ce genre ce règlement n’est-il pas un message adressé par le politique au monde associatif pour lui dire qu’il fait mal son boulot?»

Une mendicité plus clandestine

L’interdiction de la mendicité est-elle efficace? «À Liège, les mendiants sont toujours là, dit Adrien Fievet. Parce que le plan est problématique.» «À Charleroi, la mendicité est toujours présente, mais moins visible. Alors, oui, on peut dire que la Ville a gagné sur ce point», dit Denis Uvier. À Charleroi où la réglementation est d’application depuis mai 2013, le relais social a mené une enquête auprès de 50 mendiants dans le centre de la ville. C’est la seule évaluation qui ait jamais été faite de ce genre de dispositif. Et comme le constate Isabelle Paul, ses enseignements posent question. «76% disent mendier par manque de revenus, mais aussi par manque de ressources sociales. Mendier, c’est créer des liens. Ils mendient de manière quotidienne. C’est un travail parmi d’autres.» Plus des trois quarts d’entre eux restent dans le centre de la ville et font la manche tous les jours parce que c’est leur lieu de vie. Ils sont là, mais les pratiques de mendicité ont changé. «Elle est devenue plus mobile, à la fois plus discrète et plus agressive, note Isabelle Paul. Les mendiants suivent les gens pour leur demander de l’argent. Ce n’est pas vraiment le résultat que la Ville attendait!» Christine Mahy confirme: «À Namur, on voit désormais des mendiants qui font du porte-à-porte. Ils ‘s’invisibilisent’. Ils s’approchent des passants et expliquent qu’ils ne peuvent plus mendier. Les mendiants sont obligés d’inventer de nouvelles manières de gagner de l’argent, mais ils sont toujours là.» «La mendicité est un boulot, renchérit ce travailleur social namurois. Si on les empêche de travailler, ils vont ailleurs, c’est tout.»

Mais tous ne peuvent pas aller ailleurs. Selon l’enquête du relais social de Charleroi, plus de 80% des mendiants disent ne pas appliquer le règlement de police à la fois parce qu’ils y sont opposés, mais aussi parce qu’ils n’ont pas les moyens de se déplacer. «Un nombre important d’entre eux disent aussi qu’il était nécessaire de réglementer parce qu’il y avait des gangs qui privatisaient l’espace public. Autrement dit, les mendiants se sentaient eux-mêmes en insécurité.»

«Nous avons fait remonter ces observations auprès du comité d’accompagnement, poursuit Isabelle Paul. Cela montre les limites d’une réglementation mise en place depuis un an, car le plus problématique, c’est que nous, travailleurs sociaux, avons ‘perdu’ des gens. Ils se sont installés aux abords de Charleroi et leur présence a explosé près des grandes surfaces situées dans la banlieue. Ce ‘déménagement’ tout comme le passage à des formes de mendicité plus clandestines posent question. Cela prouve que les besoins sociaux, eux, n’ont pas disparu.»

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