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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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Logement et territoires

La ville dense, un truc de riches ?

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  • Par Amélie Mouton
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Les pouvoirs publics misent sur une concentration des populations dans les villes, lieux privilégiés d’un habitat durable. Au risque d’en exclure les habitants précaires. Palpable à Bruxelles, le phénomène se marque aussi, de manière plus ténue, dans certaines villes wallonnes, révèle une étude financée par la Conférence permanente sur le développement territorial.

140 mètres de haut, 42 étages et 252 appartements « variant du pied-à-terre urbain au plus prestigieux des penthouses ». En face de Tour et Taxis, à Bruxelles, la plus haute tour résidentielle de Belgique est sortie de terre. Les promoteurs vantent un projet qui va tirer le quartier du canal vers le haut. Éco et green, il se veut en phase avec « les nouvelles attentes de citadins dynamiques et actifs » et propose un concept d’habitat « qui s’impose progressivement dans toutes les capitales européennes », « avec des services dignes des grands hôtels ».

La tour UP-site matérialise une tendance palpable un peu partout en Europe ; le retour en ville des classes moyennes et aisées, un mouvement encouragé par les pouvoirs publics pour des raisons économiques et écologiques. Au 21e siècle, l’étalement urbain, son cortège de bouchons aux heures de pointe et ses villages-dortoirs ne séduisent plus. Pour réduire les dépenses énergétiques et concentrer les services, il faut vivre groupé. Des complexes de logements surgissent sur d’anciennes friches industrielles tandis que des opérations de rénovation urbaine cherchent à rendre la vie en ville plus attractive.

Gentrification

L’image de la cité qui s’embellit et se repeuple n’est pas sans ombres. L’arrivée de populations plus aisées génère des mécanismes d’exclusion. Certains quartiers deviennent inaccessibles à cause de la hausse des loyers et les populations plus fragiles socialement doivent se loger ailleurs. À Bruxelles, les multiples projets résidentiels qui voient le jour autour du canal inquiètent Mathieu Van Criekingen, chercheur en géographie à l’ULB. « Densifier cette zone est un axe fort de la politique régionale bruxelloise, explique-t-il. La volonté est de mettre ce territoire en valeur et de repousser vers le nord les fonctions portuaires historiques de la zone. » Pour lui, cette requalification urbaine menace un commerce florissant dans les environs : la vente de voitures d’occasion, transportées par camion jusqu’au port d’Anvers puis acheminées vers l’Afrique.

La gentrification ne s’arrête pas aux frontières de Bruxelles et des grandes villes mondialisées. Le géographe a mené une étude avec d’autres chercheurs attachés à la Conférence permanente sur le développement territorial, une plate-forme multidisciplinaire qui sert d’outil d’aide à la décision au gouvernement wallon. Ils se sont intéressés à la situation de la Wallonie, où s’affiche aussi une volonté d’encourager le retour en ville. Durant deux ans, ils ont travaillé à une toute petite échelle, quelquefois rue par rue, pour observer les entrées et sorties dans différents quartiers de Mons, Liège, Namur, Charleroi, ainsi que l’évolution du statut social des habitants. « Au début, on nous disait que la gentrification n’existait pas. Mais l’image qui se dégage est nuancée. Ce n’est pas noir ou blanc, témoigne Mathieu Van Criekingen. Ce que nous avons pu relever, c’est qu’il y a peu d’évictions directes, donc des gens obligés de partir. Par contre, il y a des évictions indirectes. Certains espaces deviennent inaccessibles aux personnes à revenus modestes qui auparavant s’y installaient. »

L’étude a identifié des poches sensibles : par exemple, la rue Hors-Château et le quartier Pierreuse à Liège. Au début des années 80, ces lieux étaient encore habités par des populations plus pauvres que la moyenne à Liège. « Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les populations qui s’y installent ont désormais un niveau socio-économique plus élevé que les nouveaux arrivants dans les quartiers populaires voisins. » À Namur, le processus est à l’œuvre dans la rue des Brasseurs et le piétonnier. À Charleroi, par contre, on ne le rencontre pas du tout. La ville fonctionne comme un espace de relégation pour ceux qui ne peuvent plus se payer un logement à Bruxelles. « Même si les effectifs de populations reléguées qui s’installent à Charleroi ne sont pas très élevés, du moins en comparaison de la population locale déjà en place », précisent les chercheurs. Les populations précaires empruntent aussi d’autres itinéraires de relégation : vers le Borinage, la région du Centre, les alentours de Liège, ou dans les vallées touristiques, où ils sont en quête d’un habitat permanent en camping.

Les chercheurs décrivent aussi des situations d’éviction « assistée », comme à l’île aux oiseaux, devenu un exemple de quartier durable à Mons. En 2003, un incendie dévastait une des tours de ce complexe de logements sociaux, provoquant la mort de plusieurs personnes. Aujourd’hui, le site a été réhabilité. Plusieurs tours ont été rasées et des logements mixtes ont été intégrés. « Il y a donc moins de logements sociaux qu’auparavant. Les personnes ont dû être relogées ailleurs, souvent loin du centre-ville », constate Mathieu Van Criekingen. Pour lui, se pose en creux la question des effets ambigus des politiques de lutte contre l’insalubrité. « C’est clair qu’il faut intervenir, mais en proposant des solutions de rechange. »

C’est une conclusion forte de l’étude, seule une politique sociale forte en matière de logement peut permettre d’éviter les mécanismes d’exclusion. S’il n’y a pas encore de mouvements massifs de gentrification dans les villes wallonnes ni de réels retours à la ville, les chercheurs proposent plusieurs pistes pour la région : continuer à développer du logement social via les plans communaux d’aménagement, même si le quota de 10 % est dépassé ; permettre des divisions d’immeubles, provisoires et réversibles ; encourager l’habitat solidaire, la colocation et l’autorénovation encadrée. « Il faut des politiques de développement urbain intégrées, qui allient actions urbanistiques et actions sociales », recommandent-ils.

À Bruxelles, où le phénomène se fait ressentir de manière plus aiguë, les efforts pour garantir l’accès au logement des moins favorisés restent largement insuffisants. L’accord de gouvernement 2009-2014 avait prévu plusieurs mesures intéressantes, notamment l’encadrement des loyers. « Il y a très peu de chances que cette mesure aboutisse avant la fin de la législature. C’est une grosse déception pour nous », regrette Ilham Bensaïd, du Rassemblement bruxellois pour le droit à l’habitat. Quant au quota de 15 % de logements sociaux prévu dans chaque commune bruxelloise, il est loin d’être atteint. La situation est pourtant catastrophique : près de 40 000 personnes sont aujourd’hui sur une liste d’attente pour un logement social. Soit autant que le parc, qui s’élève à environ 39 000 unités.

Inter-Environnement Bruxelles appelle ainsi à se méfier du discours sur la nécessité de densifier la ville. Derrière ses évidences, il génère des politiques de développement urbain qui ne tiennent pas toujours compte des réels besoins et des situations d’inégalités. L’association souligne, par exemple, qu’une politique de densification basée sur la construction de logements privés ne permettra pas de répondre au boom démographique que connaît la ville. « Les prévisions établies montrent clairement que l’augmentation de la population sera en majeure partie due aux ménages à faibles revenus. »

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