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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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Emploi et formation

Prosommateurs de tous les pays, unissez-vous!

©flickrCC_Joakim
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  • Par Eric Ravenne
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Il ne se passe plus une semaine sans que les médias n’ouvrent leurs pages à l’économie collaborative, incarnée par AirBnb, Uber ou KissKissBankBank. Ces nouveaux outils changent nos manières de voyager, de nous déplacer, de financer nos projets. Pour certains, ils préfigurent une véritable révolution du partage. D’autres y voient l’ultime ruse du capitalisme pour commercialiser ce qui était gratuit et pour flexibiliser le travail. Éléments de réponse.

Il n’a pas fallu attendre cinq minutes. Une voiture ralentit à l’approche du coin de rue bruxellois où je patiente en compulsant mon smartphone. «Eric?», me demande le conducteur par la fenêtre ouverte. J’acquiesce et monte à bord. Je l’ai contacté via Uber, la plateforme de voitures partagées devenue l’emblème d’une nouvelle économie collaborative. Il me ramène chez moi pour 9 euros, soit le prix moyen de la course à Bruxelles. Je n’ai même pas besoin sortir mon portefeuille: le paiement sécurisé s’est fait via l’application. Pratique et pas cher. Pour les conducteurs amateurs, cette nouvelle plateforme permet d’arrondir les fins de mois avec quelques courses occasionnelles. «Gagnez 150 euros en une soirée, clame Uber à grand renfort de publicité sur les réseaux sociaux.» Avant de me déposer, mon conducteur m’informe qu’il se fait quant à lui environ 300 euros par mois. Alors que sa voiture s’éloigne, je médite sur ce nouveau mode de transport: interface cool et efficace, covoiturage écolo et convivial, pour un prix inférieur de moitié à celui d’un taxi… Peut-on imaginer un meilleur usage des nouvelles technologies?

Les bienfaits de l’économie collaborative ne me sont en fait pas totalement inconnus. En poussant la porte de chez moi, je manque de trébucher sur deux paires de chaussures appartenant à mes visiteurs. C’est que ma maison est elle aussi désormais partagée. Depuis deux ans, la chambre que j’ai mise en location sur le site AirBnb accueille des touristes du monde entier. De la même manière que les conducteurs d’Uber mettent à profit leur banquette arrière, je mets du beurre dans les épinards en louant pour pas cher un espace provisoirement inoccupé.

Ni mon taxi improvisé ni moi ne sommes des cas isolés. L’économie du partage n’a plus rien d’une affaire de geeks ou de couchsurfers fauchés. AirBnb s’enorgueillit de mettre à disposition 800.000 logements à travers le monde, et compte plus de vingt millions d’usagers. BlaBlaCar, une société française pionnière du covoiturage, a passé en septembre le cap1 de dix millions de membres. Elle transporte aujourd’hui plus de passagers qu’Eurostar! Forbes estimait, début 2013, que les acteurs de l’économie collaborative empocheraient sur l’année 3,5 milliards de dollars, en hausse de 25%. «À ce rythme», écrivait le magazine spécialisé dans la mesure de la richesse, «le partage en pair-à-pair cesse d’être un simple revenu complémentaire (…) pour devenir une vraie force économique disruptive».

