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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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Social et santé

DoucheFlux : révolutionnaire ou humanitaire ?

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Interview croisée entre Laurent d’Ursel, fondateur de DoucheFlux, et Chahr Hadji, travailleur social critique sur cette initiative.

Artiste aux multiples casquettes, Laurent d’Ursel lance DoucheFlux1, un projet qui prétend, selon ses propres termes, révolutionner l’aide aux sans-abri à Bruxelles. On y proposera des douches, mais aussi des activités inédites, dont certaines sont déjà en cours, comme la réalisation d’un magazine et d’une émission radio. Une initiative vivement critiquée dans un article publié sur www.bxlblog.be par Chahr Hadji2. Le travailleur social, qui ne souhaite pas voir publié le nom de son employeur pour ne pas l’engager par ses propos, n’y voit qu’une démarche humanitaire de plus. Nous les avons invités à en débattre. Malgré leurs différends, ils se sont accordés sur la nécessité d’apporter du changement dans le secteur.

A.E. : Laurent d’Ursel, d’où vous viennent ce projet et votre intérêt pour les sans-abri ?

Laurent d’Ursel : J’ai dû être sans-abri dans une autre vie. C’est la formule la plus heureuse que j’ai trouvée, mais il n’y en a pas d’autres ! Dans le cadre de ma vie artistique, j’ai fondé le collectif Manifestement qui organise, chaque année, une manifestation présentée comme une performance d’art contemporain. En 2010, on y a invité les sans-abri. Être sans-abri, ce n’est pas être sans voix ! Mais la parole des personnes précaires est difficile à porter, parce qu’ils ne sont pas faciles à mobiliser. On a donc organisé des permanences politiques, qui ont abouti à la publication d’un recueil de témoignages « Revendications de (pré-)SDF bruxellois »3. Dans ce livre, on critique le secteur, où tout le monde est amené à bricoler, parce qu’on manque de volonté populaire et, par ricochet, de volonté politique pour se donner les moyens de faire face à une situation de plus en plus catastrophique. Comme c’est facile de critiquer, on a décidé de se retrousser les manches et de fonder l’asbl DoucheFlux.

A.E. : Chahr Hadji, vous avez une expérience dans différentes associations du secteur sans-abri. Comment réagissez-vous à cette critique ?

Chahr Hadji : Oui, il faut critiquer le secteur qui est pourri par les enjeux politiques. Bricolage, c’est le mot approprié. C’est du bricolage institutionnel ! Les politiques instrumentalisent les sans-abri pour faire pleurer dans les chaumières, mais il n’y a aucune stratégie à long terme. Les structures sont aliénées au politique. Un sans-abri ne rapporte rien et c’est difficile de faire fonctionner une association sans soutien financier public. Yvan Mayeur a une responsabilité, voire une culpabilité, dans ce qui se passe aujourd’hui dans le secteur. Il travaille pour ses intérêts politiques et stratégiques et écrase toutes les autres associations pour avoir le parti unique d’Yvan Mayeur.

L.D. : Il y a des associations indépendantes, qui ne sont pas agréées. Une fusion des énergies du public et du privé est indispensable. Le fond du problème, c’est qu’il y a une déconsidération pour tout ce qui ne vient pas de l’État. On ose nous dire : « Vous, les petites associations du privé, vous avez intérêt à ce que les gens restent à la rue » ! Yvan Mayeur a longtemps refusé de nous rencontrer. On lance une initiative que, certes, on peut critiquer. Mais quand la figure centrale de l’aide aux précaires attend un an pour nous recevoir cinq minutes, c’est que ce n’est pas l’intérêt des précaires qui est au sommet de l’agenda. La synergie entre les associations est un point de notre programme et nous proposerons aux associations qui le souhaitent de tenir une permanence dans nos bureaux. Un président d’association m’a dit : « Je veux que vous ouvriez, car on a besoin d’une permanence chez vous, mais ne le dites pas car comme nous travaillons avec le Samu, on va prendre cela comme une guerre contre le Samu ». Nous ne sommes pas ici pour la guerre et cette guerre me navre.

C.H. : L’aide aux adultes en difficulté est un gâteau qui ne croît pas beaucoup. Quand un nouvel acteur arrive, tout le monde se demande quelle part il va manger.

A.E. : DoucheFlux, à l’instar du Samu social français, ouvre la porte aux investisseurs privés, n’est-ce pas une piste de sortie ?

L.D. : En Belgique, les entreprises se battent plutôt pour avoir leur plaque au Théâtre de la Monnaie. Nous, on leur propose de valoriser leur image de marque par de l’action sociale. On a déjà le CEO d’AG Real Estate à nos côtés. Un vrai méchant capitaliste ! Et c’est grâce à ces sponsors privés que l’on rénovera notre futur bâtiment. Bâtiment abandonné, que nous louerons à l’État pour la somme d’un euro par mois.

