Alter Echos : Rebondir sur l'innovation sociale L'actualité sociale, avec le décodeur

alterecho-banner-abonnement


  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

    Share on LinkedInShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on Facebook

    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

    Share on LinkedInShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on Facebook


single-alter-echos.php

(Aide à la) jeunesse

Jeunes en IPPJ : le rêve d’une vie «normale»

Share on LinkedInShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on Facebook

Pendant un an, la criminologue Alice Jaspart s’est plongée dans le quotidien de trois institutions d’enfermement pour jeunes garçons poursuivis par la justice en Belgique francophone.

Alter Échos: À vous lire, on constate à quel point il est difficile pour les institutions de gérer beaucoup de missions à la fois. 

Alice Jaspart: C’est vrai. Selon moi, dans le suivi des jeunes placés, en vue de leur resocialisation, il y a plusieurs difficultés qui se rencontrent. Au niveau des parcours des jeunes tout d’abord, pour certains, on peut observer toute une série d’interventions morcelées. Du coup, pour les jeunes concernés, il est difficile de comprendre le sens de ces différentes mesures qui peuvent être très variables. De plus, au fil de ces interventions, le projet de réinsertion a tendance à s’amenuiser dans ses propositions concrètes. Au fur et à mesure, et plus le placement se prolonge, plus les portes se referment pour le jeune pour trouver une école, un club de sport, un lieu de vie, une formation, etc. «L’étiquette IPPJ» peut coller à la peau. Cette succession d’interventions, souvent relativement courtes, peut donc manquer de cohérence dans le parcours de ces jeunes…

« (…) les jeunes sont confrontés à des intervenants chaque fois différents qui ont un objectif d’aide mais aussi d’évaluation à leur égard »

A.É.: À cela s’ajoute une autre difficulté: les juges devraient placer en IPPJ au regard du projet pédagogique proposé, mais dans la pratique, tout dépend surtout des places disponibles. 

A.J.: Oui, et certains jeunes ne comprennent pas toujours pourquoi ils font l’objet de tel ou tel placement. À cela peut s’ajouter un manque de confiance vis-à-vis des adultes, puisque les jeunes sont confrontés à des intervenants chaque fois différents qui ont un objectif d’aide mais aussi d’évaluation à leur égard, une combinaison qui n’est, d’après mes observations, pas facile à comprendre pour tous les jeunes. D’où l’intérêt, à mon sens, d’œuvrer, avec les intervenants de terrain, à une réflexion d’ensemble, pour chercher à avoir une plus grande cohérence dans le suivi des parcours des jeunes.

A.É.: Un élément interpellant dans votre enquête: c’est la recrudescence de jeunes délinquants sexuels, profils pour lesquels les institutions semblent manquer de moyens pour les accompagner…

A.J.: C’est vrai… Pour ces jeunes, il y a peu de choses qui sont faites. C’est une nouvelle catégorie de jeunes qui est arrivée en institution fermée, liée à l’ouverture de places d’urgence pour des délits sexuels, vers 2002. Au départ, ces places étaient pensées pour des jeunes impliqués dans des viols collectifs, des «tournantes». Mais, dans la pratique, les jeunes concernés sont plus souvent placés pour des faits intrafamiliaux ou commis au sein d’un home, d’un internat. Face à cela, les intervenants eux-mêmes sont démunis. Ils ne savent pas quoi faire car ce sont des faits compliqués. Les IPPJ à régime fermé se sont retrouvées avec un afflux important de ces jeunes dont le «profil» ne correspond plus aux jeunes délinquants avec lesquels ils ont l’habitude de travailler.

«Pour beaucoup, la sortie sera de se retrouver dans une école «ghetto» où ils deviendront un numéro parmi d’autres»

A.É.: Cela dit, ces jeunes étant de plus en plus jeunes, est-ce que le cadre fermé s’impose forcément pour eux?

A.J.: C’est une des réflexions en IPPJ car ces jeunes ne présentent souvent pas de problème de comportement dans le quotidien institutionnel, respectent les règles et, du coup, les intervenants éprouvent des difficultés dans leur mode d’intervention habituel. De cette réflexion a découlé l’ouverture de places d’urgence pour ces jeunes dans des sections ouvertes. Dans la prise en charge, il y a aussi des choses qui se mettent en place, notamment dans l’accompagnement de ces jeunes pour travailler la question sexuelle, les normes, la prise en compte de l’autre dans la sexualité, grâce à des partenariats avec des associations extérieures, par exemple. Cependant, de manière générale, la sexualité est encore fort peu abordée, notamment dans les sections regroupant les garçons.

A.É.: Outre cette question, ce qu’on retient dans les témoignages que vous rapportez, c’est l’envie forte de s’en sortir de ces jeunes.

A.J.: Dans les rapports que j’ai pu avoir avec les jeunes, beaucoup m’expliquaient qu’ils souhaitaient une vie «normale». Avoir un travail, une maison, une famille; c’est une idée assez présente dans leurs visions d’avenir. Cela dit, cet objectif peut être différé dans le temps, certains voulant encore profiter de leur jeunesse.

A.É.: D’autant plus que quand la sortie s’approche, l’ombre des difficultés apparaît et tend à voiler cet idéal…

A.J.: En cela, je dirais que pas mal de jeunes sont malheureusement assez clairvoyants sur leur situation. Certains ont peur de la case sortie car il y a beaucoup de difficultés qui apparaissent pour reprendre une vie différente, en dehors de l’institution. Aussi, quand on parle de réinsertion, et que ces jeunes espèrent au fond mener une vie «normale», ce n’est pas pour autant qu’ils correspondent aux exigences des juges ou des intervenants autour d’eux car chacun d’eux conçoit leur avenir selon une norme différente. Il y a peu de places pour des parcours différents, moins «mainstream», au fond. Pour beaucoup, la sortie sera de se retrouver dans une école «ghetto» où ils deviendront un numéro parmi d’autres… alors qu’en IPPJ, j’ai été très étonnée de voir comme beaucoup retrouvaient le goût d’apprendre, de l’école, grâce aux formateurs qui les accompagnent en petits groupes, en fonction du niveau de chacun.

Propos recueillis par Pierre Jassogne

Alice Jaspart, Aux rythmes de l’enfermement. Enquête ethnographique en institution pour jeunes délinquants, Bruxelles, Bruylant, 2015, 302 pages, 21 euros.

9782802742821

Share on LinkedInShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on Facebook
sidebar fil info
Avec le soutien de
 
  • Agence Alter 57, rue Guillaume Tell – 1060 Bruxelles
  • Téléphone : +32 2 541 85 20
  • © Alter 2014