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Social et santé

Gesù : une expulsion, et après ?

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  • Par Cédric Vallet
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Alter Échos revient à froid sur l’expulsion des 200 occupants de l’église du Gesù. Que sont-ils devenus un mois et demi après ? Quelles leçons tirer ? Un évènement médiatique qui rouvre le débat entre partisans et opposants des occupations temporaires.

Aïtor est le dernier irréductible. Il ne quitte pas l’église du Gesù et vit sur le perron de ce bâtiment qu’il occupa pendant plus d’un an et demi. Tant pis pour le froid. « C’est plus difficile à supporter la journée que la nuit », dit-il en pointant du doigt ses deux sacs de couchage. Sur de grandes pancartes, on peut lire ces mots : « Les 250 habitants du Gesù, c’était ici. »

Si Aïtor brave le froid et refuse de rejoindre ses anciens partenaires d’occupation, au Samu social ou ailleurs, c’est pour qu’on n’oublie pas ce qui s’est passé ici, au Gesù, à l’aube, le lundi 4 novembre. Une véritable démonstration de force pour que les occupants quittent une bonne fois pour toutes cette ancienne église. « Il y avait des personnes âgées, des petits enfants. C’est vraiment très intelligent d’expulser juste avant l’hiver. Merci beaucoup », lâche Aïtor, non sans amertume.

L’expulsion du Gesù aura laissé des traces. De l’acrimonie et de la colère. Surtout à l’encontre d’Émir Kir, le bourgmestre socialiste de Saint-Josse, qui ordonna l’intervention policière. « Un calcul politique froid et horrible », dénonce Alexis Deswaef, l’un des deux avocats des occupants qui voit dans ce « coup de force », « une manière de montrer à son électorat ou à sa communauté, aux commerçants du quartier, qu’il peut prendre des décisions fortes ». Les associatifs, les avocats, sont toujours sonnés. Ils ne comprennent pas « cet empressement à expulser ». Ils tentent de trouver des réponses, certains imaginent des agendas secrets.

Émir Kir, de son côté, en reste à sa version initiale : « La décision était douloureuse à prendre, mais quand tous les signaux vont dans le même sens, il faut agir », nous dit-il. Ces signaux, on les connaît. Ils étaient envoyés par le propriétaire, par l’Union des locataires marollienne (l’ULM), qui accompagnait les occupants, par les avocats, par les services communaux. On y parlait « d’exploitation, de prostitution, de violences, de trafics ». On y évoquait les graves problèmes d’insalubrité, les risques d’incendie, la surpopulation. Plus de 200 personnes y vivaient alors qu’en 2011, lorsque la convention d’occupation temporaire avait été signée, ils étaient environ 130.

ENCADRE

Où sont les expulsés ?

Le 4 novembre au soir, 140 personnes ont été expulsées de l’église du Gesù. Un nombre non négligeable d’entre elles ont été relogées ou sont en passe de l’être.

La commune de Saint-Josse loue neuf appartements de transit à 44 personnes. Les services de la commune y assurent un accompagnement social.

Christos Doulkéridis a mandaté la Strada et la Fébul pour proposer un plan de relogement. La Région a proposé des conventions d’occupation temporaires de six mois aux communes et aux sociétés immobilières de service public pour certains de leurs logements sociaux ou publics vides. La Fébul assure l’encadrement et l’accompagnement social. Onze appartements sont « en cours d’occupation », selon la Fébul. Environ 40 personnes seraient relogées à ce jour. Une vingtaine de personnes sont « en attente ».

Enfin, Émir Kir a lancé un appel à ses collègues bourgmestres de Bruxelles-Capitale. Ixelles y aurait répondu en proposant un appartement de transit.

Il resterait quatre familles et « quelques isolés » pour lesquels « il n’y a aucune solution », selon la Strada. Certains ont trouvé des solutions par eux-mêmes.

FIN ENCADRE

Pouvait-on faire autrement ?

Dans ce contexte délétère, fallait-il expulser ? Le propriétaire du Gesù, Pierre Buyssens, au vu « de la situation intenable et du risque que des gens meurent », semblait en être convaincu. Le 18 octobre dernier, il avait enjoint les occupants de quitter les lieux dans les dix jours. « L’idée était d’entamer une procédure d’expulsion, devant le juge de paix, en prenant le temps, en cherchant des solutions de relogement, explique-t-il. Mon objectif était de pousser les uns et les autres à prendre leurs responsabilités. »

Le 25 octobre, Christos Doulkéridis (Ecolo) sort du bois. Son cabinet propose « une évacuation en douceur, en mandatant la Strada pour mettre en place un plan de relogement ». Pendant ce temps, le Gesù devait se réorganiser en assemblée générale des occupants, puis décider de fermer ses portes pour contrôler les allées et venues. Même si ces propositions sont « arrivées un peu tard », selon Alexis Deswaef, elles avaient au moins poussé le propriétaire à « suspendre sa procédure ».

