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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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Social et santé

Drogues à ciel ouvert, cocktail de risques

Au bord du canal, à Sainctelette (Bruxelles). Quelques marches pour se soustraire au regard des passants © Billy Miquel / Collectif Krasnyi
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En Belgique, des personnes sans logement, d’autres qui ont retrouvé un toit mais conservent leurs habitudes d’errance, n’ont pas d’autre endroit où consommer qu’un squat délabré, un parking ou une berge de canal. Aux dépens de leur santé, mais aussi de leur dignité. Reportage à Bruxelles et à Charleroi. (Tous les consommateurs sont cités sous des noms d’emprunt.)

Un endroit où se cacher (Bruxelles, juin 2015)

Ribaucourt. Le lieu de deal est connu de tous: police, travailleurs sociaux, riverains. Un magasin de photocopies qui jouxte l’entrée du métro en fait même son petit négoce, vendant de l’aluminium prédécoupé. Auparavant, les bouteilles d’ammoniaque trônaient en vitrine, mais elles ont dû être enlevées.

Maigre, le regard couleur cendre mais rieur, James s’approche. Il a 54 ans et est polyconsommateur (il consomme, avec une certaine fréquence, plusieurs substances psychoactives). Sa main droite est volumineuse, y subsistent les cicatrices laissées par ses nombreuses injections. Des rides profondes sillonnent son visage malingre, qui se teinte de malice à l’évocation de son petit business dans le quartier: comme beaucoup, il deale un peu par-ci, un peu par-là, pour se faire de l’argent. «Cela fait 35 ans que je consomme. On est la génération sacrifiée. À l’époque, on se faisait taper dessus par la police. Avec un casier judiciaire, après, c’était impossible de trouver un boulot. Alors on magouille pour survivre. Parce qu’avec 530 euros par mois c’est impossible.»

À quelques centaines de là, le canal gît, immobile, cachant en ses profondeurs secrets et mystères de Bruxelles. Nous sommes à la place Sainctelette, qui surplombe la station fantôme de la ligne 2 du métro de Bruxelles, entre Yser et Ribaucourt.

James habite à X., chez sa mère. «La rue pour moi, c’est fini», explique-t-il. Mais il ne veut pas consommer chez lui. Alors il vient ici. En dessous du pont de Sainctelette. À cet endroit de la ville, le pont qui chevauche le canal est large. Au-dessous, il regorge de petites salles enfouies sous la terre, dans lesquelles les consommateurs de cocaïne et d’héroïne se dissimulent du regard des passants pour fumer, se piquer. Ces lieux ont été fermés les uns après les autres. Mais l’un d’entre eux demeure ouvert.

Une fois fournis en dope, les consommateurs se rendent au Médibus s’il est là. Deux fois par semaine, le bus de Médecins du monde et de l’asbl Dune fait office d’espace de soins ambulant à destination des sans-abri et des toxicomanes. Ces derniers peuvent aussi y dégoter seringues et matériel stériles, avant de venir se camoufler ici, dans le ventre encrassé de la capitale, où ils viennent combler le manque.

Le long du pont, un escalier rejoint le quai: une porte, forcée, est ouverte. Personne à l’intérieur. Il fait noir, l’acidité de l’air prend aux narines. On entend le bruit saccadé des voitures circulant sur le pont sans se douter de la singularité des fragments de vie souterraine qui se déroulent sous la voirie. De gros tuyaux traversent le petit local. Au sol jonchent un amoncellement de détritus, canettes, seringues, excréments. Un cumulus de crasses qui s’accumule au fil du temps et des passages.

James pointe du doigt la berge opposée du canal. «En face, il y en avait qui dormaient. Et là, c’était mon endroit à moi, commente-t-il. Mais tout a été fermé. Et quand Bruxelles-les-bains va démarrer, ils vont fermer ce local-ci aussi.»

Ici les gars passent et repassent. Le lieu verrait défiler entre 200 et 300 personnes à la journée. «Les fumeurs, ils aiment bien s’asseoir et discuter. Les injecteurs, ils se trouvent un endroit. Ils se piquent et puis s’en vont.»

