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Vie associative
© Diego Funck

Crowdfunding: vers l’infini et au-delà?

Alter Échos n° 402 13 mai 2015 Julien Winkel

De plus en plus de projets tentent de se financer par le biais du crowdfunding. Au point de mettre le système à mal? Alter Échos fait le point sur les perspectives de développement en Belgique de ce qu’on appelle aussi le financement participatif.

«Universal Music invente le crowdfoutage de gueule», titrait Libération en juillet 2013. Le quotidien français s’indignait alors d’une initiative lancée par la célèbre maison de disque. Pourtant loin d’être sur la paille, Universal entendait financer, par la voie du crowdfunding, la réédition en vinyles de «disques rares ou abandonnés» tirés de son vaste catalogue…

Cet épisode fâcheux mettait en évidence un phénomène toujours d’actualité deux ans plus tard: on peut tenter de «crowdfunder» presque tout et n’importe quoi. Aujourd’hui, des plateformes permettent de financer les études de quelqu’un, des bandes dessinées… ou des travaux dans un château wallon (lire le papier «Le coq wallon lorgne la poule aux œufs d’or»).

Face à cette situation, une question émerge: trop de crowdfunding ne risque-t-il pas de tuer le crowdfunding? Sollicités de toutes parts, les investisseurs potentiels en Belgique ne risquent-ils pas de finir par dire «non»? Pour Rodolphe d’Udekem d’Acoz, conseiller en analyses financières chez Impulse Brussels, «on risque d’arriver à un plafonnement à un moment donné, mais il sera provisoire et n’empêchera pas un développement ultérieur du crowdfunding». Pour beaucoup d’intervenants, les possibilités de développement du financement participatif en Belgique seraient même importantes. «Le pourcentage de la population qui connaît ce type de mécanisme est encore assez faible. Il y a donc une bonne marge de progression», continue Rodolphe d’Udekem d’Acoz. D’après une étude menée par KPMG, la Belgique serait d’ailleurs en retard par rapport à certains de ses voisins. «En Belgique, le crowdfunding est en veilleuse. Là où le Belge investit en moyenne 0,11 euro, les Français passent à 1,20 euro, les Hollandais à 1,58 et les Britanniques atteignent même 1,78 euro», peut-on y lire.

Pourquoi cette différence? «Le Belge est parfois assez méfiant vis-à-vis d’Internet, explique Joseph d’Ippolito, fondateur de la plateforme belge Crowd’in. Et puis il y a aussi une question de culture. En Belgique, beaucoup de projets sont subsidiés. Nous n’avons pas la culture du don ou de l’investissement privé comme dans les pays anglo-saxons.» Ces considérations générales sont partagées par beaucoup de monde. Après, cela devient plus complexe. Et pour cause: il existe plusieurs sortes de crowdfunding. Quatre exactement, assez différentes les unes des autres. Et toutes accompagnées de perspectives de développement distinctes. Outre le «donation crowdfunding» – où le public effectue un don sans contrepartie –, le plus connu des financements participatifs est le «reward crowdfunding». Ici, le public apporte des fonds à un projet en échange de contreparties non financières. Celles-ci prennent souvent la forme d’un préachat d’un bien ou d’un service lié au projet. C’est ce type de crowdfunding qui est le plus utilisé pour financer de petits artistes ou de petits projets. En mobilisant tout d’abord le «pemier cercle» du porteur de projet, composé de la famille et des amis. «Ce premier cercle représente 30 à 40% des contributeurs dans le reward, explique Joseph d’Ippolito. Ce sont eux qui doivent investir en premier et créer un effet de levier pour les autres investisseurs. Sinon le projet ne fonctionne pas.»

« En Belgique, le crowdfunding est en veilleuse », KPMG

Trop de crowdfunding?

