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Certification par unité : « Tout cela mène à une grande colère »

Alter Échos n° 346 3 octobre 2012 Julien Winkel

Voilà deux ans que l’on parle de la CPU (certification par unité) dans l’enseignement qualifiant. Alors que la phase pilote, qui devait prendre fin à la rentrée 2012,vient d’être prolongée d’un an, une professeure concernée par la réforme a accepté de nous livrer ses impressions au sujet de celle-ci. Alexandra Urrestarazuenseigne le français en cinquième technique, section esthétique.

Cette reforme façon CPU, vous en pensez quoi ?

Pour moi, c’est un emplâtre sur une jambe de bois. Il faut voir dans quel état est l’enseignement qualifiant, surtout en professionnel. Quelqu’un qui n’a pas constaté çade lui-même ne peut pas comprendre. En troisième professionnelle, certains jeunes ont déjà 18 ans, d’autres sont presque illettrés. J’ai des filles de 20 ans quifont les soldes et qui ne parviennent pas à effectuer un pourcentage, même s’il s’agit ici des situations les plus difficiles. Mais ce n’est pas la faute de ces enfants, qui sont pourbeaucoup de chouettes gosses provenant de quartiers pauvres et ghettoïsés, avec des parents ne parlant pas le français ou qui se trouvent dans des situations de surviepermanente.

D’où vient le problème alors ?

Le problème réside dans le fait que tous les signaux qui nous proviennent de la Communauté française sont désespérants. La Communautéfrançaise est gérée par des fonctionnaires qui ne sont plus sur le terrain depuis longtemps. Aussi, ils ne mesurent pas le fossé qui existe entre la théorie et lapratique. Cette CPU en est l’exemple. C’est aux écoles de bricoler. Quand notre conseillère pédagogique qui s’occupe du français est venue nous voir etque nous lui avons dit que certains élèves étaient illettrés dans le professionnel, elle s’est montrée très étonnée. Elle a toujoursenseigné dans des bonnes classes de général…

Vu le tableau que nous avez dépeint, il semble cependant qu’il faille tenter quelque chose, non ? Expliquez-nous en quoi cette CPU est selon vous inadéquate.

Il est évident qu’il faut faire quelque chose pour ces jeunes, qui sont l’avenir de Bruxelles. Il est évident qu’il faut faire quelque chose pour le qualifiant. Le problème,c’est que personne ne sait quoi faire… Ou bien si, mais on ne le fait pas. Ce qu’il faudrait faire, c’est mettre les élèves à dix par classe dès le fondamental,avec un professeur bien formé. Cela dit, ce qui me pose problème dans le cadre plus spécifique du qualifiant et de la CPU, c’est que l’on s’y est engagé à corpsperdu à cause du redoublement, qui constitue une grosse charge financière. On produit donc une réforme qui réduit les possibilités de redoublement. Au lieud’organiser l’enseignement de telle sorte que les élèves sachent au moins lire, écrire et calculer, on les fait sortir du circuit le plus vite possible…

C’est une forme d’externalisation des coûts pour vous ?

Oui. Après ça, les élèves iront faire un tour en promotion sociale, ou autre part. Mais pas dans le circuit de la Communauté française. J’ai l’impressionque le secteur public lâche le qualifiant parce qu’il n’y a pas d’argent, ou qu’il est mal géré. La mission de formation des citoyens est de surcroît abandonnée auprofit d’une vision utilitariste…

C’est-à-dire ?

Ma mission, logiquement, c’est de former des citoyens, ce qui n’est déjà pas évident vu la situation que j’ai déjà décrite : comment peut-on être uncitoyen en sachant à peine lire et écrire ? Or ici, la CPU me demande de former des travailleurs, en fonction des demandes du privé (elle nous montre la fiche de l’unitéd’apprentissage numéro un où, pour le français, il s’agit d’apprendre aux élèves à « prendre en charge le client »,« accueillir », « installer » ou encore « dialoguer et accompagner un client durant les soins »). En gros, je vais devoir leurapprendre à papoter avec les clients. Pourquoi pas ? Mais le problème réside dans le fait que cela empiète sur mes heures de cours, qui sont déjà peunombreuses [NDLR trois heures par semaine]. A l’heure actuelle, j’ai pris le pli de leur donner deux heures de français « traditionnelles » et une heure où jetente de les préparer à la réussite de la première unité en leur apprenant à poser leur voix, en leur faisant faire des petites scénettes, ou en leurdonnant un vocabulaire adapté. C’est une refonte de ce qu’est le cours de français. Si on commence comme ça, je ne sais pas où on va aller.

