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Interview du vendredi
©Emmanuelle_Marchadour

«Appréhender les déchets comme un symptôme, et non comme une maladie»

Alter Échos n° 453 24 octobre 2017 Manon Legrand

Dans Homo Detritus, Critique de la société du déchet, Baptiste Monsaingeon, chercheur à l’Institut francilien Recherche Innovation Société (Ifris), étudie l’une des choses avec laquelle l’être humain entretient une évidente proximité: les déchets, ces résidus qu’on se refuse pourtant de regarder, qu’on s’évertue à faire disparaître.

Après les avoir enfouis sous terre, éparpillés dans les océans ou brûlés, il est aujourd’hui devenu impératif de les réduire, de les réutiliser, de les recycler. Sauf que le «bien jeter» ou «le bien trier» ne sont pas spécialement le signe d’un réveil environnemental, mais plutôt le reflet d’une gestion managériale des déchets, analyse l’auteur dans sa critique de la société du déchet. Et de souligner également que si les déchets deviennent demain nos principales ressources, ne sommes-nous pas tout simplement contraints à jeter pour continuer à produire? Baptiste Monsaingeon invite dans cet essai original à ouvrir nos poubelles et «se mettre à l’écoute» de nos déchets pour être à même de comprendre et critiquer leur gestion.

Alter Échos: Pour mieux appréhender les déchets, vous en retracez leur généalogie. On apprend qu’ils n’ont pas toujours existé.

Baptiste Monsaingeon: De fait, on peut parler d’une invention du déchet au tournant du XIXe/XXe siècle. Jusqu’à cette période-là, en tout cas dans les villes, on ne peut pas à proprement parler de déchets, c’est-à-dire de choses abandonnées si l’on s’en réfère à la définition juridique du déchet aujourd’hui. Les matériaux étaient alors en perpétuelle circulation, les vidanges systématiquement réutilisées pour la production d’engrais. Fin du XIXe siècle, ces matières excrémentielles et putrescibles vont être délaissées au profit d’engrais chimiques. Autre exemple, pour la fabrication du papier, la récupération des chiffons va être progressivement abandonnée suite à l’invention de procédés industriels d’extraction de la cellulose végétale. Le déchet tel qu’on le connaît aujourd’hui est le produit, l’invention de cette industrialisation de l’Europe et de l’Amérique du Nord. C’est à cette même époque qu’on voit apparaître des réceptacles domestiques pour stocker les déchets – les poubelles – qui enferment le déchet jusqu’ici visible. Au même moment, on invente la décharge, c’est-à-dire un espace de stockage pour une durée indéterminée de matières qui n’ont plus d’autres fonctions que d’être simplement stockées. La décharge aura sa version plus technicisée au début du XXe siècle: c’est la décharge dite contrôlée, où l’on procède à une sorte de millefeuille de déchets, qui est censée contrôler les nuisances d’odeurs et les dégâts environnementaux. Ce modèle de la décharge – du tout-au-trou, équivalent, mais moins connu, au tout-à-l’égout – est vraiment l’emblème de cette modernité du déchet et va prévaloir jusqu’à la fin des années 1970/80 avec l’apparition de la célèbre règle des 3 R: «Réduire, réutiliser, recycler». À cette époque, on se rend bien compte qu’on ne peut plus remplir les trous jusqu’à saturation, que, notamment, les polymères de synthèse restent visibles malgré les tentatives de contrôle de ces décharges et qu’il est donc urgent de maîtriser la situation.

À partir du moment où l’on commence à penser la gestion des déchets en termes de rationalisation, c’est-à-dire le tri sélectif et l’incinération dans le meilleur des cas, les volumes enregistrés de déchets n’ont fait qu’augmenter.

AÉ: C’est là qu’on commence à «manager» les déchets. Un échec selon vous. Pourquoi?

BM: Les statistiques le démontrent: à partir du moment où l’on commence à penser la gestion des déchets en termes de rationalisation, c’est-à-dire le tri sélectif et l’incinération dans le meilleur des cas, les volumes enregistrés de déchets n’ont fait qu’augmenter et en particulier les quantités de matériaux destinés aux filières de recyclage. C’est particulièrement évident dans la production des plastiques. À partir du moment où l’on met en place des filières consacrées aux polymères de synthèse, aux plastiques d’emballage notamment, on se rend compte que le flux de production ne fait qu’augmenter de façon assez exponentielle.