À force de trop le solliciter, ce premier cercle ne risque-t-il pas de se fatiguer? Pour Paul Belleflamme, professeur d’économie à la Louvain School of Management, «la capacité de croissance du reward reste assez énorme. Mais il s’agit aussi d’un effet de mode. Il faudra voir sur le long terme». Joseph d’Ippolito estime quant à lui «qu’on arrivera à un tassement quand il y aura 50 plateformes sur le marché et que des opérateurs étrangers s’installeront en Belgique». Ce qui est déjà le cas. La plateforme Kisskissbankbank est leader du reward crowdfunding sur le marché belge. Or, Kisskissbankbank est française. Créée en mars 2010, cette plateforme a présenté jusqu’ici 14.387 projets, pour 7.060 collectes réussies et 30.716.262 euros collectés… Le tout dans 38 pays. Dont la Belgique, où la plateforme réfléchit aujourd’hui à s’installer physiquement. «Le crowdfunding a vocation à être international, explique Vincent Ricordeau, cofondateur et CEO de Kisskissbankbank. Et nous nous situons dans la phase deux de notre développement. Nous avons le leadership en France, et nous cherchons à nous installer dans des pays qui ont du sens, dont la Belgique.»

Notons que la majeure partie de l’activité de la plateforme en Belgique se situerait du côté francophone. «95% des projets belges chez nous sont francophones, confirme Vincent Ricordeau. Mais nous nous apprêtons à engager une personne néerlandophone.» Ce morcellement du marché belge en zones linguistiques semble d’ailleurs être une des explications du moindre développement du financement participatif en Belgique. «Certaines plate-formes sont au départ plus connues du côté francophone ou du côté néerlandophone. Cela peut être un problème, notamment en termes de masse critique à atteindre », constate Rodolphe d’Udekem d’Acoz. Malgré cela, Kisskissbankbank aurait collecté près d’un million d’euros en 2014 sur le territoire du plat pays. On est donc loin d’un tassement. «Le fait que le reward mobilise le premier cercle peut être un frein à son développement. Mais c’est ce qui fait aussi son charme et son efficacité, explique Vincent Ricordeau. Peut-être que dans le futur les gens s’habitueront aussi à donner moins». Le nombre de plateformes pourrait aussi finir par diminuer, ce qui engendrerait une stabilisation. «Il ne faut pas oublier que les plateformes sont des entreprises comme les autres, qui ont besoin de croissance. Une plateforme qui ne parvient pas à générer de masse critique de projets et de contributeurs est amenée à disparaître», détaille Paul Belleflamme.

Vite, une régulation

«Ce système offre des occasions de fraude fiscale.» Benoît Gailly, Louvain School of Management

En attendant le tassement, Kisskissbankbank continue de se développer. Et pas que dans le «reward crowdfunding». D’autres formes de financement participatif peuvent aussi se montrer – bien plus – lucratives. Ce sont l’«equity crowdfunding» (investissement en capital) et le «lending crowdfunding». Dans l’equity, le public devient actionnaire de la société. Et pour le lending, il en devient carrément le créancier, détient des titres de dettes. La société doit alors lui rembourser ces fonds… et lui payer des intérêts. De l’avis de beaucoup, c’est le lending qui est aujourd’hui le plus répandu au niveau mondial. Au point d’en devenir «institutionnel». «Aux USA, ce ne sont plus des particuliers qui investissent dans le lending, mais bien des Fonds d’investissement», explique Guillaume Desclée, cofondateur de la plateforme belge MyMicroInvest, active dans l’equity et le lending. D’un seul et unique projet présent
é en 2012, MyMicroInvest est passée à quatre projets en 2013 et à seize en 2014…

L’equity et le lending, cela fonctionne donc. Le groupe Kisskissbankbank ne s’y est d’ailleurs pas trompé: il a créé Hellomerci en mai 2014 et Lendopolis en novembre 2014, deux plateformes actives dans le lending. Et annonce une plateforme estampillée «equity» pour 2017… Crowd’in, active quant à elle dans le reward, entend aussi se lancer dans le lending un jour ou l’autre. «Le reward est un produit d’appel pour augmenter la masse des suiveurs, la communauté. Nous avons commencé par cela parce que c’est plus facile et moins lourd d’un point de vue administratif que le lending où il faut une structure technique pour gérer le remboursement», explique Joseph d’Ippolito.

