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Culture
1985 - File devant le Parc © Vincent de Waleffe

Aux Grignoux, les vertus de la méthode horizontale

Alter Échos n° 401 29 avril 2015 quentin noirfalisse

Véritable institution dans le paysage culturel liégeois, les Grignoux fêtent leur quarantième anniversaire dans un fauteuil. Les salles de cinéma tournent et le rêve des fondateurs – promouvoir une culture alternative dans une structure autogérée à 100% – ne s’est pas dilué avec l’expansion de l’asbl. Ingrédients de cette réussite: un rejet de la hiérarchie, un dialogue poussé avec les employés et une assemblée générale composée uniquement des membres du personnel.

Dans le petit univers des salles obscures belges, où le public se raréfie et les finances vous donnent des bouffées d’angoisse, les Grignoux s’annoncent souvent comme une bonne nouvelle. L’asbl liégeoise, qui gère Le Parc, le Sauvenière et le Churchill, mais aussi les cinq salles du Caméo à Namur, a attiré 460.000 spectateurs en 2014. Une hausse de 4% qui vient solder un tableau statistique assez impressionnant, avec sept millions d’euros de chiffres d’affaires et un effectif en croissance. Alors que l’association fête ses quarante ans ce mois-ci, elle compte 115 salariés. Ici, pas d’intérimaires ou de contrats précaires. On privilégie la stabilité et des horaires de travail raisonnables. «Même du côté de la restauration et des boissons, on n’a presque pas de rotation de personnel.» Responsable de l’horeca aux Grignoux, Nina Gazon précise d’ailleurs que «le niveau de commission paritaire du personnel d’entretien a été relevé. C’est un travail pénible, on ne voit pas pourquoi il serait moins bien rémunéré.»

Les Grignoux, ce n’est pas un exploitant de salles de cinéma comme les autres. Du travail de programmation, qui fait la part belle au cinéma d’auteur tout en laissant la place à quelques films plus commerciaux en passant par l’administration et la restauration, la structure tente d’injecter les principes de l’économie sociale à tous les étages de son fonctionnement. Cette volonté se tapit dès les origines du centre culturel, qui n’a pas toujours eu le cinéma comme cœur de projet.

Racines militantes

«À l’AG, il n’y a pas de place pour les extérieurs, pour un représentant des pouvoirs publics ou d’un parti politique.»

En 1975, une poignée de Liégeois créent une maison commune rue Hocheporte, pas très loin de la gare de Liège-Palais, pour accueillir plusieurs associations. «Tout a commencé par une activité militante. Des associations progressistes ont décidé de mutualiser leurs locaux et, surtout, d’appliquer des principes résolument autogestionnaires.» Ils choisissent de s’appeler les Grignoux («les grincheux» en wallon), en référence aux Liégeois du petit peuple, qui s’opposèrent au XVIIe siècle à l’évêque et à ses partisans, les Chiroux, plutôt issus de la bourgeoisie. «Quand le centre culturel des Chiroux a été créé au début des années septante, explique Stéphane Wintgens, coordinateur médias de l’asbl, il s’agissait pour ceux qui avaient lancé les Grignoux dans la foulée de valoriser et défendre la culture alternative face à la culture dominante.»

La cave voûtée de la rue Hocheporte accueille déjà des ciné-débats, les films devenant des outils de réflexion et d’éducation permanente. À l’époque, de nombreuses fictions porteuses de problématiques politiques ne parviennent pas à trouver des cinémas liégeois pour les projeter. Les Grignoux veulent leur offrir une vitrine. En 1982, l’asbl reprend la gestion du cinéma le Parc, à Droixhe, et se spécialise dans les salles obscures tout en gardant son identité de départ: la volonté de diriger elle-même sa destinée. Les «vendredis inédits» du Parc ouvrent la voie à un cinéma minoritaire, détaché des contraintes commerciales des grands complexes qui s’annoncent.

