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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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La gratuité comme nouvel horizon politique

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Contre l’idée souvent martelée que «la gratuité n’existe pas», des penseurs veulent la réintégrer dans le débat. Selon eux, la gratuité peut agir comme levier pour se libérer des contraintes de la société marchande.

Ce matin, je me suis procuré le journal à la gare sans dépenser un sou, j’ai mangé le supplément gratuit de mon pot de yaourt, emprunté une piste cyclable sans devoir payer pour l’utiliser et conduit mon fils à l’école, gratuite elle aussi. Ces gratuités ne sont pas vraiment gratuites. En effet, l’ensemble de ces biens et services a engendré des coûts, réglés par le consommateur (j’ai payé mon pot de yaourt pour avoir les 20% «offerts», la publicité a permis la sortie du journal gratuit) ou la collectivité (les impôts ont financé la construction de la piste cyclable ou l’école de mon fils)… Mais le débat ne se clôture pas. La gratuité, que l’on peut définir simplement par l’accès à un bien ou à un service sans contrepartie financière, est un concept polymorphe qui suscite autant de questions qu’il n’a de définitions. Elle est défendue à droite comme à gauche, par de jeunes entrepreneurs de la Silicon Valley ou des maires communistes, par des mouvements sociaux et écologiques ou des groupes publicitaires. «C’est la gratuité au singulier qui n’existe pas», écrivent Aude Lalande, ethnologue de formation, et Victoire Patouillard, agrégée de sciences sociales, en introduction d’un numéro de la revue politique et culturelle Vacarme,— consacré aux gratuités, au pluriel (1). 

Des gratuités

Quelles sont ces différentes gratuités? Il y a d’abord la gratuité qui nous est donnée par la nature comme la lumière du soleil, l’air et l’eau des rivières et des ruisseaux. On peut évoquer aussi le don de biens ou de services entre personnes: un père qui donne le bain à son enfant, des vêtements reçus par une amie, des ateliers de réparation de vélos collectifs gratuits ou à prix libres, ou encore le glanage… Il existe aussi des «gratuités socialement construites», autrement dit, des services publics, comme l’école ou les soins de santé. Le mot free en anglais est plus adapté pour cette gratuité-là, signifiant qu’un bien est mis à libre disposition par l’organisation sociale. Cette gratuité ou libre disposition est financée par des taxes ou des impôts. Enfin, il existe aussi la gratuité comme technique de vente ou produit d’appel pour doper la consommation. Cette offre gratuite est majoritairement financée par la publicité et par le consommateur.

«L’usage du mot ‘gratuit’ par le marché est une ruse qui donne l’illusion du libre accès alors qu’il s’agit d’une relation 100% marchande», Jean-Louis Sagot-Duvauroux, directeur de théâtre et auteur de l’essai «Pour la gratuité»

Selon Jean-Louis Sagot-Duvauroux, directeur de théâtre et auteur de l’essai «Pour la gratuité»(2), «le marché capitaliste a opéré une OPA sur les mots ‘gratuit’ et ‘gratuité’». «L’usage du mot ‘gratuit’ par le marché est une ruse qui donne l’illusion du libre accès alors qu’il s’agit d’une relation 100% marchande», explique-t-il. Exemple avec la télévision: «Elle vend du temps de cerveau disponible aux annonceurs. Nous pensons donc pouvoir en jouir gratuitement mais nous en bénéficions en contrepartie de la vente de notre temps de cerveau. Le raisonnement peut également s’appliquer pour les journaux gratuits.» Philippe Aigrin, auteur de Cause commune: l’information entre bien commun et propriété et grand défenseur des logiciels libres, se méfie de la gratuité. Il considère que «le pire serait non pas le retour au payant mais qu’un acteur privé assure cette gratuité»(3). Et de citer l’exemple de Spotify, site d’écoute de musique en streaming «gratuitement» qui a accès à des catalogues de quatre majors de la musique enregistrée en échange d’une participation de 23% à son capital, qui permet à ces dernières de promouvoir leurs propres productions. Le gratuit est préservé au prix de mécanismes similaires à ceux de la logique de marché. Pour éviter cette confusion avec la gratuité marchande, il préfère au mot «gratuité» «tellement polysémique» utiliser celui de «hors marché». 