De l’autre côté du pont, quelques marches mènent à la rive. Les mêmes objets agrémentent le décor: seringues usagées, canettes éventrées. Une pipe à crack improvisée avec une petite bouteille en plastique. Des cuillères fabriquées avec des boîtes de soda. Des rebuts de citrons, qui remplacent l’acide ascorbique et permettent d’acidifier l’eau dans laquelle l’héroïne est dissoute. «Ils sont beaucoup trop acides, bourrés de bactéries et de produits chimiques, et tu te fous ça dans le bras…», commente Christopher Collin, coordinateur de l’asbl Dune, active dans la réduction des risques. «On dit que les consommateurs ne prennent soin de rien. Mais ce sont les seuls endroits cachés qu’ils trouvent.»

On dit que les consommateurs ne prennent soin de rien. Mais ce sont les seuls endroits cachés qu’ils trouvent.

(Entre-temps, le local a été fermé, mais les consommateurs continuent à fréquenter les berges du canal. Entre-temps, James a trouvé un appartement à lui.)

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© Billy Miquel

Dans les interstices de la culture (Charleroi, automne 2015)

La consommation se pose où elle peut. À Charleroi, elle s’est installée dans les espaces reliant plusieurs foyers culturels de la ville. Laurence Przylucki est directrice de l’asbl Le Comptoir, association de réduction des risques et un comptoir d’échanges de seringues. Un sourire chiffonné aux lèvres, elle lance: «Tu peux admirer une expo au BPS [le BPS22, ancien lieu industriel reconverti en Musée d’art de la province de Hainaut, NDLR] et en même temps contempler une scène ouverte de consommation: c’est Charleroi!»

Tu peux admirer une expo au BPS22 et en même temps contempler une scène ouverte de consommation: c’est Charleroi!

Longeant la portion ouest du ring à sens unique qui surplombe la ville wallonne, le Palais des Beaux-Arts, la Géode (palais des expositions), le BPS22 et la bibliothèque communiquent entre eux par un vaste ensemble de parkings construits sur plusieurs niveaux, eux-mêmes raccordés par des escaliers et des rampes bétonnées. Autant de petits recoins où venir s’abriter le temps d’un shoot, avant de passer son chemin.

Passer son chemin. Car les consommateurs d’héroïne ou de cocaïne sont très mobiles. «Ces lieux sont des charnières entre lieux de vente et lieux de résidence, souvent des squats. Ils n’y restent pas des heures», expliquent Jérôme Boonen et Christophe Brisme, de Carolo Rue, un service du CPAS de Charleroi qui s’adresse aux usagers de drogues en rue. «Ils consomment, ils discutent. La consommation, ce sont aussi des moments de convivialité. Mais pour eux c’est la course perpétuelle: réunir leurs 50 euros, trouver leur dealer, et quand ils sont en situation de manque, il faut aller au plus vite. C’est toute une stratégie qui est mise en place. En fait, ce ne sont pas des feignasses, ils bossent comme des malades.» Certains iraient jusqu’à s’injecter en marchant. Pour ne pas perdre de temps. Pour se débarrasser rapidement de leur matériel et effacer les preuves.

Le centre-ville de Charleroi est constamment investi par les dealers et les consommateurs. Mais le phénomène se déplace, quelques mètres par-ci, quelques mètres par-là, en fonction du climat, des événements qui se déroulent dans la ville, mais surtout des interventions de la police.

Carlos vit en squat depuis sa sortie de prison en 2013. Avant son incarcération de cinq ans, il était déjà en rue. Le regard inquiet, la paupière qui clignote, il témoigne.

Je ne fais pas ça pignon sur rue, j’essaye de rester discret. J’évite les endroits où il y a des enfants. Et ceux où il y a les flics.

«Je ne fais pas ça pignon sur rue, j’essaye de rester discret. J’évite les endroits où il y a des enfants. Et ceux où il y a les flics. Pour le moment, j’ai de la chance avec la police. Ils me demandent de partir et ça s’arrête là. Parfois j’ai droit à une fouille. Ils attendent 20 minutes pour savoir si je ne suis pas recherché, mais ils savent bien que non. S’ils voient que j’ai de l’argent, comme la mendicité est interdite, ils me le confisquent. C’est quasi du racket. À certains endroits ils sont plus laxistes qu’avant, mais à d’autres pas du tout. En 2005-2006, quand on faisait la manche à la gare, on nous tapait dessus. Aujourd’hui, non. Par contre, à Ville2 [centre commercial Ville2, au nord-est du centre-ville, NDLR] et à l’hôpital Notre-Dame [à côté du centre commercial en question, NDLR], les services de sécurité nous attrapent en traître, ils nous emmènent dans leurs bureaux et ils nous frappent. Ça ne sert à rien de porter plainte: certains flics regrettent presque de ne pas avoir été là pour nous frapper aussi.»

