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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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Social et santé

Nicolas Hotton: son vécu, ferment du travail social

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Nicolas Hotton a vécu dans la rue. Aujourd’hui, il se sert de ce fragment de sa vie pour accompagner dans le logement les sans-abri les plus fragilisés. Portrait d’un travailleur «pair-aidant».

Début de l’interview, Nicolas se dit stressé. Son regard se fait timide et sa voix mal assurée. Pourtant quelques minutes plus tard, on comprend que c’est un bavard. Et surtout qu’il pose sur sa vie un regard qui ferait rougir les plus grands sages orientaux. C’est que, du haut de ses 29 ans, il laisse derrière lui un parcours fait de chutes et de redressements. Un parcours dont il a choisi de se saisir afin d’en faire quelque chose de précieux.

C’est le 8 juin 2015 que Nicolas est engagé au sein du Smes-B (Santé mentale & exclusion sociale – Belgique) dans le cadre du projet Housing First, qui ambitionne de reloger directement de la rue des personnes sans abri cumulant problématiques de précarité, de santé mentale et d’assuétudes. Nicolas n’est pas recruté en tant que psychologue ni même comme assistant social ou éducateur – il n’a jamais obtenu son diplôme de secondaire. Il n’est pourtant pas là par hasard. Il va occuper une nouvelle fonction, celle de «pair-aidant», qui consiste, nous explique-t-il, à faire le pont entre les usagers et les professionnels du social.

«J’analyse différemment les situations, ce qui pourrait être bien ou pas pour la personne.»

«J’ai une perception différente de celle de mes collègues, détaille-t-il. J’analyse différemment les situations, ce qui pourrait être bien ou pas pour la personne.» Son sens du discernement si caractéristique, complémentaire à celui – ou plutôt à ceux – des travailleurs psychosociaux avec lesquels il collabore, ne relève pas d’un quelconque art divinatoire. Il le tire directement de son expérience. Aller chercher des colis alimentaires, il l’a fait. Se rendre au CPAS et essuyer un refus, se faire sanctionner par l’Onem, par Actiris et même par l’Inami, il sait ce que c’est. Se serrer la ceinture aussi.

Après une histoire familiale chahutée, entre ses 19 et 21 ans, Nicolas est en errance. Il alterne séjours en rue, en institutions psychiatriques et en logements d’urgence, en passant par l’Armée du salut et par un internat. Ajoutons à cela quelques problèmes de consommation, et le tableau est – très grossièrement – dressé.

Puis un jour, c’est le déclic. «À Brugmann, à un moment donné, je voyais que j’étais vraiment en train de mourir. J’ai décidé de me battre et j’ai commencé à inverser la tendance. Mon parrain, qui habite au Brésil, m’a invité là-bas pour son mariage. J’y ai passé deux mois, cela m’a aidé à me ressourcer.» À son retour, le jeune homme consacre les quelques euros qu’il a en poche pour se trouver un kot où il habitera pendant quatre ans. Désormais il a un toit, mais pas grand-chose d’autre. «Je n’avais plus rien, plus de famille, pas de CPAS – pour des raisons administratives –, et des dettes à payer. J’étais dans une solitude extrême.» À force d’acharnement, il reconstruit sa vie fil par fil. Il réapprend à vivre dans un logement, à faire ses courses, à se préparer un repas. Il finira par se trouver un boulot au Delhaize. «Mais ce n’était pas un avenir qui me convenait. Quand j’étais à l’école, j’étais en technique de qualification en section ‘agent d’éducation’, je voulais faire éducateur spécialisé», explique-t-il.

