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A Ixelles, la façade de la librairie Ptyx rend hommage aux grands hommes de la littérature © Antonio Ponte

David contre Goliath: le combat des librairies indépendantes

Alter Échos n° 395 21 janvier 2015 Julie Luong

Face au géant Amazon, les librairies indépendantes peinent à survivre. Mais les pouvoirs publics qui créent des dispositifs pour les défendre sont paradoxalement les premiers à faire leur marché ailleurs. Entre regroupement des forces et évolution des pratiques, quel avenir pour ces artisans du livre?

«Le défi premier des libraires, c’est la lecture!», explique d’emblée Philippe Goffe, patron de la librairie Graffiti à Waterloo et représentant du Syndicat des libraires francophones de Belgique (SLFB). «Il y a un vrai souci au niveau de l’attrait pour la lecture. Toute une partie du public lit moins ou lit différemment: la production de ‘fast books’ en témoigne. En 2014, le marché du livre a encore diminué de 0,5% en volume et en chiffres. Ce n’est pas dramatique… mais c’est constant.» Depuis quelques années, cette mutation des pratiques se fait, on le sait, au détriment des librairies indépendantes. Mais les grandes chaînes du type Fnac ou Libris Agora, jadis considérées comme les concurrentes numéros 1, sont aujourd’hui elles-mêmes en grande difficulté, avec des fermetures et des menaces qui se succèdent. Non, désormais, le vrai rival, c’est Amazon – et il se porte bien. Confortablement installé dans son fief luxembourgeois, le pionnier de la vente en ligne, outre ses capacités logistiques hors pair – qui ont le coût humain qu’on sait –, bénéficie aujourd’hui d’une fiscalité des plus «avantageuse». «Je trouve tout de même ça terriblement ironique, réagit Philippe Goffe. Tout le monde se plaint de payer trop d’impôts, mais court chez Amazon qui n’en paie presque pas.» Amazon fait en effet partie de ces multinationales récemment pointées du doigt pour leurs pratiques de «tax rulings», qui consistent à obtenir certaines garanties avant imposition auprès de l’administration fiscale luxembourgeoise – une pratique assimilable à des subventions publiques déguisées.

Mais ce n’est pas tout. En plus d’être moins taxé que le petit libraire de quartier, Amazon.fr vend aussi ses livres moins cher… et s’attire donc les faveurs du lecteur aussi pressé qu’économe. Pour comprendre cette situation, il faut rappeler que depuis 1982, la France pratique «le prix unique du livre», fixé par l’éditeur, imprimé sur la quatrième de couverture et sur lequel le libraire peut appliquer une réduction de 5% tout au plus. «Nous achetons nos livres en France, où le prix est fixe, sauf pour deux grands groupes, Hachette (Grasset, Stock, Fayard…) et Editis (Belfond, Omnibus…) qui ont respectivement une plateforme à Alleur en région liégeoise (Dilibel) et à Louvain-la-Neuve (Interforum). Pour ces deux grands groupes – qui représentent 50% des livres! –, nous sommes obligés d’acheter en Belgique.» Or, aujourd’hui encore, ces groupes appliquent sur notre territoire une taxe spécifique, la tabelle ou «mark-up», pouvant aller de 10 à 17%. À l’origine établie pour couvrir les droits de douane et la variabilité des taux de change, cette taxe n’a plus aucune raison d’être à l’heure de l’euro, mais continue pourtant de courir, au grand dam des libraires belges.