Le bourgmestre de Charleroi, Paul Magnette, a mis en place un plan presque militaire pour revitaliser la ville. La mendicité est autorisée dans certains quartiers de manière tournante, les prostituées sont sommées d’aller exercer sous un pylône du Ring, la consommation d’alcool est bannie sur la voie publique. L’objectif est clair: chasser du centre ces présences inopportunes. «Il y a déjà des publics qui s’expatrient en périphérie, commente Jérôme Boonen. Peut-être que demain on sera amené à sillonner les 15 communes. En termes de moyens humains, ce sera difficile à porter.»

Dans le même sens, la Ville essaye de limiter le phénomène de consommation à ciel ouvert. Elle ferme l’accès aux bosquets, rase les arbres où se planquer. De leur côté, les gestionnaires de lieux culturels, embarrassés face à ce spectacle d’un autre genre qui s’offre à la vue des visiteurs, interpellent régulièrement les structures qui travaillent avec les usagers de drogues.

«Nous leur avons proposé d’installer un Résu [récupérateur externe de seringues usagées, qui ressemble à une petite boîte aux lettres, NDLR] dans la rampe de l’exposition. On a tenté la chose à plusieurs reprises. Mais, pour eux, cela voudrait dire ‘Venez, on vous accepte’ et c’est un message qu’ils ne veulent pas envoyer. Par contre, ils nous demandent de venir ramasser les seringues», expliquent de concert Laurence Przylucki et Jérôme Boonen.

Pour briser les murs qui s’élèvent entre toxicomanie et culture, Marylène Rigatuso, éducatrice au Comptoir, lance un projet photo en collaboration avec le BPS22, le centre culturel l’Eden, l’asbl Gsara (Groupe socialiste d’action et de réflexion sur l’audiovisuel) et le photographe Olivier Calicis. L’idée: amener des usagers qui vivent en squats à photographier leur lieu de vie avec des appareils jetables afin d’en faire une exposition (voir portefolio en p. 18-19). «C’est un travail sur les représentations sociales réciproques, explique-t-elle. Pour les usagers impliqués dans ce projet, c’était l’occasion d’être valorisés et de véhiculer une image plus positive. D’un autre côté, il s’agissait de travailler sur la peur d’entrer dans un musée, une bibliothèque.» Les images de ces lieux de vie singuliers vont aussi immortaliser le passé: la plupart de ces squats sont sur le point de disparaître (quand ce n’est pas déjà fait) dans le contexte de reconstruction de la «ville basse».

Le vernissage de l’exposition s’est déroulé le 27 octobre dernier au Musée de la photographie. Les habitants de ces squats, devenus photographes en herbe, n’ont pas eu l’occasion d’y assister: ils étaient tous derrière les barreaux. Deux usagers du Comptoir ont poussé les portes de l’exposition ce jour-là, deux autres se sont dérobés au dernier moment. Décidément, les portes de la culture restent difficiles à franchir. Mais l’une d’elles a été ouverte.

Des virus et des plaies (Bruxelles, Charleroi, automne 2015)

Se cacher nuit à la santé, voire empêche de se soigner. Jeune homme aux cheveux rasés, veste d’aviateur sur le dos, ce soir au Clip (le comptoir d’échange de seringues de l’asbl Dune à Bruxelles), Charlie se dit tendu. Hypertendu même. «Comme une corde de guitare.» Il joue avec la lame d’un couteau. «Si j’étais un voisin et que je te vois faire ça, je serais inquiète», lui signifie l’infirmière, l’invitant à ranger son ustensile. «Les voisins? Ils me connaissent. Ils croient parfois que je suis un habitant. Allez, je pars en quête de stupéfiants, mes jours sont comptés», ironise-t-il en quittant les lieux.

