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Culture

Jean-Marc Mahy: scène ouverte

© Leslie Artamonow
  • 397
  • Par Julie Luong
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Après dix-neuf ans de prison et dix de liberté conditionnelle, Jean-Marc Mahy, 47 ans, est devenu éducateur et homme de théâtre. L’art et la culture, assène-t-il, doivent aujourd’hui être envisagés comme des moyens de prévention et de réinsertion. À défaut de tourner la page, l’homme milite aujourd’hui pour les faire tourner à d’autres.

Un homme debout. Toujours. Même quand le rideau tombe. Jean-Marc Mahy, pantalon noir, haute silhouette et carrure imposante, fait les cent pas devant le café où nous avons rendez-vous, au centre de Liège. D’une grande amabilité, il est de ceux qui veillent à ne jamais être pris en défaut de civilité. Trop conscient d’être attendu au tournant. Absolument pas dupe des stéréotypes qui collent à la peau des ex-taulards. Il estime ne pas avoir droit à l’erreur, connaît ses limites. Lorsque nous lui avons parlé quelques jours plus tôt au téléphone, il nous a demandé de lui envoyer un mail aussi, en guise de rappel. Et puis un SMS, la veille du rendez-vous – au cas où. «J’ai tellement de choses en tête», dit-il. Mais il est venu bien sûr, et en avance. Dernière cigarette, débit ultra-rapide, regard sans détour, avec parfois des lueurs enfantines, comme si tout restait à venir. Regard d’acteur.

Jean-Marc Mahy débarque tout juste de Bruxelles où il a donné plusieurs représentations d’Un homme debout, qu’il a mis sur pied en collaboration avec l’auteur et metteur en scène Jean-Michel Van den Eeyden. Le récit de son parcours: celui d’un homme resté 19 ans derrière les barreaux – et qui a survécu. Depuis 2010, la pièce, qui a été jouée plus de 300 fois en Belgique et à l’étranger, est devenue une part centrale de sa vie. Il y joue son propre rôle, en duo avec le comédien Stéphane Pirard. Homme de scène, Mahy parcourt aussi les écoles, les colloques, les manifestations pour partager son expérience – et son analyse, car il est désormais un fin connaisseur du système, capable de donner la réplique aux directeurs de prison, aux procureurs, aux journalistes. Et comme tous ceux qui connaissent un peu trop bien leur sujet, il enrage, il est en colère. Comme tous ceux qui militent corps et âme, il s’engage par éthique mais aussi dans un geste de survie. Par nécessité.

Banalité du mal

«Ce qui compte, c’est ce que mon histoire m’a appris: on peut s’en sortir par la culture et par l’art, par les rencontres aussi.»

Fernand Nizet, Lucien Dorego. Jean-Marc Mahy vit avec ces noms suspendus au-dessus de lui. Épée de Damoclès, auréole disparue: ces morts sur la conscience le poussent à avancer. De la petite délinquance au vol qui tourne mal, puis à l’évasion qui vire au cauchemar, son parcours frappe par sa terrible banalité: parents séparés, climat quotidien de violence, déménagements à répétition, scolarité chaotique – malgré le don, l’intelligence. Une impulsivité qui lui gâche la vie et se réduit parfois à la pulsion de mort: pendant son adolescence, les tentatives de suicide s’enchaînent.

Cette impulsivité, c’est elle surtout qui le fait basculer en ce jour de 1984, lorsqu’il se laisse entraîner par des «copains» à violer le domicile d’un habitant de Waterloo pour lui dérober sa pension. Pourtant, ce jour-là, Jean-Marc avait refusé de marcher dans la combine: il voulait rester là, à attendre sa copine, et qu’on lui fiche la paix. Mais sa copine n’est jamais venue. Alors, avec le sentiment d’abandon, quelque chose comme la colère a resurgi. Le besoin d’adrénaline. «Jouer à se faire peur.» Mais le jeu dérape: Jean-Marc panique et assomme l’octogénaire qui a décroché son fusil et menace d’appeler la police. Le vieil homme ne se relèvera jamais. Deux ans plus tard, alors qu’il est incarcéré à la prison d’Arlon, il fomente une évasion en compagnie de trois autres détenus. La cavale se soldera par le décès d’un gendarme. C’est Jean-Marc qui a tiré. Une deuxième mort «sans intention de la donner» qui scelle son destin. Les trois années suivantes, Mahy les passe en isolement dans le terrible bloc E de la prison de Schrassig au Luxembourg, avant de purger le reste de sa peine à Lantin. «Mon passé, toujours mon passé, j’ai tout dit là-dessus. J’ai envie de parler de ce que je fais maintenant, abrège-t-il. Ce qui compte, c’est ce que mon histoire m’a appris: on peut s’en sortir par la culture et par l’art, par les rencontres aussi.»

