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De la villa quatre façades au CPAS

Alter Échos n° 400 7 avril 2015 Julien Winkel

Les «communes riches» ont aussi leurs CPAS. Ceux-ci accueillent un certain nombre de publics fragilisés. Mais aussi des personnes aisées, sur le point de basculer. Parmi elles, beaucoup d’indépendants. Petit tour du côté de Neupré et de Chaumont-Gistoux.

Ce sont deux communes parmi les plus aisées de Belgique. En francophonie, elles pètent même la forme. Jugez plutôt: avec son indice de richesse (voir encadré) caracolant à 129, Neupré est la 19e commune la plus riche du Royaume. En Belgique francophone, elle se situe carrément à la deuxième place, juste derrière Lasnes. Chaumont-Gistoux (indice 126) est quant à elle 29e en Belgique, cinquième au niveau francophone. Là où Saint-Josse ferme péniblement la marche – sur les deux tableaux – en traînant son indice de 49.

Pourtant, Neupré et Chaumont-Gistoux possèdent toutes deux leur CPAS. Service social d’aide générale, revenu d’intégration sociale (RIS), service de médiation de dettes, ces centres proposent le même «package» que leurs homologues issus de communes plus «difficiles». Mais en ces terres bénies des dieux de l’économie, certains détails diffèrent: une voiture de plus grosse cylindrée, une villa quatre façades… Si les CPAS de Neupré et de Chaumont-Gistoux accueillent leur lot de publics issu de milieux fragilisés, ils reçoivent aussi un nombre parfois grandissant de personnes aisées sur le point de basculer.

Indice de richesse

L’indice de richesse est un indicateur calculé par le SPF Économie pour comparer le revenu moyen par habitant d’un territoire avec le revenu moyen national par habitant. L’indice de richesse de la Belgique est de 100. Si l’indice d’une commune s’élève à 110, cela signifie que son revenu est supérieur de 10% à la moyenne nationale.

La catastrophe de la catastrophe

Parmi ce public, on retrouverait beaucoup d’indépendants. «Nous en avons beaucoup, avec de grosses voitures et des maisons à hauts revenus cadastraux, explique Chantal Lorenzi, travailleuse sociale en chef du CPAS de Neupré. Un certain nombre d’entre eux se plantent. Et quand ils se plantent, ils se plantent bien.» Du côté de Chaumont-Gistoux, sur une population de 11.600 personnes, la commune compterait 1.759 indépendants. Près d’un tiers de la population active… «Le fait que des indépendants à très hauts revenus arrivent au CPAS n’est donc pas nouveau. Mais c’est un phénomène qui est en augmentation depuis quelque temps», constate Ariane Bauwens, directrice générale du CPAS de Chaumont-Gistoux. La crise est passée par là. Face à cette situation, le CPAS de Chaumont-Gistoux a créé une cellule d’aide spécifiquement consacrée aux indépendants. Elle intervient en amont d’un projet, afin d’informer les indépendants lorsqu’ils se lancent. Et en aval, lorsque les indépendants sont en difficulté. Une initiative un peu iconoclaste… et primée puisqu’elle a récemment été désignée lauréate du prix fédéral de Lutte contre la pauvreté décerné par le SPP Intégration sociale.

À la base du projet, Carine Verbouwe, assistante sociale. «Cela fait 26 ans que je suis assistante sociale. Et des indépendants en difficulté, j’en ai vu beaucoup. Pourtant, j’entendais beaucoup de CPAS dire: ‘Les indépendants, on ne s’en occupe pas.’ Alors que tout le monde a droit à l’aide du CPAS.» Pour Ariane Bauwens, sa directrice, créer cette cellule était logique. «Nous devons être au plus près de notre public.» Mais est-ce que les indépendants poussent facilement la porte des CPAS? Du côté de Neupré, on répond par la négative. À Chaumont-Gistoux, Carine Verbouwe se veut plus positive. «Nous sommes un CPAS un peu atypique, argumente-t-elle. Nous organisons beaucoup d’activités ouvertes sur l’extérieur, comme un jardin partagé. Les gens s’adressent à nous pour d’autres raisons qu’une demande d’aide sociale. Ça nous démystifie un peu. Et puis les indépendants du coin se connaissent. Il y a un bouche-à-oreille concernant le travail de la cellule.»

Néanmoins, les constats des deux CPAS se rejoignent sur un point: lorsque les indépendants s’adressent à eux, il est souvent bien tard. «Ils vont attendre un an ou deux en espérant que ça aille mieux. Sauf que parfois ce n’est pas le cas», constate Carine Verbouwe. Conséquence: lorsqu’ils débarquent au CPAS, les indépendants sont souvent dans des situations compliquées. «On les reçoit quand c’est la catastrophe de la catastrophe. Alors qu’on aurait pu limiter la casse en les voyant plus tôt», note Chantal Lorenzi.