AÉ: Les gestionnaires modernes sont, dites-vous, obnubilés par la «valorisation économique des déchets pour la technique».

BM: Le troisième R, la notion de réduction des déchets, n’apparaît en fait dans les politiques publiques européennes qu’au tournant des années 2000. Quand on commence à rationaliser la gestion des déchets dans les années 1970/80, on pense avant tout à trier et à recycler les matériaux au potentiel économique important s’ils sont recyclés, papiers, cartons, métaux et plastiques. On se rend bien compte aujourd’hui que le gros problème des déchets est la quantité de matières organiques. C’est surprenant que ce fondamental du déchet ne soit pris en compte que très tardivement par rapport aux autres catégories de matières à plus forte valeur ajoutée une fois qu’ils sont recyclés.

L’économie circulaire du Nord s’appuie sur l’exploitation des capacités de travail et des dommages environnementaux causés au Sud.

AÉ: Mais ce recyclage des déchets organiques ne vise pas, comme au siècle passé, un retour à la terre. S’agit-il aussi d’une optique productiviste?

BM: On peut parler de productivisme mais aussi d’hygiénisme. En effet, les engrais qui pourraient être produits à partir de ces gisements de matière organique qui émergent dans les villes européennes depuis la fin du XXe et aujourd’hui, ne produisent aujourd’hui pas de qualité de compost suffisant et répondant aux normes pour la culture vivrière. Les raisons sont notamment toxicologiques: les aliments sont marqués par beaucoup de pesticides et insecticides. Ces marqueurs se retrouvent ensuite dans le compost après putréfaction de la matière organique. A contrario, certains gisements de déchets dans les villes sont déjà exploités pour réinventer une forme de compost urbain. Exemple avec Paris qui a décidé d’abandonner les engrais chimiques au profit d’une mise en compost des déchets verts pour alimenter les parcs et jardins. C’est une forme d’économie circulaire à petite échelle qui permet d’éviter de faire appel à de l’engrais chimique et d’utiliser la matière dans cette perspective de retour à la terre. Pour l’agriculture vivrière, c’est beaucoup plus compliqué. Un des seuls exemples de compost urbain produit par les déchets organiques à grande échelle aujourd’hui, c’est Capannori, dans le nord de l’Italie, qui réussit à produire un compost de qualité qui répond aux normes européennes exigeantes.

AÉ: Vous mettez aussi en doute l’économie circulaire qui servirait toujours un modèle productiviste…

BM: Je pense qu’il s’agit d’une affaire de slogan et de récupération. La récupération par le monde industriel et commercial d’une expression qui fait sens et renvoie à un imaginaire ancien: la circularité, qui vise à faire de la nature un modèle pour la production. Cela parle beaucoup aux militants. Et ça parle beaucoup aux personnes engagées au sens large. La façon dont les grands industriels, notamment la fondation Ellen MacArthur (créée en 2010, cette fondation américaine «s’est donné pour mission d’accélérer la transition vers l’économie circulaire», NDLR), soutenue par Google, Veolia ou encore H&M, c’est-à-dire des mauvais élèves de l’écologie, se revendiquent d’une démarche d’économie circulaire. Leur promesse est de déphaser croissance économique et impacts environnementaux au sens large. C’est une promesse faite depuis les années 70. Il s’agit de capitalisme vert. J’invite aussi à regarder les chaînes transnationales qui sont en jeu dans la gestion des déchets ou le recyclage: le cas exemple de San Francisco qui se targue d’être la ville zéro déchet exemplaire puisqu’elle exporte vers l’Asie ses déchets plastiques et leur recyclage. L’économie circulaire du Nord s’appuie donc sur l’exploitation des capacités de travail et des dommages environnementaux causés au Sud.

AÉ: Quelle analyse faites-vous du mouvement zéro déchet ou «zero waste», très à la mode aujourd’hui?