Des mots, des voix

Car les livres ne vont pas sans les mains qui les tendent. L’étranger de Camus ouvre le bal: il le reçoit d’une visiteuse de prison, hôtesse de l’air à la retraite et actrice amateur. Le théâtre déjà, comme une prémonition. Puis la passion de la lecture qui revient. «Quand j’étais enfant, j’allais à la bibliothèque tous les mercredis. Je lisais des BD, la Bibliothèque rose, et la verte, et puis des histoires vraies.» Mais en isolement, on ne choisit pas sur catalogue: on prend ce qui arrive. «Ne pas avoir le choix, ça a été ma chance. Si j’avais pu choisir, je me serais tourné vers des biographies ou des thrillers. Au lieu de ça, j’ai lu Verlaine, Baudelaire, Soljenitsyne, explique-t-il. En cellule, il manque un seul objet: la clef. Alors beaucoup de détenus s’infantilisent, se déresponsabilisent, s’évadent en jouant à la PlayStation ou par les drogues», déplore celui qui fut accro à l’héroïne.

À côté des mots des livres, il y a ceux qui parviennent aux oreilles, si précieux au milieu des bruits répétitifs, assourdissants, de la cellule. On ne capte que Radio France, et là encore, c’est la contrainte qui sauve. France Culture devient son école. Sur les ondes d’Inter, il tombe raide dingue de Macha Béranger, qui anime la libre antenne culte de tous les insomniaques. Le câble de la radio pourtant, il se l’attachera une nuit autour du cou. Alors, il lui faudra faire preuve de beaucoup d’inventivité pour que les matons admettent sa «mystérieuse» disparition et lui en fournissent un nouveau. Et Jean-Marc se relève; jour après jour, il écrit, il apprend, il prépare sa sortie. «Dès mon premier jour de prison, j’ai tenu mon journal. Et puis j’ai surtout écrit beaucoup de psaumes.» Rédemption. De tous les livres qu’il a lus, Jean-Marc Mahy assure que la Bible est le plus beau. «Mais c’est difficile aujourd’hui. Je ne parviens plus à être dans la prière.»

Deuxième chance

Au lendemain de sa libération conditionnelle, il s’engage dans des projets éducatifs. Si la culture l’a sauvé, elle peut en sauver d’autres. Il rencontre aussi Jean-Pierre Malmendier, fondateur de l’asbl Marc et Corinne, du nom de sa fille assassinée. Constatant que coupables et familles de victimes sont confrontés aux mêmes difficultés de réhabilitation sociale après le drame, aux mêmes démons, les deux hommes mettent sur pied le projet «Re-vivre» pour prévenir la délinquance et promouvoir la justice réparatrice. «C’était un peu comme si les Israéliens et les Palestiniens travaillaient main dans la main, c’était incroyable, c’était mon ami. Je n’ai pas fait le deuil», confie Mahy.

Disparu brutalement en 2011, Malmendier a laissé un grand vide. Mais d’autres projets se profilent et se succèdent: une autre pièce, un livre, des collaborations avec des chercheurs. L’ex-détenu est devenu une référence, même si la reconnaissance est à géométrie variable: «J’ai appris à être connu et reconnu, mais depuis onze ans que je fais ce travail d’éducateur, je n’ai toujours pas de contrat de travail», explique celui qui survit grâce à de petits boulots. Parfois aussi, Jean-Marc Mahy rêve de passer à tout autre chose. «Un jour, je tournerai la page», lance-t-il. Car celui qui connaît par cœur des dizaines de citations aime à rappeler la phrase de D.H. Lawrence: «Si seulement nous pouvions avoir deux vies! La première, pendant laquelle nous ferions toutes les erreurs; la seconde, où nous en profiterions.» Mais cette deuxième chance, au fond, ne se saisit peut-être pas ailleurs que sur scène – dans un poignant premier rôle.

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