À écouter ses promoteurs, cette nouvelle économie promet des lendemains qui chantent, faits de partage, d’innovation sociale et de désintermédiation. Elle permettrait de relier davantage les êtres humains, tout en polluant et en payant moins. «Ses stars se qualifient de gourous, d’inspirational thinkers, de thought leaders et, bien entendu, sont souvent à la tête d’au moins une start-up à succès», ironise le journaliste Jean-Laurent Cassely dans un article2 récent de Slate. Le célèbre prospectiviste américain Jeremy Rifkin semble avoir pris la tête des enthousiastes. Dans son dernier essai, baptisé La nouvelle société du coût marginal zéro, il prophétise une révolution collaborative qui abolira le capitalisme, rien de moins. Celui-ci tourne grâce à des investissements massifs qui sont ensuite rémunérés avec les gains procurés par les économies d’échelle, souligne Rifkin. En permettant à chacun de devenir producteur pour un investissement proche de zéro, les nouveaux outils collaboratifs changent complètement la donne: chacun peut désormais devenir un «prosommateur» — contraction de «producteur» et «consommateur». À terme, les individus reprendront donc le pouvoir sur les grandes entreprises. Car les plateformes de partage ne bouleverseront pas que l’hébergement touristique ou les transports en voiture. Le financement participatif (crowdfunding), en pleine croissance lui aussi, permet déjà de contourner les acteurs bancaires traditionnels. Et dans un avenir pas trop éloigné, l’énergie sera vendue de gré à gré entre producteurs individuels grâce aux réseaux intelligents, tandis que les Fab Labs et imprimantes 3D rapatrieront la production de l’usine au domicile.

Tout cela fleure bon l’utopie. Mais après tout, pourquoi pas ? En ces temps maussades de crise économique et de perte de repères collectifs, la perspective de liens directs tissés entre les individus a de quoi séduire.

La fin du capitalisme, vraiment?

À bien y regarder, l’économie du partage est pourtant bien éloignée du JPEG d’Epinal qu’on serait enclin à partager d’un clic paresseux. Si elle révolutionne nos modes de consommation, elle ne s’accompagne pas nécessairement d’un partage des outils. Au contraire, elle voit émerger de nouvelles multinationales qui n’ont rien de coopératives. En juillet, BlaBlaCar a ainsi levé 100 millions de dollars auprès de fonds d’investissement. L’ex-Covoiturage.fr affiche désormais son ambition de «développer le covoiturage urbain à l’échelle mondiale». Au passage, il a truffé son site de tarifs cachés, au point qu’un utilisateur dégoûté n’hésite pas à affirmer que le covoiturage a été «tué par la finance et l’appât du gain»3.

De l’autre côté de l’Atlantique, les deux géants de la consommation collaborative (sharing economy) font aussi tourner la tête des investisseurs. En avril dernier, le fonds Texas Pacific Group a investi 450 millions de dollars dans AirBnb, désormais évaluée à plus de 10 milliards. Uber fait également partie du club prisé des valeurs à 11 chiffres, boostée par les investissements de Google et de Goldman Sachs.

Nouveaux venus du capitalisme 2.0, les géants du collaboratif adoptent les méthodes de leurs aînés. À l’instar de Google, ils ont mis en place des montages qui leur permettent de réduire à peau de chagrin leur facture fiscale. La structuration internationale d’AirBnb est un modèle du genre. Bien que basée à San Francisco, la société est légalement établie au Delaware, le paradis fiscal intra-américain, qui la dispense de publier des comptes détaillés, autant que d’impôts sur ses bénéfices non américains. Hors USA, précisément, tous les paiements sont acheminés vers une filiale irlandaise, très discrète sur ses bénéfices et vraisemblablement peu taxée. Même opacité du côté des trois filiales ouvertes l’an dernier à Jersey, un autre paradis fiscal notoire. Le service de presse de la firme est particulièrement laconique: «AirBnb paie ses impôts dans tous les pays où elle est établie.» Le problème, c’est qu’elle n’est pas établie en Belgique ni dans beaucoup de pays! Toute virtuelle, elle empoche donc ses commissions sans reverser un centime à l’État. Sans non plus accepter de dévoiler quoi que ce soit sur son chiffre d’affaires, ses bénéfices et les éventuels impôts qu’elle paierait ailleurs. Le partage, visiblement, ne s’applique pas aux bénéfices ni à l’information.

Uber, quant à elle, a bien établi une filiale4 en Belgique, nécessaire sans doute vu les relations contractuelles plus poussées qui l’unissent à ses conducteurs. Cette petite société faiblement capitalisée a enregistré de légères pertes en 2012 et 2013 et n’a donc payé aucun impôt non plus. Il s’agit clairement d’une coquille quasi vide destinée à gérer la promotion et les aspects administratifs. Quelle est la taille de son activité réelle de taxi, dématéralisée par la magie du web ? Difficile de le dire, car la société cultive elle aussi le secret. Impossible d’obtenir une information sur le chiffre d’affaires que brasse la centaine de chauffeurs revendiqués à Bruxelles. Les autorités de la capitale ne disposent d’aucun chiffre.