C.H. : J’imagine déjà une plaque Cara Pils à l’entrée ! Le privé ne défend que ses propres intérêts, en l’occurrence, se payer une bonne image.

L.D : On peut bien afficher Vivaqua ou Cara Pils sur la façade, à la limite, ça m’est égal ! L’État est à sec, les pauvres sont de plus en plus nombreux et les riches sont de plus en plus riches. Mais les gens riches sont prêts à compenser. De plus en plus. J’appelle cela la théorie des vases communicants du capitalisme finissant.

C.H. : Je refuse ce libéralisme qui s’incruste partout. Même dans le social, on parle de marché ! L’interlocuteur doit rester l’État. Mais il faut le réformer pour que tout ne soit pas dans les mains d’un seul homme. Au Canada, il y a des procédures de subventionnement avec des commissions composées de professeurs, d’experts, qui statuent sur le bien-fondé des projets.

A.E. : Avec 30 douches, 400 consignes, un bâtiment de 900 m2, DoucheFlux voit grand. Pourquoi cette ambition ?

L.D. : Il faut que ce soit beau, grand et lumineux. Ce n’est pas de la mégalomanie. Nous pensons que le prestige du bâtiment aura un impact positif sur l’image que les utilisateurs ont d’eux-mêmes. À l’entrée, il y aura un panneau didactique où la personne précaire, qui se croit un poids pour la société, verra ce qu’elle engendre comme activités économiques qui permettent à d’autres de vivre, jusqu’au ministre. Le bâtiment sera tellement accueillant et vaste, qu’il y aura une confusion des étiquettes. L’étudiant qui a perdu son portefeuille ou le touriste fauché y seront les bienvenus. On craint et on a envie à la fois d’être recensé dans le guide du Routard.

C.H. : La mixité ne se décrète pas sur papier. La disqualification sociale naît dès que l’on pousse la porte d’un centre d’assistance pour les sans-abri. Le bâtiment du Samu social aussi est neuf et propre. Mais pousser la porte du Samu, c’est être renvoyé à une image de soi insupportable. C’est quelque chose de très violent ! Cet effet psychosocial ne pourra seulement qu’être atténué par le fait que ce soit beau et propre. Le seul vrai rempart, c’est le droit commun.

A.E. : Quand Chahr Hadji écrit que DoucheFlux n’est « qu’un dispositif particulier pour SDF et qui n’offre comme finalité que l’assistanat à la vie en rue », Laurent d’Ursel, que répondez-vous ?

L.D. : Que c’est exactement ce qu’on ne fera pas. Chez nous, ce sera écrit « scrabble interdit » en grand. On est là pour discuter, agiter les méninges, redonner le goût de l’action ! Le cœur de DoucheFlux, ce n’est pas les douches, c’est le flux. C’est la table ronde quotidienne, les films-débats, l’émission de radio, le magazine, les rencontres avec les écoles, etc. On connaît du monde, on dispose d’un grand réseau. Si un sans-abri exprime l’envie de monter une pièce de théâtre, je lui trouve en une semaine un metteur en scène ! DoucheFlux, c’est renvoyer les gens à leurs desiderata et les prendre au sérieux.

C.H. : Il faut une approche globale de la problématique et de la personne. Proposer une douche, c’est voir le problème par le petit bout de la lorgnette. Même si on essaie de faire tourner autour des projets plus épanouissants pour l’humain, à mon sens, on reste dans l’humanitaire. Vous allez mettre en place une institution pour laver les gens avec un million d’euros ! Avec ce budget, on peut faire tourner une maison d’accueil avec, réunis au même endroit, un toit, des douches, des repas, une prise en charge sur le long terme. Aujourd’hui, quand une personne vient me voir, je lui montre le guide des sans-abri et je lui dis : « Le matin, tu manges là ; le midi, là ; entre les deux, tu prends une douche à la Fontaine et tu fais la file au CPAS pour avoir une adresse de référence. » Dire ça à quelqu’un, c’est le meilleur moyen de l’installer à la rue, c’est l’empêcher d’avoir d’autres perspectives que celles de courir après un repas, une douche… Ce genre de dispositif ne fait que maintenir les gens à la rue et les éloigner du droit commun.

L.D. : En 2013, notre manifestation portera sur le droit de faire une grasse matinée par semaine dans les maisons d’accueil et les asiles de nuit. Est-ce que ce n’est pas de la politique, ça ?

C.H. : Mais c’est un projet qui est inaccessible pour beaucoup de sans-abri. C’est un public difficile à mobiliser. Ils doivent se battre tous les jours pour leur survie, ils ont d’autres priorités. Avoir un toit, c’est plus important que de manifester.

L.D : Sauf si c’est pour manifester pour un toit !

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