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Justice
© Flickr CC / Suzan Petersen

Des maisons pour les détenus

31 juillet 2015 Pierre Jassogne

Ce n’est encore qu’un projet, mais il a été avancé par le ministre de la Justice lui-même ces derniers jours. Koen Geens s’est dit favorable à des prisons plus petites où les détenus recevraient un accompagnement personnalisé. Il souhaite inclure ces institutions dans un nouveau plan destiné à améliorer la capacité des places en prison en Belgique. Une promesse qui ressemble à s’y méprendre au concept De Huizen qui prône une approche pénitentiaire durable et qui prévoit à l’avenir de remplacer la trentaine de grandes prisons chez nous par de petites maisons de détention. Alter Échos a rencontré Hans Claus, secrétaire de l’asbl et directeur de la prison de Termonde.

Alter Échos: Comment le projet De Huizen est-il né? En quoi consiste-t-il, concrètement?

Hans Claus: Le projet est né du monde des criminologues en réaction à la reproduction des institutions carcérales classiques par rapport auxquelles il avait été scientifiquement prouvé qu’elles avaient des effets négatifs sur les chiffres de la criminalité! On constate, en effet, quand l’enfermement est réalisé dans une maison de petite taille, selon un plan individuel de détention, plus près et plus accessible à l’environnement social, une augmentation des chances de réinsertion. En outre, une détention à petite échelle nous permet vraiment de mettre en pratique le plan individuel de détention – idée clef de la loi de principes, cadre légal qui régit la vie pénitentiaire depuis 2005. Plus encore, notre volonté est de prouver qu’une détention qui cesse de produire de la criminalité est une détention durable. Dans notre projet, la notion de prison classique est donc abandonnée.

A.É.: Avec des prisons plus petites.

H.C.: Non seulement plus petites, mais nos «prisons» diffèrent aussi par leur niveau de sécurité, le traitement et l’offre, en étant mieux imbriquées dans le tissu social et connectées au quartier où elles se situent. Par exemple, au niveau de la dimension visée, il est provisoirement prévu d’accueillir dix détenus par maison de détention. À Courtrai, 150 détenus pourraient, sur la base du taux d’emprisonnement actuel, être logés dans quinze maisons différentes. Mais à Liège ou à Gand, chaque région proposerait toutes les formes de détention. Un parcours complet pourrait ainsi avoir lieu dans la région où le détenu se réinsérera par la suite. Aujourd’hui, tout est sur la table du gouvernement.

A.É.: Vous balayez l’argument sur de prétendus coûts supplémentaires de la détention à petite échelle.

H.C.: Le coût de la détention dans une nouvelle prison est bien connu. Cela nous permet de faire la comparaison avec le coût de notre projet pilote proposé au ministre. Nous sommes en dessous du prix journalier actuel d’une détention: 203 euros par jour au lieu de 230 euros dans une prison classique.

A.É.: Pourquoi, selon vous, la taille actuelle de nos prisons est-elle un frein à toute possible réinsertion d’un détenu?

H.C.: La réinsertion d’un détenu est réussie quand il retrouve un rôle dans la société. Mais ce qu’on constate, c’est qu’il est difficile de préparer ces deux choses dans le cadre d’une peine qui détache le détenu de son contexte familial, social et culturel. Quand, à ce détachement, s’ajoute le contexte d’un enfermement uniforme dans des institutions de grande taille, dans lesquelles le contrôle et le maintien de l’ordre sont primordiaux, il est clair qu’on obtiendra difficilement un processus de réinsertion. On sait en effet que les grands établissements nécessitent des processus administratifs et de management, de la routine et de l’uniformisation, ce qui s’oppose à une approche individualisée. Tout, de la nourriture aux loisirs, doit être réfléchi sous forme de schémas. Les choix individuels doivent céder le pas à la planification. Cela est clairement en contradiction avec les objectifs précis qui doivent être traduits dans des plans de détention individuelle. L’atmosphère d’anonymat engendre des sentiments d’impuissance, d’inutilité, d’isolement et d’amertume. En outre, cette échelle crée une sous-culture carcérale, où des codes s’appliquent et où une hiérarchie criminelle prévaut. Ces institutions mettent l’accent sur le rejet par le monde extérieur de ceux que nous devons réinsérer.

A.É.: Pourquoi le Masterplan actuel et la construction de nouvelles prisons chez nous n’apparaissent pas comme la réponse adéquate?

H.C.: Le Masterplan a donné des réponses essentiellement quantitatives aux problèmes énormes de la surpopulation carcérale. On a voulu aller vite, peut-être trop vite, et on a choisi de construire de la capacité carcérale, en prônant uniquement l’isolation individuelle comme on le faisait au XIXe siècle. Pour arriver à la réinsertion notamment, il nous faut aussi un autre cadre infrastructurel. Or, notre politique pénitentiaire demeure en cela très conservatrice. À travers l’investissement de centaines de millions d’euros dans la construction de nouvelles prisons, le gouvernement continue à opter pour ces établissements classiques: uniformes, à grande échelle et avant tout basés sur la sécurité. On devait penser d’abord et agir après, mais on a fait le contraire. C’est dommage, parce qu’on a raté un train important, celui d’une exécution de peine qui obtient les buts qu’on avait ancrés dans cette loi de principes. Ce n’est pas tout à fait trop tard, parce que le parc carcéral reste encore majoritairement vétuste et devra être remplacé dans les décennies à venir. Il est donc temps de commencer des projets pilotes avec d’autres formes de détention comme celui que nous proposons. Contrairement aux idées reçues, il n’y a pas de danger de gaspillage, ce qui n’est pas le cas avec les institutions nouvelles qu’on a construites ces dernières années.

A.É.: Vu les points positifs qu’offre le projet De Huizen, comment expliquez-vous encore la réticence vis-à-vis de ces petites maisons de détention?

H.C.: Le changement social est toujours difficile. Mais dans le domaine de la criminalité et de la peine en particulier, il y a encore autre chose que la rationalité qui joue. Robert Badinter, l’ancien garde des Sceaux en France, le dit aussi: dans ce domaine, il y a une irrationalité, notamment une énergie collective qui veut que la qualité de la vie en détention soit inférieure à la qualité de la vie dans le monde libre. Même si cette volonté collective est responsable d’un taux de criminalité plus élevé, le monde politique reste sensible à cette vox populi. C’est pour cela qu’il faut y aller doucement, avec quelques initiatives qu’on peut évaluer, pour penser plus largement par la suite. Le passage des peines corporelles vers la peine privative de liberté a aussi pris du temps. Mais, petit à petit, on a réussi à laisser derrière nous une exécution de peine peu effective. Il est donc possible de faire évoluer la peine privative de liberté vers des formes plus efficaces, même si cela va prendre encore du temps.

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