Sans blague? Les risques liés à la consommation dans de mauvaises conditions sont nombreux. Le VIH mais surtout l’hépatite C (VHC) guettent: on estime que 30 à plus de 80% des usagers de drogues par injection sont infectés par le VHC. Plus de 50% du public qui vit «en rue» est probablement touché par le virus.

«Le problème, c’est que c’est physiquement impossible de se soigner en étant en rue, déplore Carlos, porteur de la maladie. Le traitement nécessite six à neuf mois, il faut arrêter de consommer, les effets secondaires sont terribles.»

«C’est un traitement très lourd, parfois plusieurs injections par semaine, et qui donne beaucoup d’effets secondaires, confirme Martine Nieuwets, médecin au Comptoir à Charleroi. S’il est mal suivi, le virus peut devenir résistant. On ne le donne pas aux personnes en rue, car ils ne vont pas tenir le coup. Il faut être stabilisé, avoir un logement, une mutuelle. Parfois c’est mieux d’attendre cinq, dix ans, avant de l’entamer(1).» Au Réseau hépatite C, à Bruxelles, quelques SDF ont été traités avec succès. Mais le processus nécessite un accompagnement rapproché. Depuis 2015, de nouveaux traitements, moins longs et moins lourds, sont cependant désormais remboursés pour certaines catégories de patients(2).

Éviter le partage du matériel d’injection reste l’un des grands défis de la réduction des risques. En 2014, Julien Fanelli, responsable de projets à l’asbl Transit, réalise une enquête auprès de 36 usagers (dont 29 injecteurs) sur leurs pratiques. Pas moins de 52% d’entre eux déclarent avoir déjà utilisé la seringue usagée d’un autre et seuls 32% disent ne jamais avoir partagé le reste du matériel d’injection. La cuillère dans laquelle est réalisée la préparation mais aussi le filtre, entre autres, véhiculent pourtant virus et bactéries.

«La prise de psychotropes est à l’origine une manière de recréer du lien, à l’image du rituel du joint qui passe de main en main, explique le travailleur social, inquiet de ces résultats. Ils ont cette fonction de créer un sentiment d’appartenance à une communauté. Or, le message de la réduction des risques, c’est de ne pas partager. On doit faire face à cette difficulté.»

La prise de psychotropes est à l’origine une manière de recréer du lien, à l’image du rituel du joint qui passe de main en main. Or le message de la réduction des risques, c’est de ne pas partager.

Mais ce partage est loin d’être le seul motif de désordres sanitaires liés à l’injection. Outre les soins d’hygiène associés au fait de vivre en rue, Sophie, infirmière à l’asbl Dune, soigne veines enflammées, plaies et abcès.

«Je n’ai plus de veine, témoigne un jeune usager du Comptoir à Charleroi en nous montrant ses bras. Chaque fois que j’en trouve une, au bout de dix fois, c’est fini. Tous les trois, quatre jours, je galère pour en retrouver une autre.»

Le dispositif de réduction des risques n’est que partiellement efficace vu les conditions dans lesquelles ils consomment.

«Au moment de l’injection, la seringue stérile n’est plus la priorité, décrypte Jérome Boonen. Le dispositif de réduction des risques n’est que partiellement efficace vu les conditions dans lesquelles ils consomment. Ils ne sont pas en mesure d’appliquer les conseils qu’on leur donne.» L’eau des flaques ou des fonds de canettes servent à préparer l’injection, les mains ne sont pas lavées avant le shoot, des aiguilles abîmées sont réutilisées. Il arrive aussi aux consommateurs de s’injecter dans des parties du corps particulièrement sensibles. Cinquante-deux pour cent des usagers interrogés par l’asbl Transit se sont déjà piqués dans des zones dites «rouges»: la tête, le cou, les orteils, les aisselles, la zone génitale, l’aine ou encore les seins. Septicémies, endocardites… les risques sont multiples.