CPAS ou Bancontact?

Face à cette situation compliquée, comment les indépendants en difficulté réagissent-ils? «On en a qui arrivent en demandant de l’argent. Mais un CPAS, ce n’est pas un Bancontact», prévient Chantal Lorenzi. Plus généralement, beaucoup tombent de haut. Et se voient contraints de changer drastiquement leur train de vie. «On en a qui perdent tout à 60 ans. C’est même souvent le cas. Certains sont des écureuils et ont mis de l’argent de côté. Mais d’autres ont pu gagner beaucoup d’argent, sans épargner. On vit avec l’argent que l’on gagne», constate Carine Verbouwe. «Passer de 10.000 euros par mois au RIS, c’est compliqué. Mais c’est mon rôle de leur expliquer cela», note-t-elle encore.

Proposer le revenu d’intégration sociale n’est qu’une des options des CPAS. Les indépendants peuvent aussi tenter d’obtenir les allocations prévues en cas de faillite, de passer à la pension, au chômage, en article 60. «Nous essayons de cerner le problème pour voir ce que l’on peut récupérer. La base de notre travail avec eux est la même qu’avec un public «classique». Sauf qu’il est un peu différent: ce sont des personnes qui n’auraient jamais pensé se retrouver au CPAS», explique l’assistante sociale. Beaucoup d’entre elles sont aussi envoyées vers les services de médiation de dettes des CPAS. Souvent, c’est une guidance budgétaire ou un règlement collectif de dettes qui est proposé. Ici aussi, une approche un peu particulière est nécessaire. «Ces personnes ont été habituées à tout gérer elles-mêmes. Quand elles voient que c’est un avocat qui s’occupe dorénavant de leurs revenus, c’est douloureux», note Carine Verbouwe. Avant de conclure. «Depuis que nous avons reçu notre prix, d’autres CPAS se sont manifestés pour prendre des informations. C’est bien, il faut faire bouger les lignes. Il y a encore trop de mauvais clichés.»

Aussi des femmes

Un autre public «aisé» s’adresse aux CPAS. Il s’agit de certaines femmes. Mariées à un homme gagnant bien sa vie, elles ont parfois fait le choix de ne pas travailler. Et quand survient une séparation, le réveil peut être douloureux. «Elles ont souvent un bon niveau d’éducation, de type universitaire. Mais elles n’ont jamais travaillé», note Ariane Bauwens, directrice générale du CPAS de Chaumont-Gistoux. Pas d’expérience professionnelle, donc, et souvent les enfants à charge. Dur dur. «Certaines se cramponnent à leur maison. Mais il faut racheter la part de Monsieur. Et avec le RIS, ce n’est pas évident», explique Chantal Lorenzi, travailleuse sociale en chef du CPAS de Neupré.

Comme pour les indépendants, la chute des revenus est parfois vertigineuse. Et l’éventail d’interventions possibles est identique. À un détail près: la possibilité d’obtenir une pension alimentaire de la part de l’ex-mari. Pour ce qui est du travail et de la récupération des droits sociaux, «les articles 60 peuvent être une première étape pour une reprise de confiance dans le marché du travail, explique Muriel Devleeschouwer, chef du service social au CPAS de Chaumont-Gistoux. C’est un public qui va peut-être mettre plus de temps à intégrer cette nouvelle réalité. Il faut qu’elles réalisent qu’il va y avoir du changement, mais qu’elles peuvent y faire face».

 

Aller plus loin

Alter Échos n°357 du 29.03.2013 : «Estaimpuis, un paradis sans RIS?»

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A propos de l'auteur

Julien Winkel

Dans ses rêves d’enfance, Julien se voyait astronaute. À tel point qu’il imaginait qu’une fusée l’attendrait à la sortie de l’école pour l’emporter dans les étoiles, loin de ce monde de brutes. Lorsqu’on l’interroge sur ses héros, Julien affiche une belle cohérence puisqu’il cite Ian Solo et Marty Mac Fly. Pourtant, quelques années plus tard, c’est avec un diplôme de journaliste et un master européen en étude du spectacle vivant qu’il se retrouve. En tandem avec Cédric Vallet, Julien forme ainsi le pôle excellence de la rédaction. Il entretient en parallèle une passion extrême pour la musique : « surtout la musique noire américaine des 50’/60’s/70’s : soul, blues, funk. Il y a tellement d’émotion, de beauté, de drames, de rêves de rédemption et de vie dans cette musique qu’elle permet de ne pas finir racorni par les aléas de la vie et de ne pas totalement désespérer de l’espèce humaine. » Une envolée lyrique digne de la plume qu’il manie au service d’une « information jugée plus importante que jamais bien que vraiment galvaudée en de trop nombreuses occasions ». julien [dot] winkel [at] alter [dot] be

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