Le lending et l’equity brassent aussi des sommes bien plus importantes que le reward. Les enjeux sont donc démultipliés. Les risques aussi. À plus forte raison quand on sait qu’il n’existe pas de législation propre au financement participatif en Belgique. Le dossier est technique et nous n’entrerons pas dans les détails. Il faut juste savoir que, dans certains cas, des initiatives de crowdfunding sont assujetties à certaines législations dont la FSMA – l’Autorité des services et marchés financiers – est chargée d’assurer le respect. Mais que dans un grand nombre d’autres, ce n’est pas le cas. La FSMA ne viendrait donc pas y mettre son nez. Et l’on naviguerait dans une «zone grise» qui donne des sueurs froides à certains. « Le crowdfunding n’a rien inventé, seule la technologie a changé, déplore Benoît Gailly, professeur en gestion de l’innovation à la Louvain School of Management. À une époque, on utilisait des petites annonces, des publicités ou des démarcheurs pour appeler le grand public à financer des projets. Et on en arrivait parfois à des abus de pouvoir, des escroqueries ou des projets munis de structures de gouvernance abusive. Cela risque d’être la même chose pour le crowdfunding. On va vite voir que ce système offre des opportunités de fraude, fiscale notamment. La question est juste de voir combien de temps cela va prendre et comment le régulateur va réagir. » L’image du crowdfunding pourrait bien alors en prendre un coup. Ce qui aurait immanquablement un effet sur la croissance du mécanisme.

Beaucoup d’intervenants semblent donc craindre le jour où un porteur de projet «partira avec la caisse». Dans le cas du reward, le risque semble toutefois moindre. «Le fait que le porteur mobilise son cercle d’amis, sa famille, limite grandement les risques», rappelle Vincent Ricordeau. Mais dans le cas de l’equity et du lending, «la question de la régulation est cruciale», insiste Paul Belleflamme. Une régulation que réclame MyMicroInvest. «S’il n’y a pas de règles, un grand nombre de plateformes vont se développer. On peut voir ça de manière positive à court terme, mais on va multiplier les scandales. Le vrai danger est de voir l’apparition d’une bulle comme dans l’immobilier», explique Guillaume Desclée. Avant de préciser qu’une exemption fiscale sur une partie des montants investis, comme cela se passe en France, serait la bienvenue. Une piste qui semble se profiler à l’horizon: le plan Startup présenté récemment par Alexander De Croo (Open VLD), ministre de l’Agenda numérique, propose d’accorder une réduction fiscale dans l’impôt des personnes physiques et une exonération de précompte mobilier sur les intérêts des emprunts à toute personne investissant par le biais de l’equity (jusqu’à 7.500 euros) ou du lending (jusqu’à 15.000 euros)…

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A propos de l'auteur

Julien Winkel

Dans ses rêves d’enfance, Julien se voyait astronaute. À tel point qu’il imaginait qu’une fusée l’attendrait à la sortie de l’école pour l’emporter dans les étoiles, loin de ce monde de brutes. Lorsqu’on l’interroge sur ses héros, Julien affiche une belle cohérence puisqu’il cite Ian Solo et Marty Mac Fly. Pourtant, quelques années plus tard, c’est avec un diplôme de journaliste et un master européen en étude du spectacle vivant qu’il se retrouve. En tandem avec Cédric Vallet, Julien forme ainsi le pôle excellence de la rédaction. Il entretient en parallèle une passion extrême pour la musique : « surtout la musique noire américaine des 50’/60’s/70’s : soul, blues, funk. Il y a tellement d’émotion, de beauté, de drames, de rêves de rédemption et de vie dans cette musique qu’elle permet de ne pas finir racorni par les aléas de la vie et de ne pas totalement désespérer de l’espèce humaine. » Une envolée lyrique digne de la plume qu’il manie au service d’une « information jugée plus importante que jamais bien que vraiment galvaudée en de trop nombreuses occasions ». julien [dot] winkel [at] alter [dot] be

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