Après quatre ans d’occupation temporaire, aurait-on pu, soudainement, réorganiser l’occupation, évacuer rapidement 200 personnes, sécuriser les lieux… et mettre fin aux dérives dénoncées par les associations ? Certains le pensent, comme Stéphane Heymans, responsable des projets belges à Médecins du monde : « L’expulsion du Gesù est un gros gâchis. Un cadre institutionnel se mettait en place, des solutions de relogement allaient arriver, des mécanismes allaient être créés pour la sécurisation du bâtiment. » Et les fameuses dérives. La prostitution, les trafics. L’ULM les relativise : « Le Gesù n’était pas non plus un bordel bruxellois. La prostitution, les trafics, c’est aussi lié à la pauvreté, à la situation que les responsables politiques ont laissé pourrir. » Quant à Émir Kir, sa décision était prise. Quatre ans d’occupation temporaire, c’était trop. « C’est une question de timing, nous dit-il. En août, une assistante sociale se fait agresser. Le temps que je contacte d’autres autorités, que je commande différents rapports sur la situation… le 23 octobre, j’ai coorganisé un colloque avec des associations sur les familles roms. Je crois que j’avais été assez clair sur mon intention de prendre mes responsabilités. »

Un vrai panier de crabes

« On peut critiquer la décision d’Émir Kir. Mais en même temps, on était dans une situation non gérée, avec un secteur des sans-abri totalement absent », affirme Jean-Louis Linchamps de la Strada, association mandatée, avec la Fébul (Fédération bruxelloise de l’union pour le logement), pour mettre en place un plan de relogement.

« L’encadrement de l’occupation a posé problème, l’ULM a été mise en difficulté. Les signaux de l’ULM, nous les avons eus trop tard et nous ne les avons pas assez pris au sérieux », poursuit-il. Et de dresser un tableau assez complexe des interventions dans cette ancienne église : « Quelques associations étaient encore présentes l’été dernier. Elles travaillaient avec les familles, mais avaient laissé tomber la collectivité. Il n’y avait pas de réflexion sur la façon de gérer la vie communautaire de 200 personnes. Pas de réunion entre les différents intervenants. C’est ce qui a fait exploser la situation. »

À côté de cette situation chaotique décrite par la Strada, les bisbilles entre associations, pouvoirs publics et collectifs reprennent de plus belle. De petites associations dénoncent le manque de relais et d’implication au Gesù de la part des grosses associations. Ces dernières affirment qu’elles n’ont pas vu les petites lorsqu’il s’agissait de réfléchir à des solutions structurelles aux problèmes des familles en errance à Bruxelles. Un vrai panier de crabes.

ENCADRE

Témoignages

Hedwika est slovaque. Elle fait partie des personnes relogées à Saint-Josse avec ses deux enfants, dont son nourrisson de deux mois. Son appartement est très proche de l’église du Gesù. Un salon, une chambre, une cuisine. « C’est mieux qu’au Gesù », dit-elle, « mais ce n’est que pour six mois. Qu’est-ce qu’on va faire après ? » « J’ai vécu dix mois au Gesù, mais je connaissais depuis longtemps. Kir, il parlait de la drogue et de la prostitution, mais ce n’est pas vrai. On était comme une famille. J’ai attendu un mois et demi pour avoir ce logement, mais maintenant, comment je vais payer les charges ? »

Amine pose un autre regard sur les événements. Lui, il n’a pas été relogé. Il est hébergé au Samu social. « Il y avait des problèmes au Gesù. Mais comme partout ailleurs à Bruxelles. Il faut voir les solutions. Une nouvelle occupation ? On en parle. S’il y a un suivi, un encadrement, alors ça peut marcher. Mais pendant quatre ans, il n’y a pas eu de suivi et ça n’a pas marché. Ces occupations, ça marche quand les gens choisissent ce mode de vie. Au Gesù, nous n’avions pas le choix. Mais malgré ça, nous avons cohabité et vécu ensemble, malgré les tensions qui venaient de l’extérieur. Quant aux familles qui ont aujourd’hui un logement, elles sont satisfaites, je pense. Elles ont retrouvé leur dignité. Personne ne doit vivre dans les conditions qu’on a vécues. On leur offre aujourd’hui la chance pour qu’ils avancent. Ils doivent la saisir. Les six mois : c’est leur chance. »

FIN ENCADRE
Un mal pour un bien ?

Aujourd’hui, sur les 140 personnes expulsées de l’église du Gesù (plus d’une soixantaine avaient quitté les lieux avant l’intervention policière), plusieurs ont été relogées (voir encadré). D’autres sont toujours au Samu social. Les avocats estiment que le relogement a pris trop de temps et qu’Émir Kir n’a pas respecté sa parole de trouver des solutions pour les personnes expulsées.