«Les usagers ont conscience que les bras sont la zone la plus ‘safe’. Mais ceux-ci sont rendus inutilisables parce que les veines se bouchent, parce qu’ils ont des abcès. Les usagers n’ont pas eu cette chance d’être formés. Ils apprennent sur le tas, avec d’autres. Et la logique de celui qui veut consommer à tout prix n’est pas toujours compatible avec celle qui vise à prendre soin de soi», détaille Julien Fanelli. «Qu’est-ce qu’on fait avec ces résultats? On les laisse se débrouiller tout seuls, se charcuter?», interroge le travailleur, convaincu de la nécessité de mettre en place un accompagnement à l’injection: «C’est au moment même de l’acte que le message peut passer.»

Une bonne partie des consommateurs s’injectent aussi des produits de substitution initialement prévus pour la voie orale. Pour le rituel du geste, l’effet est immédiat. Mais aussi parce que la qualité des opiacés dénichés en rue s’est tellement dégradée qu’ils contiendraient parfois moins de principes actifs que dans un produit de substitution. Conséquence, un deal de prescriptions s’organise: pour quelques euros, le cachet est détourné de son usage initial.

Dernier chiffre, pour le moins interpellant, 45% des usagers disent avoir eu une overdose au cours des six derniers mois. «Ces personnes qui ont le plus besoin d’avoir accès à une structure de soins de première ligne en sont les plus éloignées», conclut Julien Fanelli.

Sur la piste des pompes (Charleroi, novembre 2015)

© Billy Miquel

© Billy Miquel

Une couche épaisse de nuages noirs pèse sur la ville. Le vent fouette et la pluie menace. Jean-Pierre, ancien consommateur, arrive au Comptoir pour son premier «ramassage». Sac au dos, muni d’une grande pince aimantée et d’un box en plastique jaune, Marylène (éducatrice à l’asbl Le Comptoir) et lui se mettent en route, sur la trace des seringues usagées abandonnées çà et là dans la ville. Une sorte de jeu de piste un peu sombre, mais bien utile, puisqu’il permet d’éviter de nouvelles contaminations aux consommateurs qui se mettraient en tête de réutiliser ces seringues, mais aussi aux passants qui tomberaient malencontreusement sur les aiguilles infectées.

Aujourd’hui, direction la ville haute, décide Marylène. Grand-rue, plus exactement, où se dressent côte à côte trois, quatre bâtisses, abandonnées et délabrées. Petite et menue, l’éducatrice ne se laisse impressionner par l’inhospitalité des lieux. (La dernière fois, elle s’est pourtant retrouvée enfermée dans un squat.) Elle passe les portes défoncées, enjambe les barrières en bois, emprunte les escaliers scabreux en annonçant haut et fort son arrivée aux occupants éventuels.

Le paysage (intérieur) est dévasté. Les pieds crissent sur le verre brisé. Les narines se crispent. Pièce par pièce, ils scrutent le sol enseveli sous les crasses à la recherche des pompes (seringues) et des cuillères qui ont servi aux préparations injectées. Après un peu d’entraînement, Jean-Pierre a pris le tour de main. Il attire et regroupe à ses pieds les pompes vides et les attrape une à une pour les glisser dans la bouche ouverte du box jaune.

Dernier étage. Les chambres. Les seules pièces aménagées de la maison. Un matelas, une petite table de nuit de fortune, couverture et vêtements en boule sur le sol. Au mur, des messages d’une poésie toute particulière et un hibou gribouillé qui scrute la scène de ses yeux hébétés. (Dans la chambre à côté, un homme dort.)

Partout où elle passe, Marylène laisse son empreinte, déposant ce qu’elle appelle un «champ propre». Soit une feuille A3 dispensant des conseils sur les «bonnes» manières de s’injecter, et pouvant servir de petite table pour préparer l’opération en terrain sinon stérile, au moins relativement net. Ici le «champ» repose à côté d’un fascicule des Témoins de Jéhovah. Un autre type de message pour t’aider à sortir de la mouise.

«J’ai dormi une seule fois dans un squat, se remémore Jean-Pierre. Mais j’avais froid, on se fait piquer nos affaires, on se réveille au moindre craquement. C’était pas mon truc. Moi je passais des nuits blanches. Puis je me posais dans des pelouses, la journée, pour me reposer. J’ai dormi sous tente aussi, dans un petit bois, pendant trois mois environ. On était huit dans une grande tente bien compartimentée. On était super bien organisés, on avait même une douche solaire. On se prenait de ces draches, mais la tente tenait le coup.» Jusqu’au jour où la chienne d’Y. se jette sur la toile, la déchirant au passage de ses griffes acérées. «De toute façon, la vie en groupe, ce n’est pas facile», conclut Jean-Pierre, sa casquette vissée sur la tête.