Gratuité du bon usage

Conscient de cette récupération possible par la société marchande, Jean-Louis Sagot-Duvauroux s’est donné pour mission intellectuelle depuis près de vingt ans de rappeler que la gratuité fait partie de notre existence et qu’elle a souvent beaucoup de valeur, plus de valeur même que les choses qui ont prix contrairement à ce que la société marchande voudrait nous faire croire. «La gratuité n’est pas une mesure sociale ou de charité, défend-il, mais une mesure politique. Elle vient remettre en cause l’idée que le système capitaliste est indépassable, qu’il n’y a pas mieux pour garantir nos libertés. L’une des puissances de la gratuité est de nous donner la possibilité de sortir d’une expérience totalitaire. Elle produit un espace, et ils sont rares, où tout le monde est à égalité». Selon lui, «toute l’histoire de la gratuité est liée au droit. Quand s’élève par exemple dans la société le sentiment que l’éducation est un droit, se pose le problème des gens qui n’ont pas d’argent. Pour garantir ce droit, nous sommes donc obligés de penser la question de la gratuité». 

Le politologue Paul Ariès défend le principe de «la gratuité du bon usage face au renchérissement du mesurage»

Pour le politologue Paul Ariès également, notre puissance d’agir passe par un élargissement de la gratuité. Contre «l’interdit de la gratuité qui fait système et suture la société de l’hyper-capitalisme», il défend le principe de «la gratuité du bon usage face au renchérissement du mesurage»(4). Par bon usage, l’auteur entend «ce que la société reconnaît comme tel à un moment donné face au mésusage». Il imagine par exemple que l’eau vitale soit gratuite mais que l’eau des piscines soit payante. Ou encore des impôts fonciers différents selon qu’ils concernent une résidence principale ou secondaire. «Le danger serait bien sûr que cette politique renforce les inégalités en permettant l’accès aux mésusages à une petite minorité fortunée. Le pire serait de cantonner le peuple au nécessaire (au sérieux) et de libérer, moyennant finances, le futile, le frivole aux classes aisées», explique Paul Ariès. C’est pourquoi le politologue entend cette gratuité dans un contexte de diminution de hiérarchie des revenus et de réflexion sur un revenu universel minimum inconditionnel et un revenu maximal.

Gratuité comme moteur

La gratuité dépasse le stade des discours philosophiques et prend des formes concrètes. Dans les services publics d’abord, comme la gratuité des transports en commun mise en place dans certaines villes de France. D’autres tentent de rendre l’eau potable gratuite. On peut aussi citer les expériences de gratuité développées par le Réseau de consommateurs responsables en Belgique comme les repair cafés, les systèmes d’échange local, les donneries… Seul le dernier exemple est du don pur, les autres relevant de systèmes de réciprocité. Pour David Petit, membre du RCR, «l’idée n’est pas de défendre une société du ‘tout gratuit’ mais d’ouvrir des espaces de gratuité afin de montrer qu’elle est possible et fait du bien à la société». «La gratuité implique aussi une gouvernance participative, ajoute David Petit.

«La gratuité ne doit pas être pensée comme un objectif en soi, ni considérée comme une baguette magique créatrice d’une société idéale», précise aussi Jean-Louis Sagot-Duvauroux. «À chaque société d’inventer la gratuité qui lui convient, selon ses besoins. La gratuité est un moteur d’imagination politique», poursuit-il. Et de citer l’exemple de villes qui ont mis en place la gratuité des funérailles. Preuve que la gratuité ouvre les horizons et offre un nouveau moyen de «faire société».  

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