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Jacques Testart: «Nous sommes habitués à confondre élections et démocratie»

© Jérôme Panconi
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  • Par Rafal Naczyk
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Jacques Testart est biologiste. Dans son dernier ouvrage L’Humanitude au pouvoir: comment les citoyens peuvent décider du bien commun, il défend la capacité des citoyens à prendre des décisions dans tous les enjeux scientifiques, sociaux et politiques.

Aujourd’hui directeur de recherche honoraire à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), Jacques Testart fut à l’origine de la naissance du premier bébé-éprouvette, Amandine, en 1982. Auteur de plusieurs ouvrages critiques sur les sciences, il n’hésite pas à quitter son laboratoire pour prendre part au débat public, notamment au travers de la Fondation Sciences citoyennes qu’il préside. À l’instar du Belge David Van Reybrouck, il prône de développer des «conventions de citoyens», tirés au sort, pour débattre de «choix de société» et propose de transformer le Sénat en une assemblée d’individus eux aussi sélectionnés au hasard. Selon lui, ce processus engendre une effervescence intellectuelle, sociale et affective, qui se traduit par la fabrique de propositions citoyennes concrètes. Une forme de responsabilité nouvelle qu’il nomme «humanitude».

Alter Échos: L’époque est paradoxale: d’un côté, les élections européennes battent des records d’absentéisme, d’un autre côté, les réseaux sociaux abreuvent le monde en prises de position engagées. Assiste-t-on à l’éclatement de la «démocratie représentative»?

Jacques Testart: Nous sommes habitués à confondre élections et démocratie. Mais le bien public, par définition, ne peut pas émerger d’un petit groupe de représentants. L’historien flamand David Van Reybrouck rappelle, dans son essai Contrer les élections, que le vote pour des représentants est, à l’origine, une démocratisation quantitative et non qualitative. Aujourd’hui, la pratique de la «démocratie électorale» a montré ses limites: le pouvoir est accaparé par quelques partis, les élus continuent à cumuler des mandats, d’autres sont compromis avec des intérêts économiques… Il n’y a quasiment plus de programme politique, simplement des promesses noyées dans du marketing, et encore on constate trop souvent qu’elles ne sont pas tenues. Ce n’est pas ça la démocratie. Je pense que la politique n’est pas un métier. On ne peut être politique à vie, comme le sont beaucoup d’élus, sans être déconnectés de la société, s’enliser dans des fonctions, obtenir certains avantages et ne plus pouvoir en sortir! La faillite se fait de plus en plus visible. Même les politiques pleins de bonne volonté ne vivent plus comme des citoyens ordinaires.

A.É.: Le protocole démocratique propose certains outils de consultation citoyenne. Parmi lesquels le référendum. N’est-ce pas suffisant?

J.T.: Pratiqué dans des conditions expéditives, le référendum ne vaut pas mieux qu’un sondage d’opinion. Mais si tous les moyens médiatiques sont mobilisés afin qu’il devienne impossible pour quiconque d’échapper à la controverse, d’en ignorer les diverses facettes, le référendum devient un outil authentiquement démocratique… à condition que le pouvoir en respecte le résultat. Or, en 2005, en France, l’expression populaire n’a pas été respectée. Parce qu’un des défauts du référendum, c’est qu’il n’a pas de protocole. Mais en démocratie, il ne peut y avoir de procédure à la carte en fonction du projet de certains: ou bien la procédure est de qualité démocratique ou bien elle ne l’est pas, quelle que soit la question traitée. Le problème, c’est que la démocratie actuelle ne propose que des leurres pour faire semblant de répondre à une demande ou étouffer une colère des gens. J’appelle leurres démocratiques, notamment, des débats où le citoyen a le droit de s’exprimer, mais pas d’influencer fortement la décision. Car, d’une part, ceux qui y participent sont surtout des gens impliqués, militants ou lobbyistes; et, d’autre part, les conclusions ne sont pas prises en compte par les pouvoirs publics! Dans ces conditions, impossible de mettre en évidence un avis informé et indépendant, et donc de formuler des mesures conformes au bien commun.

A.É.: Depuis une quinzaine d’années, vous militez pour que les citoyens participent de façon active aux débats politiques et obtiennent le pouvoir de décider. Cela signifie-t-il que la politique devrait être déprofessionnalisée?

J.T.: Les politiques ne sont pas les plus avisés des citoyens. Nos dirigeants ne sont plus crédibles et les urnes ne se remplissent plus… La démocratie exige le respect des avis de citoyens «neutres», préalablement complètement informés. En majorité, les politiques se fichent de l’opinion publique – sauf pour ce qui permet d’être réélu! – et décident sous la pression des lobbies. Je pense qu’une partie du personnel politique, par exemple le Sénat, devrait être composée de citoyens désintéressés du pouvoir, mais appréciés de la population. Et tirés au sort pour servir l’intérêt commun. Ce qui offrirait le double avantage qu’ils soient indépendants et ne fassent pas carrière. Remplacer le Sénat par une assemblée de citoyens «ordinaires» pour surveiller ce que font les députés élus au Parlement, les alerter, les interpeller, recueillir et promouvoir l’avis de conventions de citoyens sur tous les sujets controversés, ce serait le début d’une «vraie» démocratie.

A.É.: Justement, en quoi consiste «la convention de citoyens» que vous avez développée avec la Fondation Sciences citoyennes?

J.T.: La convention de citoyens donne sa place aux citoyens ordinaires, qui acceptent et s’impliquent dans l’élaboration d’une loi, aux côtés des experts, des politiques et de la société civile (associations, syndicats), fréquemment convoqués. C’est une tâche d’intérêt collectif, une procédure de participation qui combine une formation préalable où les citoyens étudient, une intervention active lors de laquelle les citoyens questionnent, et un positionnement collectif au terme duquel les citoyens rendent un avis. Tout sujet d’intérêt général suscitant des controverses est susceptible de faire l’objet d’une convention de citoyens, dès lors que les connaissances en la matière ont atteint un certain niveau de maturation. Ces procédures sont très formalisées, avec un protocole strict. Elles entretiennent aussi la notion du contradictoire qui devrait être une règle dans l’expertise. La formation donnée aux citoyens est un point majeur: il ne s’agit pas de nier le savoir des chercheurs, mais de se méfier des intérêts auxquels ils peuvent être assujettis. Pour construire ensemble le bien commun, il faut faire appel à des personnes qui n’ont pas d’opinion arrêtée ou suggérée par des porteurs d’intérêts. De même, les citoyens participants ne sont pas payés, mais indemnisés. Cela fait huit ans que la Fondation Sciences citoyennes a rédigé, avec des juristes et des sociologues, un projet de loi qui définit la procédure des conventions de citoyens. J’ai rencontré de nombreux responsables politiques, notamment au niveau européen, qui m’ont assuré que c’était passionnant, mais aucun n’y a donné suite. C’est pourtant une arme citoyenne qui permettrait de vivre dans une vraie démocratie. Nous militons pour que cette procédure de convention citoyenne soit institutionnalisée. Elle susciterait beaucoup plus d’implication du citoyen, qui aurait l’assurance d’être entendu et de participer à l’intérêt général.

 

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