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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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Culture

La culture de la réussite mine l’école

© David Daubresse / Compagnie Art & tça
  • 387-388
  • Par Rafal Naczyk
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Metteur en scène et comédien, David Daubresse travaille sur le réel. Créée entre autres à partir de témoignages d’enfants, «Entre Rêve et Poussière» est un coin de voile levé sur ce système scolaire qui, insidieusement, adopte les codes du management.

Échecs scolaires, difficultés d’insertion, désinvestissement parental, médication… «L’école va mal.» Il suffit pour s’en convaincre d’écouter parents, élèves et enseignants. Un jeune sur cinq sort du système scolaire sans qualification, trop d’enfants ne savent pas lire ou lisent mal à la fin du primaire; les performances du système éducatif belge, tant en Flandre qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles, ne le classent même pas dans le peloton de tête mondial du célèbre rapport Pisa. Et selon l’OCDE, «les élèves belges seraient les plus angoissés et les moins bons en résolution de problèmes».

De prime abord, ce constat interroge sur les difficultés sociales, la notion d’égalité des chances, les moyens dont est privée l’éducation pour tenter d’y remédier. Plus rarement vient à l’esprit l’idée qu’un enfant qui ne réussit pas est d’abord un enfant qui souffre. De sa propre enfance, qui lui a laissé un souvenir intense, le jeune comédien et metteur en scène David Daubresse a tiré une «Carte blanche» remarquée au Conservatoire de Liège. Après plusieurs mois d’enquête sur le terrain, il l’a adaptée en pièce de théâtre documentaire, intitulée «Entre Rêve et Poussière». Ballotté entre son imaginaire et la réalité d’une classe «quasi militarisée», le personnage central, Élise, est joué par une enfant. Une façon de ne pas brader la transmission du savoir sur l’autel du marketing.

Alter Échos: Avant d’écrire la pièce, vous avez passé plusieurs mois à investiguer sur le terrain. Pourquoi avoir choisi une approche documentaire pour cette pièce?

David Daubresse: Ma première démarche est autobiographique. J’ai voulu fixer les mots tels que je les ai entendus pendant ma scolarité. Sans faire de littérature, sans tricher. Mais pour cette création, j’ai décidé d’ouvrir le récit à d’autres personnes, avec des histoires parfois plus dures que la mienne. J’ai rencontré des personnes issues de milieux défavorisés, quelques professeurs, des parents, et surtout des enfants. En leur posant chaque fois la même question: pourquoi est-ce important de réussir à l’école?

A.É.: Qu’est-ce qui vous a marqué à travers leurs témoignages?

D.D.: Les enfants parlent de chômage, d’emploi, de performance… On sent planer une pression sociale, mais aussi un formatage dans leurs récits. C’est assez déroutant. Car si de nombreux parents rêvent d’un établissement performant et «bien fréquenté», beaucoup ignorent les effets sur le bien-être de leur enfant. Chez nous, les préoccupations de l’élève ne sont pas forcément au centre du système éducatif. D’une part, parce qu’on écoute rarement les enfants sur ce qu’ils pensent de l’éducation qui leur est proposée. D’autre part, parce que les écoles ont une exigence de rentabilité qui ne tient pas forcément compte des besoins et des motivations de leurs élèves.

A.É.: Les parents prennent-ils l’école primaire pour un supermarché?

D.D.: Les parents ont compris que l’école est le lieu de distribution des places sociales, que la réussite scolaire assure la réussite professionnelle. Jusque dans les années soixante, on pensait que si on donnait trop d’instruction aux gens, ils risquaient de devenir des intellectuels. Puis, on a commencé à dire que la société est d’autant plus productive que les gens sont instruits, que c’est mieux pour la prospérité. Cette logique-là signifie que le savoir rapporte. De là à le considérer comme une marchandise à acquérir, il n’y a qu’un pas. Or, l’école doit être à la disposition de tous, même de ceux qui n’ont pas d’argent pour acheter l’éducation.

« Le savoir rapporte. De là à le considérer comme une marchandise à acquérir, il n’y a qu’un pas. »

A.É.: L’école est devenue trop exigeante sur le «marché de la réussite»?

D.D.: En tout cas, elle ne joue plus son rôle d’ascenseur social. Avant, l’école était le creuset de la citoyenneté. Aujourd’hui, l’enjeu éducatif est de l’ordre de l’adéquation à la demande du marché, pas de la formation de l’identité ou de la transmission des savoirs… Dans notre société, les champs de bataille se sont donc déplacés de la citoyenneté vers la culture d’entreprise. Et c’est à se demander ce que l’école veut fabriquer: de bons citoyens ou de bons petits employés? Seulement, l’entreprise, c’est un épicentre de conflits: entre la sphère publique et la sphère privée, entre les êtres, à l’intérieur même des êtres… Or, là où la perspective néolibérale domine, place à la concurrence, à la performance à tout prix. Et que le meilleur gagne.

© David Daubresse / Compagnie Art & tça

© David Daubresse / Compagnie Art & tça

A.É.: Le système scolaire vire-t-il au drame?

D.D.: J’ai rencontré des profs conscientisés sur les vices du système. Mais souvent, ils manquent de bouteille pour les détourner. C’est devenu compliqué d’exercer ce métier avec passion. Les profs qui ont vraiment du talent – car il en faut – pour enseigner, s’épanouissent bien mieux dans les hautes écoles ou à l’unif. Ils y sont écoutés, et accessoirement mieux payés… Mais dans l’enseignement primaire, nombre de jeunes profs ne tiennent pas le coup. Parce qu’ils sont en rejet du système. Dès lors, ce ne sont pas les meilleurs qui restent… Le drame, c’est que l’enfant n’est plus assez bien entouré pour construire l’humain qu’il deviendra plus tard. Beaucoup de gosses développent des problèmes de confiance en soi. Or, quand il n’y a pas de suivi à la maison, l’enfant est seul face à l’école. Il est toujours le seul responsable de son échec.

A.É.: Vous-même, vous étiez convaincu d’être bête…

D.D.: Oui, parfois, ça va plus loin. On fait croire à l’enfant que s’il est en échec, c’est parce que c’est dans sa tête… Et là, on rentre dans la grande médicalisation de l’école, qui dit que celui qui rate doit être soigné. La Ritaline, médicament utilisé pour traiter les troubles de l’attention et l’hyperactivité, se banalise dans les écoles. En réalité, il s’agit d’une «pilule de l’obéissance», cela donne des enfants complaisants, dociles. Alors que derrière les inhibitions, les agitations ou les comportements agressifs de certains élèves, se dissimulent bien souvent des inquiétudes du quotidien. Pas des «anomalies».

A.É.: La vision de l’enfant, et de son éducation, n’est-elle pas différente d’un pays à l’autre?

D.D.: Je pense effectivement qu’il y a une vision très différente, mais je ne sais pas à quoi elle tient. D’une façon traditionnelle, les francophones auraient intériorisé le fait que pour réussir il faut commencer à «performer» très petit. Mais ailleurs, l’enseignement se fait sans souffrance. La Finlande, qui est un exemple, applique les théories de Célestin Freinet, grand pédagogue français. Les classes sont moins nombreuses, il y a toujours deux profs pour accompagner les élèves, et l’infrastructure est aussi mieux développée. On y trouve des ateliers avec du bois, des foreuses, des ordinateurs, des manuels… Pour construire des phrases en anglais, les enfants forment des groupes. Du coup, ça parle, ça discute, c’est vivant. Ils sont heureux d’aller à l’école. On pourrait s’en inspirer.

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