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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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Logement et territoires

La Cycloperativa, un atelier vélo qui brasse local

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  • Par Céline Gautier
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C’est un petit local ouvert sur la ville, dans le centre de Bruxelles. Entre bacs d’outils et bacs de bière, on y apprend à régler ses freins et à regonfler ses pneus. Mais l’atelier de mécanique est aussi un prétexte à la rencontre, autour d’un objet qui roule dans toutes les langues.

«Tout le monde apprend à conduire une voiture mais plus personne n’apprend à réparer une chambre à air. C’est bizarre, non?» Ciske tient le magasin de vélos Zennevelo à Sint-Pieters-Leeuw. Le lundi soir, il rejoint le local de la Cycloperativa, dans le quartier Anneessens au centre de Bruxelles, pour donner un coup de main à des gens qui apprennent à réparer leur vélo. Un peu comme si un instructeur d’auto-école donnait bénévolement des cours de conduite, le soir après le boulot. Et ça, ce n’est pas bizarre? «Rouler à vélo, c’est souvent un choix, répond le vélociste[1], alors que la voiture est une norme.» Opposés au modèle dominant, ces résistants de la route sont prêts à donner de leur temps aux autres cyclistes. «Je ne vois pas ces ateliers comme une concurrence aux magasins de vélos, poursuit Ciske. Surtout qu’ici, on voit beaucoup de modèles de supermarchés, qui coûtent moins cher qu’une bonne roue. Ces vélos-là n’entrent pas dans mon magasin. Alors, si je peux aider les gens à être plus autonomes…»

L’association compte déjà une belle victoire: «Avoir fait virer AB Inbev de la carte du festival des Libertés

Ce soir d’hiver, il fait un froid à ne pas mettre un pneu dehors. Les jeunes du quartier attendent le retour du printemps pour sortir leurs bécanes. Mais «le monde du vélo» et là: mécaniciens du lundi soir ou professionnels, coursiers, transporteurs, cyclistes quotidiens… Le vélo est leur famille; l’atelier leur salon de thé. Chacun y est le bienvenu. On y parle toutes les langues. Au bar, il y a même deux automobilistes. C’est dire l’ouverture d’esprit…

L’asbl Cycloperativa poursuit deux objectifs: promouvoir l’autonomie du cycliste (que, dans leur amour du jeu de mots, ils appellent «vélonomie») et… promouvoir la bière molenbeekoise de la Brasserie de la Senne. «On a bien compris le deuxième objectif», commente Sacha en ouvrant le bar. Sur le comptoir, une petite lampe formée d’un vieux pignon: la Cycloperativa entame un projet de réutilisation des pièces de vélo, soutenu par l’IBGE dans le cadre de la promotion de l’économie circulaire. Sur le front brassicole, l’association compte déjà une belle victoire: «Avoir fait virer AB Inbev de la carte du festival des Libertés.» Mais aussi, avoir été visiter les Brasseries de la Senne avec un groupe du quartier, parmi lequel des musulmans qui ne boivent pas d’alcool. «Il y a une petite dissonance entre les gens du quartier et le côté ‘bière’, admet Benjamin. Mais cela fait partie de notre patrimoine. Lors de notre fête d’anniversaire, on a bu de la bière et mangé du couscous.»

Des outils entre toutes les mains

L’atelier est l’occasion de se (re) mettre des outils dans les mains. «On a parfois des gens qui n’ont jamais touché un tournevis», constate Ciske. Et il ne faut pas croire que les hommes sont épargnés. «Le travail manuel n’est plus valorisé nulle part, explique Jeroen. Il y a plein de mecs qui ne savent plus planter un clou!» La Cycloperativa se félicite d’avoir pas mal de filles parmi les utilisatrices de l’atelier. Comme Josja: «C’est magnifique, ici. Je viens des Pays-Bas, un pays où on sait réparer les pneus, mais j’apprends encore plein de choses ici.» La gaine de son frein ne se laisse pas maîtriser. Shupon quitte son vélo pour lui donner un coup de main. Est-il bénévole ou utilisateur? Il ne sait plus trop. La Cycloperativa est un collectif autogéré. Chacun s’investit selon ses envies, ses disponibilités, ses possibilités. «On n’a rien signé», précise l’un des membres actifs.