Soyons de bon compte, face à l’urgence, les autorités ne sont pas restées les bras croisés. « L’expulsion a provoqué des réactions, explique Jean-Louis Linchamps. En vingt ans de travail, je n’ai jamais vu une situation où l’on relogeait 90 personnes en un mois. C’est une réponse qui n’est pas sans contradiction. Pourquoi n’y a-t-il pas ce genre de propositions pour les familles ou les personnes qui n’étaient pas au Gesù, mais qui sont aussi expulsées ou vivent à la rue ? » En tout cas, pour les relogés, le travailleur de la Strada pense que leur « situation est meilleure que dans un lieu sans chauffage avec 200 personnes ». De nombreux observateurs constatent les efforts qui sont faits pour proposer un accompagnement social intensif et de qualité aux occupants. Dans ce contexte, Émir Kir a beau jeu de rappeler sa stratégie de la tension : « Aujourd’hui, il faut se réjouir pour ceux qui sont relogés. Il a fallu un rapport de force pour trouver ces logements », évoquant en particulier les 11 appartements trouvés par la Région.

Cette façon de voir est loin de convaincre le monde associatif. L’ULM rappelle qu’à Saint-Josse, les gens doivent payer un loyer et que dans les logements dégotés par la Région, ils devront s’acquitter des charges, « alors que les personnes n’ont pas de revenu ». Quant à la durée de l’accueil dans ces maisons et appartements, elle n’est que de six mois, prolongeables dans certains cas. « Un accompagnement social de six mois, notamment pour les familles roms, n’est pas suffisant pour l’insertion sociale », regrette Stéphane Heymans.

Mais la principale épine dans le pied des responsables politiques reste les personnes non relogées. « Il y a quatre familles et une série d’isolés pour lesquels aucune solution ne se profile », nous dit-on à la Strada. Quatre familles qui s’enlisent au Samu social. Pas de solution concrète de relogement… mais des bruits d’une nouvelle occupation. Des discussions entre occupants, associations et collectifs ont lieu. Une occupation qui serait, bien sûr, « mieux cadrée », qui éviterait les erreurs du passé.

Les occupations : une ligne de fracture

Une nouvelle occupation ? Émir kir dit tout le mal qu’il en pense : « Une nouvelle occupation n’est pas une bonne idée. Il faut responsabiliser les gens, les aider à vivre de manière autonome. Faire des squats quand les gens n’ont pas de revenu, c’est permettre l’exploitation des faibles par des bandes. » Alors que Christos Doulkéridis pense plutôt que les conventions d’occupation temporaire, notamment dans les logements publics ou sociaux en rénovation, sont « une espèce de solution », à condition que l’on parle de petits groupes et qu’elles soient solidement encadrées. Il rappelle au passage que l’ensemble des partis du gouvernement bruxellois, dont le PS, a voté le nouveau code du logement, le 28 juin dernier, qui offre un cadre légal au principe des occupations temporaires.

Derrière les piques politiciennes, l’échauffement électoral, se cache une ligne de fracture entre partisans chevronnés des occupations et ceux qui s’en méfient ouvertement. Chez Émir Kir on estime qu’une occupation peut fonctionner lorsqu’elle est le fait de « bobos », mais qu’il faut avant tout « donner la priorité au logement. Monsieur Doulkéridis devrait se rappeler qu’il est ministre du Logement, pas des squats. Car lorsqu’on fait que le provisoire devient durable, la situation est indigne de notre société ». Du côté des partisans des occupations temporaires, on met en relation le nombre de bâtiments vides à Bruxelles, en relation avec le nombre de sans-abri ou de mal-logés. « La collectivité doit être prête à les ouvrir et à les aménager pour une occupation précaire le temps de trouver mieux », plaide Alexis Deswaef.

Vers une task force

Au-delà des polémiques sur l’opportunité d’ouvrir de nouvelles occupations, des associations attirent l’attention sur une problématique de fond : celles des familles roms en errance à Bruxelles. Celles qui occupent un bâtiment de l’ULB depuis plus de trois ans. Celles qui vivaient au Gesù. Des citoyens européens exclus et discriminés, très loin de l’insertion. Pour elles, Médecins du monde, le Ciré, la Ligue des droits de l’Homme ont publié un manifeste. Dans ce texte, une recommandation attire l’attention : créer une task force composée de représentants des différents niveaux de pouvoir concernés. Avec l’idée d’en finir avec le ping-pong institutionnel. Cette task force a été créée il y a quelques jours, sous la houlette de Rudy Vervoort, ministre-président de la Région bruxelloise. Peut-être l’une des pistes de sortie de la précarité pour ces familles sans logis… peut-être.

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