Des débuts pas toujours roses

L’offre d’emploi pour un temps partiel au sein du projet Housing First tombe à pic. Compétences requises? Le savoir issu de l’expérience, le recul par rapport à cette expérience, la sociabilité, l’empathie, entre autres. Il postule, il est engagé. Mais les commencements ne sont pas toujours roses. «Avant de commencer ce travail, je fréquentais peu de ‘Belges’. C’était compliqué pour moi, tout à coup de me retrouver avec une équipe de travailleurs sociaux, je ne savais pas comment être, comment trouver ma place de travailleur. J’ai dû m’adapter à de nouveaux codes.» C’est aussi le face-à-face avec les bénéficiaires du projet qui l’ébranle. «Au début, ce n’était pas facile. Je m’identifiais trop aux locataires, c’est un retour sur son propre vécu. Et puis c’est ma nature d’être passionné. À chaque sortie de réunion d’équipe, je passais ma soirée à tout analyser.» Avec le temps, il apprend à lâcher prise. «C’est aussi aux personnes de trouver leurs propres réponses. Il faut faire confiance en la vie.»

«Sur cette route qui va du bénéficiaire au travailleur social, on n’est pas toujours au même endroit.»

Concrètement, Nicolas réalise le même travail que celui de ses collègues, mais avec son point de vue particulier. En réunion d’équipe, il apporte son regard d’ex-usager. Une vision qu’il qualifie de «moins clinique», plus axée sur la «remise en mouvement» des locataires ainsi que sur leur réseau social – pas uniquement le réseau associatif, mais le réseau tout court, précise-t-il. Sur le terrain, il répond aux demandes des nouveaux locataires, les accompagne, leur apporte du soutien dans leurs démarches administratives… Il essaye de mettre en place de nouvelles actions, «des trucs plus ludiques», comme une partie de foot ou d’échecs. Il organise des rencontres entre les bénéficiaires du projet. «Ce sont des choses que je porte beaucoup. À l’époque, si on était venu me chercher avec une balle de foot, je n’aurais demandé que cela. Ça fait du bien, ça change les idées, ça rééquilibre les substances dans le cerveau, on dope les doses de sérotonine qu’on n’a pas… J’essaye de mettre ça en place, de les tourner vers l’extérieur.» Car Nicolas l’a lui-même éprouvé, se retrouver subitement dans un appartement, cela peut être angoissant. Particulièrement quand on a des problèmes de consommation, qui entraînent une tendance à se cloîtrer chez soi. «C’est intéressant de reprendre une activité, quelque chose qui nous structure, qui nous fait du bien. Dans laquelle on peut s’investir et rencontrer des gens», commente-t-il.

En un an et demi, Nicolas avoue avoir énormément changé. «Sur cette route qui va du bénéficiaire au travailleur social, on n’est pas toujours au même endroit. Toutes ces choses sont toujours ancrées en moi, je les ai vécues. Mais ma perception de la situation de terrain est peut-être différente aujourd’hui. J’ai évolué, je me suis inséré dans la sphère du travail social.»

Quand il a commencé ce boulot, Nicolas avait besoin de faire quelque chose de son vécu. Ce n’est pas pour autant qu’il s’imagine pair-aidant tout le reste de sa vie. «Cela répond à un besoin, à une étape de ma vie. Pour ma part, c’est une fonction limitée dans le temps. Car, après, peut-être qu’on perd la mémoire des choses. On ne perd pas tout, mais, avec le temps, j’ai l’impression qu’il y a des choses que l’on capte moins. Peut-être aussi que plus tard je n’aurai plus envie de parler de tout ça, que je préférerai avoir un travail où j’ai plus de recul, dans une fonction comme assistant social ou éducateur.» Une étincelle s’allume dans ses yeux lorsqu’il évoque une possible reprise d’études. «Ce serait cool. Oui, ce serait vraiment bien.»

En cette matinée d’élection du nouveau président états-unien, morne à souhait et que la grisaille belge ne fait que plomber davantage, une petite note d’optimisme s’envole dans le crachin. Car Nicolas constitue la preuve même qu’on peut s’en tirer – et même plutôt bien. Et cela tout en recyclant son expérience de la précarité dans la solidarité.

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