« On ne m’a pas payé pour dire ça, mais je vous promets, c’est le seul endroit où je parle avec des Blancs et des Flamands. »

Inès, l’une des forces motrices de la Cycloperativa, a étudié les ateliers vélo bruxellois pour son mémoire en ingénierie et action sociales[3]. Plus encore qu’une réponse à la crise de la mobilité, ces lieux collaboratifs sont, selon elle, un facteur de cohésion sociale, relativement peu coûteux pour des résultats très palpables. Contrairement aux maisons des jeunes, des femmes ou des étudiants Erasmus, les ateliers vélo ne trient pas leur public. Dans son mémoire, elle cite l’échange entendu entre un participant d’origine maghrébine et un mécanicien européen:

«On ne m’a pas payé pour dire ça, mais je vous promets, c’est le seul endroit où je parle avec des Blancs et des Flamands. Bah, je les croise au supermarché, mais on ne se parle pas. Là, on est ensemble, on travaille ensemble. (… )»

«Moi pareil, c’est le seul endroit où je parle vraiment avec des Arabes. Pourtant j’habite (… ) un quartier très maghrébin. Mais on n’a pas vraiment de relations, ici on est obligé de se parler, de s’aider. Le vélo il aide pour ça.»

Cycloperativa accepte quelques dons privés pour acheter une base de matériel mais refuse les subsides structurels

Le syndrome du vélo-prolo

Pourtant, il y a encore des réticences chez les jeunes du quartier. «Ici, à Anneessens, pour montrer que tu es moderne, tu ne viens pas à vélo mais en voiture, constate un bénévole. Mais à un kilomètre d’ici, rue de Flandre (bastion flamand branché, NDLR), c’est totalement différent: là, tu ne trouves pas un emplacement libre pour garer ton vélo.» Il y a aussi un âge critique. «Pour certains ados, le vélo, c’est le mode de déplacement du pauvre. Ils rêvent plutôt d’une grosse voiture.» Pour Olivier Razemon, auteur du «Pouvoir de la pédale» [4], les signes extérieurs de réussite dépendent de la trajectoire familiale. «Dans tous les pays d’Europe, les immigrés récents, ou les personnes dont les parents ont immigré, font partie des populations les plus réfractaires [au vélo], (… ), écrit-il. On trouve difficilement des vertus au vélo lorsqu’on n’est pas passé par le stade motorisé, preuve incontestable qu’on a réussi dans la vie.»

Devrait-on encourager les ateliers vélo à se multiplier, ouvrir plus souvent, se professionnaliser? «Tous m’ont dit qu’ils étaient full par rapport à leur capacité, répond Inès, et qu’ils voulaient qu’on leur laisse la paix.» Chaque atelier a son esprit et ses règles d’utilisation mais ce sont souvent des structures légères, qui fonctionnent avec des baux précaires, se basent sur le bénévolat et pratiquent l’autogestion. Sans aucune envie d’être récupérés. Cycloperativa accepte quelques dons privés pour acheter une base de matériel mais refuse les subsides structurels «car ça rend dépendant de ce que tu fais et de ce que tu dis». Cette indépendance permet de «rester militants» et de fonctionner légèrement. L’association, qui a gagné le prix belge de l’Énergie et de l’Environnement (Young People Award) en 2015, développe des partenariats avec d’autres militants de la piste cyclable, par exemple Dioxyde de Gambettes avec qui elle organise la Fête de la Charge, lors de la Journée sans voitures à Bruxelles. En attendant l’événement, les membres se concentrent sur leur mission, résumée par ce proverbe que n’aurait pas renié Lao Tseu: «Si tu répares le vélo d’un cycliste, il roulera un jour. Si tu lui apprends à réparer son vélo, il roulera toute sa vie.»

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