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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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Culture

Dans les musées,
la gratuité fait toujours débat

Museegratuit@AsapixCC
  • 424-425
  • Par Cédric Vallet
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En 2012, Fadila Lanaan, alors ministre de la Culture, imposait la gratuité aux musées subventionnés le premier dimanche du mois. Une mesure qui fit grincer des dents. En cause: les pertes financières pour les musées. Au-delà de cette polémique, une question dominait les débats: la gratuité permettra-t-elle d’attirer des publics précarisés? Réponse: La gratuité, à elle seule, ne suffit pas.

Article issu de notre dossier Gratuité, publié dans Alter Échos, n°424-425, 13 juin 2016.

Le décret du 3 mai 2012 ne fit pas l’unanimité. C’est le moins que l’on puisse dire. Lorsque Fadila Lanaan, alors ministre de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles, décida d’instaurer la gratuité dans les musées le premier dimanche de chaque mois, des réticences furent exprimées avec virulence dans les médias francophones. Le leader de la fronde: Xavier Canonne, directeur du célèbre Musée de la Photographie de Charleroi.

Dans une carte blanche, publiée sur le site de la RTBF, il dénonçait la «fausse bonne idée de la gratuité». Une mesure «populiste» qui fragiliserait les musées.

Malgré ce mouvement d’humeur, le décret a été voté et, depuis le premier janvier 2013, la gratuité le premier dimanche du mois est devenue, pour les musées, une condition d’obtention des subventions octroyées par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Plus de 80 musées de Fédération-Wallonie Bruxelles sont concernés par cette décision.

Le directeur du Musée de Charleroi dénonçait notamment le manque à gagner induit par la mesure. En effet, à partir de 2006, la Communauté française avait créé un incitant à la gratuité: les musées étaient fortement encouragés à la mettre en place et les pertes financières étaient compensées par l’autorité publique. Pas de compensation dans le décret de 2012. Xavier Canonne estimait sa perte sèche à 14.000 euros par an.

En 2007, le secteur «muséal» recevait 4.727.000 euros de subventions. En 2010, ce chiffre s’élevait à 10,25 millions d’euros.[/do]

Du côté des défenseurs de la gratuité, on rappelait que cette compensation était déjà intégrée dans les subsides qui avaient fortement augmenté les années précédentes. C’est ce qu’affirme encore aujourd’hui Jacques Remacle, fondateur de l’association Arts & Publics, dont l’objectif est de promouvoir la gratuité dans les musées: «Cette histoire de non-remboursement, c’est une tempête dans un verre d’eau. Comment comparer 60.000 euros de remboursements supprimés aux 5.000.000 d’euros supplémentaires octroyés au secteur entre 2006 et 2012?»

Sur ce point, il est difficile de donner tort à Jacques Remacle. Les chiffres fournis par l’administration sont clairs. En 2007, le secteur «muséal» recevait 4.727.000 euros de subventions. En 2010, ce chiffre s’élevait à 10,25 millions d’euros. Un budget à peu près stable depuis lors, et qui diminue légèrement en 2015. Mais attention, cette augmentation du budget «musée» s’est accompagnée d’obligations de professionnalisation qui ont coûté aux institutions. 

Des nuances de taille peuvent se glisser dans ce tableau global d’augmentation budgétaire. Françoise Gohy, directrice de «Musées et société en Wallonie», qui fédère 158 musées du sud du pays, rappelle qu’il existe «différentes catégories de subventionnement. Lorsqu’une institution muséale ne reçoit que 7.000 euros par an, elle évitera de demander une reconnaissance par la Fédération Wallonie-Bruxelles, car la gratuité lui coûtera trop. Les subventions sont différentes entre les musées alors que la gratuité est pour tous». Françoise Gohy rappelle par ailleurs que la situation varie entre un «musée public», dont la «mission de service public est claire», et certaines asbl qui souffrent d’une «perte financière directe due à la gratuité».

Au-delà des enjeux comptables, il est des questionnements qui restent en suspens quatre ans après l’adoption du décret. La gratuité élargit-elle le public des musées? Permet-elle de toucher des catégories sociales défavorisées?

Avant l’entrée en vigueur du décret du 3 mai 2012, le Mac’s ouvrait ses portes gratuitement le mercredi, afin d’attirer un public scolaire. Depuis 2013, en plus du dimanche mensuel gratuit, le premier mercredi du mois est toujours gratuit pour les écoles. Chaque été le musée ouvre ses portes aux enfants des «plaines», ces stages d’été aux tarifs très bas que fréquentent nombre d’enfants qui ne partent pas en vacances. Le Mac’s propose aussi des visites adaptées aux aveugles, grâce à l’aide de médiateurs culturels spécialement formés à cet effet. Des visites sont organisées en partenariat avec le CPAS. Et chaque jour des historiens de l’art accompagnent des visites. «Pour moi c’est clair, conclut Denis Gielen, la gratuité sans accompagnement est incomplète et risque d’être inefficace.»

 

Toucher les catégories populaires?

Dans sa carte blanche, Xavier Canonne remettait en cause le «postulat toujours à démontrer» d’une gratuité favorisant l’accessibilité de tous aux musées.

La déclaration de politique communautaire de 2009 annonçait la couleur au sujet de la gratuité. Elle plaçait cette mesure dans la catégorie «Renforcer l’accessibilité financière à la culture». Il s’agissait donc de lever un obstacle sur le chemin de la culture.