Le libraire derrière le numérique

Comme si ça ne suffisait pas, Amazon, de par sa présence en ligne, règne aussi sur le nouveau marché du livre numérique. Certes, ce secteur reste aujourd’hui marginal, puisqu’il représente 2 à 3% du marché global. Mais le développement d’une offre de diffusion en flux (streaming) – le Kindle Unlimited permet de disposer de milliers de livres (et simultanément de dix livres à la fois) pour 9,99 euros par mois – pourrait à terme avoir des répercussions sur les ventes de livres papier – et l’on ne parle même pas ici du piratage. «Je reste tout de même optimiste. Nous ne sommes pas du tout dans le monde anglo-saxon où le livre numérique a pris une place très importante. Nous sommes dans une culture, mais aussi dans un territoire différent, avec des distances plus courtes et où les librairies restent physiquement très présentes», explique Philippe Goffe. On voit ainsi se développer chez certains lecteurs – et en particulier chez les «grands» lecteurs – une pratique mixte: le livre numérique est plébiscité lors des déplacements et des vacances, mais le papier continue de meubler les étagères. «Certains de mes clients achètent d’abord le livre sous format numérique et si ça leur plaît, ils l’achètent ensuite en papier. Leur but est de ne plus avoir dans leur bibliothèque que des livres qui les ont réellement intéressés», poursuit ainsi Philippe Goffe, qui reconnaît par ailleurs l’importance pour les libraires d’être présents sur le marché du numérique.

Fort de ce constat, il a d’ailleurs lancé il y a deux mois le portail Librel, qui regroupe une trentaine de librairies indépendantes de la Fédération Wallonie-Bruxelles afin de proposer un catalogue complet de livres numériques. Une solution alternative à l’empire amazonien. «L’important pour nous est d’être visibles sur le marché. Nous travaillons dans l’objectif d’avoir une marque commune, mais aussi avec l’idée de montrer que, derrière ce numérique, il y a encore des libraires!» À l’avenir, il n’est d’ailleurs pas exclu de voir s’installer dans les librairies des bornes physiques qui permettent de faire son shopping virtuel dans ce lieu spécifique.

Marchés publics: à jeu inégal

Depuis 2007, les librairies indépendantes bénéficient par ailleurs d’un label de qualité délivré par la Fédération Wallonie-Bruxelles, «garantie d’accueil, de conseil et de diversités». La Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) incite l’ensemble des collectivités à acheter leurs livres chez ces libraires labellisés, commente Philippe Goffe. Une incitation en réalité peu suivie d’effets. Les communes, dont l’achat de livres pour les bibliothèques publiques est une des compétences, sont en effet sensibles en ces temps de disette aux importantes remises financières que peuvent concéder les mastodontes du secteur. Par ailleurs, les marchés les plus importants font l’objet d’appels d’offres européens. Or, compte tenu de l’existence de la fameuse tabelle, les libraires belges sont loin de jouer à armes égales avec leurs voisins français. Le Furet du Nord, géant lillois de la librairie, a par exemple récemment remporté un marché public à Liège. Inutile de dire que tout cela n’est pas pour favoriser l’économie locale. «Les collectivités sont pourtant un marché important pour les libraires, réagit Philippe Goffe qui confie qu’elles représentent pour sa part 20% de son chiffre d’affaires. Et cela permet aussi d’être présent sur son territoire!»

«Nous sommes, il est vrai, un peu schizophrènes, concède Jean-François Fueg, directeur du service de la lecture publique de la FWB. Nous – les pouvoirs publics – avons développé une réflexion sur la sélection qualitative dans le cadre des marchés publics (la qualité du conseil, la possibilité de commander des livres à l’unité, l’accès aux petits éditeurs, etc.), nous avons un décret qui soutient la librairie indépendante, mais en même temps nous poussons les libraires à faire des remises déraisonnables pour concurrencer les gros acteurs du marché. Alors quoi? Jean-François Fueg a bien une idée… Dans une situation idéale, l’ensemble des bibliothèques publiques devrait représenter un seul marché qui serait remporté par l’ensemble des libraires indépendants en consortium.» L’idée est aujourd’hui sur la table des professionnels du secteur. En attendant, elle a le mérite de détourner encore l’attention face à un scénario catastrophe: celui d’un monde dans lequel Amazon, en plus de remplir les bibliothèques de nos salons et nos liseuses électroniques, alimenterait également l’ensemble des bibliothèques publiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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