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Economie

«Cowfunding»: nouvelle vache à lait pour les producteurs laitiers?

25 février 2016 Francois Corbiau

La coopérative Faircoop derrière laquelle se cache le lait Fairbel a ouvert récemment ses parts aux particuliers. Une initiative baptisée «cowfunding» qui vise moins à collecter des fonds qu’à sensibiliser les citoyens à la situation délicate des producteurs de lait.

Article publié dans Alter Échos n°418.

Au bout du chemin de gravier, elle trône imperturbable à l’entrée de la ferme. Malgré son petit format, la vache de plastique affiche fièrement les couleurs noir-jaune-rouge. Et un slogan tatoué sur le corps: «Le lait équitable».

C’est l’hiver, les bêtes sont à l’étable. Entre deux traites, les vaches tuent le temps en ruminant. Au pied de l’imposant silo, Amanda et ses copines attendent patiemment leur tour. Tous les deux jours, 3.500 litres quittent la ferme de Denis Hogge située à Bolland sur le plateau de Herve pour rejoindre l’entreprise de fabrication de fromage du même nom située à quatre kilomètres à peine. «Il y a 20 ans, on était 26 dans la rue à faire du lait. Aujourd’hui, on n’est plus que deux ou trois», se souvient ce producteur de lait. Un chiffre qui en dit long sur l’évolution d’un secteur miné par une crise sans fin. «Je vivais mieux il y a 20 ans avec mes 40 vaches et mes 200.000 litres de lait qu’aujourd’hui avec 80 têtes de bétail et 600.000 litres par an», insiste l’agriculteur.

Vaches maigres

Depuis plusieurs années, le prix du lait est au plus bas. En cause notamment la levée des quotas de production imposée par l’Union européenne et l’embargo sur les exportations vers la Russie dans la foulée de la crise ukrainienne qui prive les producteurs laitiers d’un marché important. «On augmente la production pour compenser les pertes. Ce n’est pas la solution puisqu’on inonde le marché de lait. On se tire une balle dans le pied. Mais si je ne le fais pas, mon voisin le fait quand même», reconnaît Denis Hogge désabusé.

Chaque brique vendue rapporte 10 cents à la coopérative, une somme qui est ensuite redistribuée à la fin de l’année entre les coopérateurs.

 

Résultat, le prix du lait est reparti à la baisse et rien ne semble enrayer le phénomène. Le litre se vend aujourd’hui aux alentours de 24 cents. «Il me faudrait 30 cents au minimum par litre pour commencer à avoir un revenu correct, réagit Denis Hogge. Et encore, moi j’ai de la chance, je n’ai pas dû faire de trop gros investissements.» Du côté de Fairbel, on estime qu’il faudrait 35 cents par litre pour rémunérer correctement les producteurs de lait.

La situation de producteurs de lait, Erwin Shopgès la connaît bien. Président de la coopérative Faircoop qui commercialise le lait «Fairbel», il gère aussi sa propre exploitation. Après cinq ans d’existence, la coopérative compte plus de 550 agriculteurs partenaires. «Tous les jours, de nouveaux agriculteurs nous contactent pour devenir membres», lance-t-il fièrement. Chaque brique vendue rapporte 10 cents à la coopérative, une somme qui est ensuite redistribuée à la fin de l’année entre les coopérateurs. En 2015, Fairbel a vendu 7.500.000 litres de lait. Outre le lait, Fairbel c’est aussi du lait chocolaté, de la glace et du fromage de Herve.

Chaque brique vendue rapporte 10 cents à la coopérative, une somme qui est ensuite redistribuée à la fin de l’année entre les coopérateurs.

«Ici, si tu investis 100 euros dans la coopérative, tu reçois des litres de lait, de la glace ou du fromage.» Erwin Shopgès, Fairbel

Pour Gwenaëlle Martin, de la Fédération unie de groupement d’éleveurs et d’agriculteurs (Fugéa), Fairbel est une véritable aide apportée aux agriculteurs. «C’est une coopérative d’agriculteurs créée par des agriculteurs qui rémunère des agriculteurs. Acheter les produits Fairbel, c’est faire un pied de nez aux grandes laiteries qui ne rémunèrent pas correctement les producteurs laitiers.»

Une brique de lait dans le ventre

Les agriculteurs membres de la coopérative assurent eux-mêmes des permanences à la sortie des supermarchés notamment pour faire la promotion des produits Fairbel et sensibiliser le grand public à la situation des producteurs de lait. «Une expérience particulière, se remémore Denis Hogge. Pour nous qui sommes toute la journée au milieu de nos vaches, ce n’est pas toujours évident. Mais ça nous permet de voir autre chose et d’aller à la rencontre des gens.»