Pourtant, en 2016, les objectifs de ce décret ne semblent pas toujours très clairs. Pour Arts & Publics, la gratuité est avant tout un «outil d’attraction de nouveaux publics en général, pas des publics précarisés en particulier, même si la promotion de l’offre muséale gratuite vers le public cible nous a permis d’enregistrer certains résultats intéressants». Alors que François Gohy, elle, estime que, «dès le départ, l’objectif, c’était bel et bien de viser l’accessibilité de publics éloignés de la culture, socialement défavorisés».

Fadila Lanaan s’était exprimée à ce sujet au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles et, selon elle, le décret poursuivait ces deux objectifs: la fréquentation en général, bien sûr. Mais, ajoutait-elle: «Je suis particulièrement attentive à permettre à tous les publics d’accéder à la culture, et notamment les publics fragilisés.»

Si ce rappel est important, c’est qu’aujourd’hui, François Gohy pense que l’objectif de «toucher des personnes socialement défavorisées n’est clairement pas atteint, ce sont surtout des habitués qui déplacent leur visite au musée les premiers dimanches du mois».

Malgré une «évaluation annuelle» promise lors des débats parlementaires, les données statistiques au sujet de l’application du décret de 2012 sont peu nombreuses. Il existe tout de même une étude de l’observatoire des politiques culturelles de 2014. Dans cette étude, on apprend que la gratuité a entraîné un «transfert du public des dimanches payants vers les dimanches gratuits». Ce qui n’empêche pas que, globalement, la fréquentation dominicale des musées soit en hausse.

Selon Catherine Legros, directrice d’Article 27-Wallonie, la gratuité le premier dimanche du mois «n’aide pas vraiment, car cela touche les publics déjà sensibilisés».

Quant aux publics qui fréquentent les musées, l’étude confirme que les personnes de plus de 50 ans sont les «plus sensibles» à la mesure. C’est plutôt un public «local» qui se déplace les dimanches gratuits. Par contre, la composition du public en fonction des diplômes varie très peu d’un dimanche gratuit à un dimanche payant. 74% des visiteurs un dimanche gratuit ont un diplôme de l’enseignement supérieur, contre 80% un dimanche payant. Le taux reste élevé.

Les auteurs de l’étude notent toutefois un frémissement: les dimanches gratuits, davantage de diplômés du supérieur «court» se rendent au musée, réduisant la part des diplômés du supérieur «long». «L’objectif de toucher un public alternatif, moins privilégié, est donc, à cet égard, partiellement atteint», peut-on lire dans un résumé de l’étude publié par la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Gratuité rime avec accompagner

«On ne peut pas se contenter d’affirmer ‘gratuité’ et tout est dit», explique Catherine Legros, directrice d’Article 27-Wallonie, association qui «lutte pour l’accès et la participation à la vie culturelle des publics défavorisés», dont les «tickets» à prix très réduits pour les publics défavorisés font fureur depuis des années.

Selon elle, la gratuité le premier dimanche du mois «n’aide pas vraiment, car cela touche les publics déjà sensibilisés». Les publics défavorisés font face à une série d’obstacles qui nécessitent un accompagnement. Un «travail en amont qui ne s’improvise pas, car le public éloigné de la culture n’a pas toujours les codes». Un manque de codes… et de confiance. L’accompagnement sert aussi à ça, à lever les barrières psychologiques, les réflexes de type «les musées, ce n’est pas pour moi». Encourager des publics précarisés à aller au musée passe donc aussi par des «investissements éducatifs à long terme», comme le rappelait l’association «Culture et démocratie» dans son magazine qu’il consacrait à ce sujet en mai 2013.

Chez Arts & Publics, Jaques Remacle reconnaît bien volontiers que l’enjeu ne se cantonne pas à la gratuité le premier dimanche du mois. «Quand on parle d’accessibilité, il y a plusieurs barrières: le manque d’information, l’intérêt pour la culture, la barrière financière, la mobilité. Avec la gratuité, on agit sur un de ces leviers. Il y a donc besoin d’informer davantage, de créer des liens avec les associations, les CPAS, d’accompagner la mesure par des outils adéquats, mais on ne peut pas régler les problèmes d’éducation, de pauvreté, de mobilité avec la seule gratuité un jour par mois.»

Les missions de «médiation culturelle» incombent à des associations, mais surtout aux musées eux-mêmes qui, souvent, développent des partenariats avec des écoles, des associations, des CPAS (cf. encadré).

Gratuité pour tous, tout le temps?

Et si la culture devenait «gratuite pour tout le monde»? C’est un rêve que fait Catherine Legros, celui «d’une politique culturelle assumée». Mais en attendant cet horizon lointain, la directrice d’Article 27 rappelle que la culture «a une valeur, y compris pour nos publics, même si cette valeur est symbolique». D’ailleurs, les «tickets Article 27», qui permettent aux publics précarisés d’assister à des événements culturels, coûtent 1,25 euro aux bénéficiaires. «À l’origine, ce prix symbolique était calqué sur le prix du pain, rappelle Catherine Legros, pour dire que la nourriture physiologique est aussi importante que la nourriture de l’esprit.» Un avis que partage Françoise Gohy: «Je pense effectivement qu’une personne qui va au musée doit payer un minimum, cela fait partie de la démarche.»

Malgré ces réserves, la mesure de gratuité rencontre un succès qui dépasse le cadre des musées subventionnés. Plus de 140 musées proposent un dimanche gratuit chaque mois.

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