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Travail social
En Belgique, la société Pobos propose aux entreprises un accompagnement social et psychologique, notamment dans le cas d’accident du travail. © www.pexels.com Pexels

Assistants sociaux indépendants: le social à la sauce entrepreneuriale

Alter Échos n° 452 11 octobre 2017 Marinette Mormont

Être assistant social et indépendant: possible? Certains ont franchi le pas et proposent leurs services, principalement dans le monde de l’entreprise. Un phénomène plus développé en France qu’en Belgique.

Corinne Vande Casteele est assistante sociale à la Free Clinic (Bruxelles) en tant que médiatrice de dettes judiciaire. Un jour, elle reçoit l’appel d’une société privée qui lui propose de faire du coaching budgétaire en tant qu’indépendante. «Les assistants sociaux sont très frileux pour s’installer comme indépendants, commente-t-elle. On associe toujours un assistant social à l’aide aux plus démunis, donc on ne peut pas facturer ce travail. Comme je travaillais à mi-temps et que j’avais une expérience de vingt ans dans ce domaine, je me suis dit: ‘Pourquoi pas?’»

«Des infirmières ou des médecins sont à leur compte. Pourquoi serait-on choqué qu’un assistant social s’enrichisse de cette manière?», Béatrice Belabbas, Sociobel

L’assistante sociale se lance et travaille à la demande pour cette société qui offre des services juridiques, psychologiques et sociaux aux entreprises. Augmentation des certificats médicaux, multiplication des retards, risque de burn-out, demandes d’avance sur salaire ou encore saisies sur salaire? Quand un patron sent que son travailleur n’est pas bien dans ses baskets, il peut lui proposer un accompagnement psychosocial. «Quelque part, je suis consultante, explique-t-elle encore. Ce qui est chouette, c’est que ces services sont financés par l’employeur.»

Corinne Vande Casteele se retrouve alors à sillonner la Wallonie, à la demande, afin d’offrir un accompagnement budgétaire à des salariés en difficulté. Elle se rend au domicile des personnes et offre ses conseils pour un nombre d’heures fixé par l’entreprise (de six à huit heures en général, soit trois séances). «Ils ne sont pas sur leur lieu de travail, ils peuvent se libérer, la confiance s’installe directement.» Ces entretiens, hors du cadre du travail, se réalisent dans un contexte plus convivial, qui permet davantage de discrétion. S’appuyant sur ses outils budgétaires, l’assistante sociale et l’usager cherchent ensemble où est le bug et ce qui peut être mis en place pour en sortir.

Un phénomène marginal mais en augmentation

Les assistants sociaux qui exercent comme indépendants en Belgique ne courent pas les rues. Combien sont-ils? Impossible de répondre précisément à cette question. Les données de l’Inasti (Institut national d’assurances sociales pour travailleurs indépendants) permettent de se faire une idée de l’évolution de leur nombre, mais les statistiques disponibles ne couvrent que les assistants sociaux affiliés depuis 2009. Auparavant ils étaient repris dans un code plus général – code Inasti 519: professions diverses intellectuelles – qui ne permet pas de les différencier d’un informaticien par exemple.

En 2009, huit assistants sociaux se sont affiliés en tant qu’indépendants (quatre à titre complémentaire et quatre à titre principal). Ensuite, leur nombre ne cesse d’augmenter pour atteindre, en 2016, un total de 90 affiliés. Parmi eux, 29 hommes et 61 femmes; 26 exerçant en tant qu’activité principale, 60 comme activité complémentaire et quatre actifs après leur pension. Ils sont plus nombreux en Flandre (52) qu’en Wallonie (29) et à Bruxelles (9).