Prolétaires 2.0

Mais plus que son opacité fiscale, c’est la concurrence déloyale de la société de taxis qui est régulièrement dénoncée. Depuis des mois, partout en Europe, les taxis officiels protestent contre ces nouveaux concurrents qui offrent des tarifs ultrabas en omettant bien souvent de payer impôts, cotisations sociales, assurances et licence d’agrément. À Londres, en juin dernier, 10.000 black cabs ont convergé vers Trafalgar Square dans un concert de klaxons, mais Uber n’en a cure. Comme les coups d’éclat du patron de Ryanair, chaque épisode médiatique offre de la publicité gratuite à son modèle low cost et nourrit sa croissance5. La firme bénéficie en outre du soutien très vocal de la commissaire européenne aux télécoms, Neelie Kroes. Face aux critiques, la libérale néerlandaise a multiplié les prises de position pour défendre une entreprise en laquelle elle ne voit que dynamisme et innovation. «La plupart des industries n’ont pas la chance de faire partie de cartels légalisés, comme les taxis. Elles doivent embrasser le changement ou décliner (pensez à la décennie perdue de l’industrie musicale avec l’arrivée du téléchargement)», a-t-elle argumenté dans une tribune récente. Neelie Kroes ne laisse donc subsister aucun doute sur sa vision du rôle des nouvelles plateformes: il s’agit de déréguler les professions réglementées. Et celles-ci n’auront pas le choix, car «ces apps ne vont pas disparaître», prédit la commissaire.

Cette évolution apparemment inéluctable pose une question, qui est au cœur des débats sur l’économie collaborative6«Nous dirigeons-nous vers un monde du self-emploi?» La Fondation française Fing évoque un nouveau modèle de travailleurs émergeant depuis quelques années, les «slashers», du nom de la barre oblique (slash) séparant leurs multiples activités: un gagne-pain, une passion et/ou une activité dans l’économie collaborative. Ce panachage des revenus n’aurait rien d’anecdotique: les mini-jobs et des auto-entreprises, déjà très développés aux États-Unis, se multiplient aussi en Europe.

Côté syndical, on refuse de cautionner une précarisation au nom des nouvelles technologies. «Ce n’est pas l’innovation qui est en jeu, contrairement à ce que prétend Neelie Kroes. Nous sommes pour l’innovation, mais avec certaines règles», affirme Frank Moreels (FGTB-UBT). Il appelle le secteur des taxis à investir pour développer ses propres outils pour smartphones.

Les pouvoirs publics bruxellois sont eux aussi déterminés à ne pas accepter un fait accompli. Le nouveau ministre des Transports, Pascal Smet, a relancé les contrôles et plusieurs véhicules ont été saisis. «Il est clair qu’Uber est illégal à Bruxelles pour l’instant», dit-il.

Mais la révolte pourrait bien venir des travailleurs du collaboratif eux-mêmes. À San Francisco, berceau de la société Uber, une trentaine de chauffeurs ont spontanément débrayé au printemps dernier – avec des revendications toutes traditionnelles en matière d’emploi et de salaire. «Ils gèrent un ‘sweatshop’ (usine aux conditions de travail misérables, NDLR) avec une appli. Ils n’ont même pas les c… de descendre pour nous rencontrer», a dénoncé un chauffeur à des journalistes au pied du siège de la firme7.

Aucune manifestation du genre n’a encore été observée en Europe. Pour Frank Moreels, ce n’est qu’une question de temps. «Après un temps, les chauffeurs vont se rendre compte que ce n’est pas le rêve qu’ils avaient», dit-il. Plutôt qu’avec des lendemains qui chantent, l’économie du partage pourrait se réveiller avec la gueule de bois.

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