Impliquer le consommateur, c’est ce qui a poussé Fairbel à ouvrir sa coopérative aux particuliers. Depuis peu, ils peuvent prendre des parts dans Faircoop en investissant entre 50 et 500 euros par an et par coopérateur. Avec son initiative de «cowfunding», Fairbel propose un «crowdfunding» d’un genre nouveau où les particuliers participent – un peu – au financement du projet et deviennent des «acteurs» à part entière dans sa promotion en parlant autour d’eux de la situation des producteurs de lait. «En intégrant la coopérative, ils deviennent des coopérateurs», insiste Erwin Schopgès.

Le but de l’opération serait moins de trouver des fonds pour la coopérative que de sensibiliser des citoyens à la cause des producteurs de lait. «Pour nous c’est bien d’avoir un particulier qui investit 500 euros. Mais c’est encore mieux si on a 10 coopérateurs qui investissent 50 euros et qui parlent de Fairbel et de la situation des producteurs de lait avec leur famille ou leurs amis.» Et pourquoi pas en leur servant à table des produits Fairbel que les coopérateurs auront reçus en dividendes des parts investies. Car, à la différence des autres coopératives, les bénéfices reversés aux coopérateurs particuliers le sont sous la forme de produits. «Ici, si tu investis 100 euros dans la coopérative, tu reçois des litres de lait, de la glace ou du fromage», explique Erwin Shopgès, sourire aux lèvres.

«C’est un des mérites de ce projet: reconnecter l’agriculteur avec le consommateur.» Gwenaëlle Martin, Fugéa

«Avant Fairbel, il n’y avait plus de liaison entre le producteur et le consommateur, c’est quelque chose qu’on avait perdu, déplore Erwin Schopgès. Rassembler agriculteurs et citoyens au sein d’une même coopérative est un modèle unique.» Gwenaëlle Martin souligne l’originalité de l’initiative. «C’est un des mérites de ce projet: reconnecter l’agriculteur avec le consommateur pour que ce dernier prenne conscience de la situation des producteurs laitiers et le soutienne de manière concrète et positive.»

Un «cowfunding» qui permet aussi à Fairbel d’avoir plus de poids dans le rapport de forces qui se joue avec la grande distribution. «L’objectif est de montrer à toute la société, aux responsables politiques, aux grandes surfaces que les citoyens et les agriculteurs sont ensemble pour défendre une agriculture paysanne», indique le président de Fairbel.

Difficile de savoir si l’opération de «cowfunding» prend. Quand on demande à Erwin Shopgès combien de particuliers ont franchi le pas depuis le lancement, on a droit à un rire… et un silence. «J’ai pas envie de décourager ceux qui hésiteraient à se lancer dans l’aventure, se justifie-t-il. C’est trop tôt pour communiquer les chiffres. Si on dit qu’il y en a 300, certains diront que c’est un flop. À l’inverse, si on dit qu’il y en a déjà 3.000, les gens risquent de se dire qu’il y en a déjà beaucoup et que ça ne vaut p
lus la peine.»
Tout au plus, on apprendra que l’initiative a bien démarré et que plusieurs personnes s’inscrivent tous les jours. «Surtout les week-ends lorsqu’on organise un événement ou des animations dans les supermarchés.»

De quoi trouver un peu de solidarité au rayon «produits laitiers».

 

Une région derrière ses producteurs

Plus qu’ailleurs la mobilisation autour des producteurs de lait est forte sur le plateau de Herve. «C’est une région herbagère, il n’y a quasiment que des prairies dans le coin, explique Gwenaëlle Martin. C’est pour cette raison qu’on y trouve autant de producteurs qui vivent uniquement du lait là où d‘autres régions comme le Condroz, le Namurois ou le Hainaut sont aussi des régions de cultures. Les éleveurs ont la possibilité de cultiver autre chose.»

Ce n’est donc pas un hasard si de nombreuses initiatives de soutien aux producteurs de lait émanent du plateau de Herve. Pour Jean-Marie Kohnen, directeur de l’Association intercommunale des œuvres médico-sociales (AIOMS), «c’était important pour l’institution de soutenir les producteurs de lait. Malgré la crise du lait, beaucoup de personnes dans la région vivent encore de cette activité». Concrètement, l’intercommunale qui regroupe les communes de Plombières, Aubel et La Calamine achètera désormais 32.000 litres de lait Fairbel par an pour l’utiliser dans la préparation des repas et des desserts des maisons de repos et des repas à domicile livrés par les trois CPAS. «Avec cette action, nous sensibilisons la population. Beaucoup de personnes ont pu voir dans la presse que nous soutenions nos agriculteurs.»