«Les règles déontologiques sont négociées avec l’entreprise. Je dirais qu’on subit peut-être même moins de pression que dans le service public.», Carmen Kohl-Wahl, Artsi

Le phénomène, en augmentation, reste marginal. Il semble beaucoup plus développé en France, où un réseau des travailleurs sociaux indépendants, l’Artsi (Association du réseau national des travailleurs sociaux indépendants), a vu le jour en 1999. Les premiers assistants sociaux se sont mis à leur compte il y a une vingtaine d’années, relate Béatrice Belabbas, assistante sociale du travail, dirigeante associée de Sociobel (une société d’intervenants sociaux en entreprise) et ex-présidente de l’Artsi. Pourquoi? «Parce qu’ils avaient envie de se mettre à leur compte, de vivre leur profession en direct au service de l’institution et de l’entreprise, mais aussi parce qu’une demande a émergé.»

Historiquement, explicite Carmen Kohl-Wahl, l’actuelle présidente de l’Artsi, des services sociaux se sont développés dans les entreprises des secteurs de l’industrie minière, de la céramique, de la fonderie… Le code du travail intègre ensuite l’obligation pour toute entreprise de plus de 250 salariés de mettre en place un service social. Mais, comme c’est le cas pour d’autres activités dont le cœur de métier n’est pas la production (ex. l’informatique), l’accompagnement social est peu à peu externalisé. Les assistantes sociales qui travaillaient en entreprise commencent à prester comme indépendantes et diversifient leur activité. D’autres se lancent dans ce créneau, valorisant l’expertise acquise précédemment dans le service public. Plus récemment, ce statut se développe aussi chez les éducateurs et chez des conseillers en économie sociale ou familiaux. Des professions qui s’adressent davantage aux particuliers.

Aujourd’hui dans l’Hexagone, l’activité suscite plus de curiosité que de critiques.

Aujourd’hui, l’augmentation de la précarité de l’emploi dans les services sociaux traditionnels français et belges devrait pousser tant les jeunes assistants sociaux fraîchement diplômés que les plus confirmés à s’installer à leur compte. Le statut d’auto-entrepreneur, qui permet depuis peu en France de tester son activité, a créé d’ailleurs un appel d’air en ce sens.

«On peut faire de l’argent tout en restant éthique»

Les premières assistantes sociales françaises qui ont pris le statut d’indépendant ou qui se sont mises en société n’étaient pas très bien vues. «Les travailleurs sociaux sont censés être très militants, très engagés et il y a un tabou autour de l’argent. Nous étions marginalisés», rappelle Béatrice Belabbas. Puis ils se regroupent, se dotent d’une charte déontologique et le phénomène se développe. «Au début, la presse spécialisée en service social nous snobait. Mais, depuis quelques années, ils parlent de ce phénomène, continue-t-elle. Des infirmières ou des médecins sont bien à leur compte. Pourquoi serait-on choqué qu’un assistant social s’enrichisse de cette manière? On peut faire de l’argent tout en restant éthique.» Aujourd’hui dans l’Hexagone, l’activité suscite plus de curiosité que de critiques, même si les hautes écoles sociales n’intègrent toujours pas – ou de manière presque insignifiante – dans leur cursus des modules de formation touchant au service social du travail et encore moins à la possibilité d’exercer en tant qu’indépendant.

Une chose est sûre, le travail social indépendant n’est globalement pas de la même nature et ne vise pas les mêmes publics que les institutions publiques ou associatives. La plupart des assistantes sociales à leur compte n’ont pas de relation d’argent avec les usagers, puisqu’elles travaillent pour le monde de l’entreprise. Elles touchent un public qui ne pousse pas la porte des CPAS belges ou des services sociaux français dits «de secteur», associés à la précarité et dans lesquels les réponses apportées ne sont pas du même ordre. Si le travail en direct avec des particuliers existe aussi en France, il reste minoritaire, et se cantonne à une «clientèle» plus aisée qui nécessite un accompagnement autour de dossiers très techniques (par ex. liés aux retraites).