À Charleroi, les squats ferment beaucoup plus vite qu’auparavant, commente Marylène. Une conséquence de la politique de Paul Magnette, qui souhaite revitaliser la ville tout en la sécurisant. «On vient murer les ouvertures, mettre des grillages pour empêcher les personnes d’y accéder. Mais où peuvent-ils aller? Les abris de nuit ne sont pas adaptés aux personnes qui consomment. On doit y aller dormir à telle heure. On ne peut pas y entrer et sortir à sa guise.»

Fin de la visite, les narines se réjouissent au contact de l’air frais; la pérégrination se poursuit à ciel ouvert. Butin du jour: 80 seringues et quelques centaines de cuillères en deux bonnes heures de travail(3). Et hop, le box plein est jeté dans le conteneur jaune qui trône dans la salle de la permanence du comptoir d’échange, avalant goulûment toute trace de ce comportement banni.

Jean-Pierre encaisse les 15 euros promis pour son travail et se glisse dans la bruine qui a commencé à tomber sur la ville hennuyère, pressé de retrouver l’appartement qu’il a enfin réussi à louer. Un petit deux-pièces, 460 euros mensuels eau comprise, où il invite souvent l’un ou l’autre copain dans la dèche à partager un bon spaghetti à la viande kefta.

Un endroit où se poser (Bruxelles, Charleroi, automne 2015)

Le Clip. Le comptoir d’échanges de seringues de l’asbl Dune est situé près de la porte de Hal, dans «le bas de Saint-Gilles». C’est ici que se concentrent les couches les plus populaires de la commune bruxelloise, même si le phénomène de boboïsation en dévale résolument les pentes, telle une coulée de lave qui se répand en direction de la gare du Midi.

Les portes s’ouvrent tous les soirs sauf le dimanche. Ici, les uns ne font que passer, d’autres s’installent dans le petit salon pour boire un café, manger un morceau de lasagne. Des soins infirmiers sont dispensés. L’objectif n’est pas seulement de soulager les petits bobos, mais aussi de proposer un suivi psychosocial et d’essayer de «raccrocher» les usagers à la première ligne de soins et aux services sociaux. C’est que les risques ne sont pas seulement sanitaires, ils sont aussi sociaux: ceux de la désinsertion.

On frappe. Bedonnant, cheveux gominés, tee-shirt jaune vif et baskets, Roberto débarque avec son frère, la version chétive de la fratrie, qui vient pour des soins. Cela fait six-sept ans que Roberto fréquente le lieu: «Quand je suis arrivé en Belgique, dans la capitale de l’Europe, je me suis dit: ‘C’est quoi ça? Il n’y a pas de salle de shoot ici, c’est grave!’ Le Portugal est un petit pays, il y a la crise là-bas, mais pourtant ça existe.»

Dans un français teinté d’un accent lusophone à couper au couteau, il raconte les salles de consommation portugaises. «Ils te donnent du matériel. Il y a une salle pour ceux qui fument, une autre pour ceux qui se piquent. On peut t’aider à te piquer si tu ne trouves pas ta veine par exemple. Et ils sont là s’il y a un problème, pour les premiers soins, pour appeler les secours. Ils peuvent aussi tester tes produits.»

Des locaux pour consommer? Carlos, de Charleroi, n’y croit qu’à moitié. «Ce serait pas mal d’avoir un endroit encadré. Mais il y a toujours un revers à la médaille. Peut-être une atteinte à la vie privée, la peur d’être étiqueté, que l’accès ne soit pas anonyme.»

«On dit qu’il faut un projet dans la vie. Vous avez déjà vu Superman? Il sait voler, il a des pouvoirs, mais même lui il a besoin d’aide. Alors tu imagines, quelqu’un comme moi… Ce qu’il me faudrait? Un propriétaire compréhensif qui me ferait confiance.» Car selon Carlos, pour sortir de la panade, rien de tel qu’un toit au-dessus de la tête. S’il avait un logement, il consommerait beaucoup moins. Peut-être même qu’il réussirait à arrêter.

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