BM: Je suis à la fois stupéfait et stimulé par ce mouvement du zéro déchet. C’est surprenant de voir comment en quelques années le déchet est devenu un truc sexy, une affaire susceptible d’intéresser tout le monde y compris celui qui n’est pas forcément intéressé par les questions environnementales ou politiques. Il y a donc une sorte de mode du zéro déchet qu’il est intéressant d’étudier. Cette volonté d’aller vers le zéro m’interpelle. Il faut s’interroger sur la façon dont cette logique zéro déchet se situe dans la continuité de la politique hygiéniste, celle de ne plus vouloir marquer l’environnement de ses traces et donc, d’ignorer l’ordure. Le citoyen se regarde le nombril en disant «moi, je trie bien» et se déresponsabilise. Or, si on enlève ces faits individuels, rien ne se passe. Mais le zéro déchet, compris en fait comme une «réduction du recyclage» vise aussi à réduire au maximum la mise en décharge et en incinération. Se lancer dans le zéro déchet implique de se mettre à l’écoute des déchets, d’en prendre soin. Si l’on regarde de près les praticiens et les associations locales du zéro déchet, on constate que, loin d’être des individus aveuglés ou à distance des déchets, ce sont des gens qui passent les mains dedans, notamment dans la pratique du compostage. Cette attention à quelque chose qui était jusqu’à présent jeté à la poubelle m’intéresse. Si le zéro déchet s’arrête à l’échelle domestique et du foyer, c’est vain. L’enjeu est clairement politique, technique et économique. C’est uniquement à travers la mise en place de collectifs, de mouvements élargis politiques et critiques que des mouvements sont possibles.

C’est surprenant de voir comment en quelques années le déchet est devenu un truc sexy, une affaire susceptible d’intéresser tout le monde, même celui qui n’est pas forcément intéressé par les questions environnementales ou politiques.

AÉ: Par exemple?

BM: Le mouvement des communes rurales m’intéresse, quand elles reprennent la main sur la gestion des déchets, refusent la gestion déléguée de la collecte des déchets. Certaines communes se désengagent de ces partenariats public-privé pour penser à de réelles solutions. Quand une collectivité reprend en main la gestion des déchets, est confrontée collectivement aux déchets, on observe des effets immédiats sur les chaînes de production et la mise en place de solutions. Exemple dans le village italien de Capannori: ils ont créé une filière spécifique de consignes de lait frais, qu’ils ne savaient pas traiter sur place. Ces briques alimentaires encombraient la décharge et n’étaient absolument pas utiles au compostage ou à la revente des matériaux recyclés. C’est une perspective stimulante.

AÉ: Vous critiquez donc l’agir individuel du citoyen quand il vise à se donner bonne conscience, à faire diversion de l’enjeu plus politique de la gestion des déchets?

BM: Oui, ce livre est une sorte d’appel à la lucidité, à une critique plus acerbe sur nos pratiques. J’essaye en fait de montrer la façon dont les déchets ont été assimilés à une maladie pour laquelle on a essayé de trouver un traitement. Je propose qu’on passe de la maladie au symptôme, au signe, en critiquant les gestes du quotidien, les «rituels» qui visent à se donner «bonne conscience», mais n’interrogent pas les infrastructures à l’œuvre derrière nos poubelles. C’est pourquoi j’évoque et confronte la figure du chiffonnier à celle de l’écocitoyen. Le chiffonnier – qui peut aussi être le bricoleur ou le glaneur – permet d’envisager une relation plus sensible aux poubelles. Il résiste à la disparition des déchets, s’y confronte, son geste banal est l’occasion d’une révolte.

 

 

En savoir plus

«Déchets: nouvel eldorado ou bourbier social?», Alter Échos, n°368, 3 mars 2014.

Baptiste Monsaingeon, Homo Detritus, Critique de la société du déchet, Seuil, 2017.

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A propos de l'auteur

Manon Legrand

L’héroïne de Manon est Rosa Parks. Pour cette diplômée d’histoire, évidemment, il s’agit d’une figure incontournable dans l’histoire des afro américains, le symbole féminin de la lutte contre la ségrégation et de la multiplicité des combats encore à venir. Lorsqu’elle était petite, elle hésitait entre deux carrières : postière ou journaliste. Cruel dilemme résolu depuis lors : engagée, hyperactive, Manon écrit des articles pour différentes revues mais alimente aussi particulièrement le site web d’Alter Échos, notamment avec ses fameuses interviews du vendredi. À ses yeux, qu’elle a fort bleus, mais c’est un détail, l’émulsion social-info, c’est tendre le micro à celles et ceux qu’on voit pas, bousculer les idées reçues, rencontrer, apprendre, dénoncer les injustices, parler des invisibles, des belles personnes et des vulnérables. manon [dot] legrand [at] alter [dot] be

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