Au cœur du service social en entreprise: les questions liées aux risques psychosociaux, au bien-être au travail, à la préparation à la retraite et au reclassement professionnel. En France, ce sont aussi des questions d’accès au logement (certaines aides au logement sont dispensées en France par les entreprises) et la politique de handicap de l’entreprise qui sont abordées. Les AS indépendants peuvent aussi répondre aux sollicitations des tribunaux pour effectuer des enquêtes sociales ou de l’accompagnement en cas de tutelle/curatelle.

«Pour nous, c’est mieux de travailler en équipe, vu la complexité des problèmes.», Liliane Cocozza, UFAS

Côté belge, la société Pobos, créée en 1990, se fait l’intermédiaire entre des entreprises clientes d’un côté, des intervenants psychologues ou des assistants sociaux de l’autre, ces derniers offrant aux salariés un accompagnement en cas de problèmes psychosociaux liés au travail, mais aussi touchant à leur sphère privée (problèmes financiers, relationnels, toxicomanie…). «On a commencé avec l’aide psychologique, retrace Christian Agneessens, directeur de la société. Puis en 2000-2001, on a débuté avec des assistantes sociales.» L’intervention proposée se veut rapide et réactive puisque, dès qu’une demande est adressée, un contact téléphonique a lieu dans la journée et un rendez-vous est proposé dans les trois jours ouvrables. Pour y parvenir, outre son réseau de 110 psychologues, Pobos s’appuie aujourd’hui sur 15 assistants sociaux pour l’ensemble du pays.

Parmi la nonantaine d’entreprises clientes de Pobos, épinglons l’UZ Brussel, Carrefour, Brico, Brussels Airlines, Citroën, Deloitte, H&M et IBM, mais aussi quelques acteurs publics: le CPAS Malle, De Lijn ou la zone de police Bredene/De Haan, les établissements pénitentiaires du SPF Justice.

Social vs entrepreneuriat

Le travail social indépendant, exercé en solo, garantit-il l’observance des règles de déontologie caractéristique au travail social? Toutes les assistantes sociales interviewées le revendiquent: elles travaillent avec la même éthique que dans le service public ou le secteur associatif. «Le secret professionnel, travailler avec l’accord du salarié… Toutes ces règles sont négociées au moment de la signature du contrat avec l’entreprise, et en général ces dernières jouent le jeu. Je dirais qu’on subit peut-être même moins de pression que dans le service public», affirme Carmen Kohl-Wahl.

«Je n’ai pas tellement de crainte du point de vue le la déontologie. Car que vous soyez indépendant ou que vous travailliez dans le service public, il y a toujours cette possibilité pour l’usager de déposer une plainte, commente de son côté Liliane Cocozza, de l’Union professionnelle francophone des assistants sociaux (UFAS), Belgique. Par contre, de notre point de vue, c’est mieux de travailler en équipe, vu la complexité des problèmes. Ou alors il faut se regrouper et créer une cellule multidisciplinaire d’indépendants.»

L’activité indépendante permet une plus grande autonomie. Elle implique aussi une prise de risques. «Il faut un réel projet entrepreneurial. C’est sûr que c’est une vision plus libérale. Mais j’ai l’impression de créer de la valeur ajoutée via une activité utile en termes de lien social et financée uniquement par des fonds privés», témoigne Béatrice Belabbas. Mettre en avant ses prestations, montrer sa plus-value et répondre aux besoins de l’entreprise sans se départir de ses valeurs d’assistant social, tels sont les défis à relever par l’AS indépendant.

Les assistants sociaux indépendants, des entrepreneurs? Loin des clichés, Corinne Vande Casteele allie, telle une équilibriste, son activité professionnelle avec un engagement militant: en plus de ses activités salariée et indépendante, elle anime bénévolement et avec énergie un groupe de soutien aux personnes surendettées.

En savoir plus

«Intérimaire en CDI: ce sera bientôt possible», Alter Échos n° 434, Julien Winkel, 7 décembre 2016

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A propos de l'auteur

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

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