Peu de temps auparavant, le CPAS et le Centre hospitalier régional de Verviers franchissaient le pas. Là, ce sont pas moins de 42.000 litres de lait Fairbel qui seront utilisés chaque année. Le président du CPAS de Verviers, Maxime Degey, explique cet engagement: «En achetant le lait Fairbel, on fait aussi vivre la région en se concentrant sur l’économie locale.»

Un geste plus que symbolique pour l’AIOMS puisque l’intercommunale devra débourser 13.000 euros en plus chaque année pour s’approvisionner en lait Fairbel. «Rien que pour la maison de repos, le surcoût est évalué à 3.000 euros par an», indique Marie-Isabelle Hilligsmann du home Régina Moresnet à Plombières. «Dans notre commune et les communes avoisinantes, l’agriculture occupe encore une grande place dans notre économie. C’est un sujet qui touche nos familles, nos voisins. Plusieurs membres du personnel sont femmes d’agriculteurs.» 

Une position forte qui invite à une prise de conscience. Et qui offre aussi très concrètement un moyen pour Fairbel et ses agriculteurs d’écouler leurs briques de lait. «Les volumes ne sont pas négligeables», note Denis Hogge, qui se met à espérer que des engagements de ce type fassent tache d’huile. «Si tous les CPAS de la région ou d’autres institutions publiques ou privées faisaient de même, ce serait une aide très concrète pour les producteurs de lait.»

 

Fairbel, c’est belge?

Une question revient tout le temps quand on évoque Fairbel et à laquelle Erwin Schopgès répond inlassablement. «Est-ce que Fairbel, c’est belge?» Pour lui, peu importe si la laiterie avec laquelle Fairbel travaille se situe juste derrière la frontière au Luxembourg. «Au départ, aucune laiterie belge n’a accepté de travailler avec nous», se justifie-t-il. Il égratigne au passage des marques comme Lidl, Carrefour ou Colruyt qui «n’hésitent pas à faire leur beurre en jouant sur l’argument de vendre du belge». «Tant mieux mais si en même temps tu ne rémunères pas correctement le producteur belge, il y a un problème. Avec Fairbel au moins, le consommateur à la garantie que l’agriculteur belge est rémunéré correctement.»

 

Tous les chemins mènent à Rome!

Fairbel, c’est 550 agriculteurs, des particuliers et un visage: celui d’Erwin Schopgès. Il a la chemise de l’agriculteur et l’agenda d‘un ministre. S’il n’avait pas travaillé dans les champs, il aurait pu faire du marketing tellement il semble en avoir intégré les codes. Entre deux traites, l’homme sillonne la Wallonie et depuis peu la Flandre pour porter haut et fort les couleurs de Fairbel. Rencontres avec des agriculteurs, des laiteries ou des représentants de la grande distribution, l’homme a des journées bien remplies.

Cela ne l’empêche pas d’avoir conservé sa petite exploitation de «40 bêtes» comme il dit. «Mais j’ai dû adapter ma traite. Avant je la faisais le matin et le soir, mais là, ce n’est plus possible. Je ne la fais plus qu’une fois par jour», avoue cet homme au regard clair et à la peau rougie par des années de plein air.

C’est finalement à Battice que nous le rencontrons, entre deux rendez-vous. La veille, il était encore à Rome pour rencontrer le pape François et le sensibiliser à la cause des producteurs de lait, en Belgique et partout en Europe. «On y est allé avec une délégation d’agriculteurs de Belgique, d’Allemagne, de France… Le Pape s’est montré très sensible à la cause des producteurs de lait. On doit le revoir bientôt.»

L’occasion était trop belle. C’est donc avec un panier plein de lait, glace et fromage étiquetés Fairbel qu’Erwin Schopgès a pris la direction de la place Saint-Pierre. Sensibiliser le Saint-Père à coups de Herve, cela fait-il réellement avancer la cause des producteurs de lait? En tout cas, ça fait parler d’eux. Bientôt une visite à Lourdes, en désespoir de cause ?

Lire le dossier «Qui osera être agriculteur demain?», Alter Échos n°407-408, juillet 2015.

 

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