«Pierre Kroll s’est amusé un jour à décrire les Grignoux ainsi: ‘C’est Mai 68 qui aurait réussi.’ Notre but n’a jamais été d’inviter les gens à venir consommer du cinéma. Nous voulions créer un outil qui nous appartienne et qui fonctionne par l’autogestion», rappelle Nina Gazon. Concrètement, comment cette autogestion fonctionne-t-elle? Le centre névralgique des Grignoux, c’est son assemblée générale. Environ 70 travailleurs de l’organisation la composent. À une exception près (un bénévole qui donne du temps aux Grignoux depuis trente ans), il n’y a pas de place pour les extérieurs, pour un représentant des pouvoirs publics ou d’un parti politique. Ce sont donc les salariés eux-mêmes qui prennent les décisions stratégiques. Une poignée de membres fondateurs des Grignoux siègent encore dans l’assemblée, mais ils se font rares.

Le conseil d’administration est élu par l’assemblée générale et est composé, lui aussi, de travailleurs. Un collège de responsables est également en charge de gérer les différents secteurs d’activité des Grignoux (projection, service d’accueil, département technique, animation et service pédagogique, comptabilité, par exemple). «Nous avons dû mettre en place une structure avec des espaces de décision, c’est sûr, mais nous tentons au maximum de collectiviser la responsabilité et l’organisation des services. Je suis responsable du secteur horeca, explique Nina Gazon, mais c’est avec l’ensemble de l’équipe qu’on décide de ce que l’on cuisine, de qui on engage et des horaires de travail.»

Transparence et dialogue

L’assemblée générale se réunit une fois par an et vote à la majorité simple. Certaines décisions importantes nécessitent par contre la majorité des deux tiers. «On peut également convoquer des assemblées extraordinaires et ouvrir un débat sur un aspect crucial de notre activité, ajoute Stéphane Wintgens. Ça a été le cas lorsqu’on a décidé de reprendre le Caméo à Namur, par exemple.»

Chaque employé peut, même s’il ne travaille pas dans le secteur concerné, amener des questions. «On a eu récemment le cas autour de la mise en avant des courts-métrages. Des membres du service horeca ont demandé aux responsables de la programmation s’ils comptaient faire un festival ou projeter un court-métrage avant les films. L’échange d’informations entre secteurs est tout aussi important, chaque secteur envoie un rapport de ses réunions aux autres employés. Cela nous permet d’être au courant de tous les problèmes ou questions qui peuvent nous affecter.»

Membres du réseau «Solidarité des alternatives wallonnes et bruxelloises», les Grignoux s’inscrivent dans les quatre piliers de l’économie sociale: objectif de service à la collectivité, accent mis sur le travail et non le capital, prise de décision démocratique et autonomie de gestion. Grâce à leur bonne santé économique, ils ne dépendent des subsides publics qu’à hauteur de 40% de leurs revenus.

«Mais il faut faire attention: l’autogestion, ça n’a rien d’évident, affirme Nina Gazon. Un fonctionnement hiérarchique, c’est plus facile, mais je n’en voudrais absolument pas pour les Grignoux. Nous, nous discutons beaucoup. Ce qui fait notre succès, c’est l’adhésion des travailleurs à notre projet. Ils restent longtemps chez nous et accompagnent l’évolution de l’association. Et pour résoudre les conflits, on développe différentes stratégies. D’abord, on dialogue. Ensuite, on s’appuie aussi sur les coordinateurs, qui sont des relais importants pour permettre aux travailleurs de régler une question. On pourra également passer par l’assemblée générale, qui pourra trancher efficacement les questions les plus sensibles.»

Sans trahir l’esprit des fondateurs, la nouvelle génération des Grignoux prouve qu’autogestion et bonne gestion ne sont pas antinomiques, et qu’on peut allier cette ligne de conduite à une pléthore d’activités à destination de tous les publics (
plus de deux cents par an, en plus des films). De la salle de projection à l’assemblée générale, les Grignoux ont su tisser un fil logique: laisser du temps, de l’espace et des mots pour permettre aux films de trouver leur public et aux membres du personnel leur place au cœur du projet culturel.

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