Vous dites que vous « avez pris le pli ». Cela veut-il dire que l’on ne vous pas donné d’instructions ?

Tout est très flou… Par exemple, qui a la priorité entre le programme CPU et mon cours de français traditionnel ? Je ne sais pas.

D’autres rencontres sont-elles prévues avec la conseillère pédagogique pour tenter de clarifier la situation ?

J’imagine que la conseillère pédagogique va revenir… Je sais que j’ai 15 semaines pour la première unité. Il y aura ensuite une épreuve de qualification. Et sil’élève la rate, je ne sais pas ce qu’on va faire. J’ai posé la question à la conseillère et on m’a répondu : « Ah et bien vous allez organiserdes remédiations ». Mais je ne sais pas sur quelle base, avec quelles heures, puisque aucun moyen supplémentaire n’a été alloué aux écolespour organiser ces heures de remédiation.

Quel est l’état d’esprit actuel du corps professoral ?

Tout cela mène à une grande colère. Avant cela, il y avait déjà une forme de résignation, beaucoup de professeurs s’en vont. L’anciennegénération des « soixante-huitards » était plus militante. Mais la grogne recommence à se faire sentir, surtout en ce qui concerne la masse detravail administratif que cette réforme va générer.

Quelques précisions du cabinet

Le fonctionnement de la CPU est simple : diviser les deux dernières années d’études du qualifiant (cinquième et sixième) en unités qui, si elles sontréussies, pourront être valorisées une fois l’élève sorti des études et ce, même s’il n’a pas réussi son certificat de qualification en fin desixième (CQ). Changement de taille : le non-redoublement de l’élève est aujourd’hui la norme, même si celui-ci rate une ou plusieurs unités. Pour redoubler,l’élève devra en faire la demande.

La CPU est aujourd’hui en phase pilote, débutée à la rentrée 2011. Celle-ci devait durer jusqu’à la rentrée 2012 mais a été prolongéejusqu’à la rentrée 2013
suite au retard pris par le SFMQ (service francophone des métiers et qualifications) dans la production des profils de qualification. Elle aégalement été étendue à la coiffure, en plus des deux autres secteurs (les métiers de l’automobile (techniciens et mécaniciens) et del’esthétique) déjà concernés. Autre point : tous les établissements organisant ces options sont aujourd’hui impliqués alors que jusqu’ici seules lesécoles volontaires participaient.

En écho à l’interview, le cabinet de Marie-Dominique Simonet (CDH), ministre de l’Enseignement obligatoire, précise que les moyens dégagés suite à la findu redoublement seront réaffectés à l’organisation des remédiations. « Le gouvernement ne fera donc pas d’économies », nous dit-on. Notonsque, dans ce contexte, les premiers moyens devraient être dégagés durant l’année 2014-2015.

On nous annonce également que concernant l’impact de la réforme sur les cours de français, les réseaux pourront organiser des heures de« communication » en plus, qu’elles soient confiées aux enseignants de français ou au professeur de l’option. Le cabinet affirme de plus travailler à unerévision des grilles horaires avec une hausse globale de la formation commune, notamment en ce qui concerne le français en professionnel.

Photo : Wikimedia cc Kippelboy

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A propos de l'auteur

Julien Winkel

Dans ses rêves d’enfance, Julien se voyait astronaute. À tel point qu’il imaginait qu’une fusée l’attendrait à la sortie de l’école pour l’emporter dans les étoiles, loin de ce monde de brutes. Lorsqu’on l’interroge sur ses héros, Julien affiche une belle cohérence puisqu’il cite Ian Solo et Marty Mac Fly. Pourtant, quelques années plus tard, c’est avec un diplôme de journaliste et un master européen en étude du spectacle vivant qu’il se retrouve. En tandem avec Cédric Vallet, Julien forme ainsi le pôle excellence de la rédaction. Il entretient en parallèle une passion extrême pour la musique : « surtout la musique noire américaine des 50’/60’s/70’s : soul, blues, funk. Il y a tellement d’émotion, de beauté, de drames, de rêves de rédemption et de vie dans cette musique qu’elle permet de ne pas finir racorni par les aléas de la vie et de ne pas totalement désespérer de l’espèce humaine. » Une envolée lyrique digne de la plume qu’il manie au service d’une « information jugée plus importante que jamais bien que vraiment galvaudée en de trop nombreuses occasions ». julien [dot] winkel [at] alter [dot] be

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