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Édouard Delruelle: le travail social face aux tensions identitaires

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  • Par Rafal Naczyk
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Ancien directeur du Centre pour l’égalité des chances, où il a exercé un mandat de six ans, professeur de philosophie politique à l’ULg, Édouard Delruelle est aussi un intellectuel engagé dans le dialogue interculturel et la justice sociale. Sans langue de bois, il plaide en faveur d’un nouveau «pacte social». Et d’une revalorisation des travailleurs sociaux.

Alter Échos: À la demande du ministre Marcourt, vous avez rédigé un rapport sur l’avenir de la Région wallonne, vu sous l’angle de ses enjeux citoyens… D’après vos témoignages, quelles sont les difficultés que vit le corps social actuellement?

Édouard Delruelle: Au-delà des divergences idéologiques, il y a deux points face auxquels le politique ne sait pas quoi faire. D’une part, la société ne trouve pas de réponses aux questions climatiques et environnementales. Et d’autre part, le politique ne sait pas comment s’y prendre face aux questions migratoires et liées à l’interculturalité. Cela vaut non seulement pour la Wallonie, mais surtout pour Bruxelles, où plus de la moitié de la population est étrangère. La difficulté, pour les travailleurs sociaux, c’est qu’ils vivent quotidiennement ce manque de cohérence. On leur demande de travailler dans le cadre d’un État social qui s’inscrit de plus en plus dans le contrôle, voire dans la sanction, mais aussi dans des logiques de rentabilité et d’efficience comptable. En contrepartie, viennent se greffer des tensions identitaires et culturelles de plus en plus marquées.

A.É.: Justement, à quelles tensions identitaires les travailleurs sociaux sont-ils le plus exposés?

É.D.: Le plus souvent, il s’agit de refus de la mixité, du port du foulard ou de prescriptions alimentaires… Pour ces dernières, les solutions sont assez simples. Par contre, tout ce qui touche aux rapports hommes-femmes, à la «sociabilité première» et aux rapports de parenté soulève plus de difficultés. Ce qui choque la plupart des travailleurs sociaux, ce sont les formes renouvelées du «patriarcat». C’est le cas, par exemple, dans de nombreuses maisons médicales. Dans ces lieux de traditions féministes et égalitaires, on se demande souvent si l’on peut embaucher une médecin de confession musulmane, qui exige de porter le foulard… D’autres tensions viennent de l’attitude de certains hommes envers les travailleuses sociales ou envers l’homosexualité.

A.É.: Dans ces cas, peut-on tout accepter au nom de la tolérance?

É.D.: Les travailleurs sociaux sont eux-mêmes tiraillés entre leurs propres convictions égalitaires ou progressistes et leur respect des différences. Mais se sentir mal à l’aise face à des refus de mixité, certains signes ostentatoires, ce n’est pas mal en soi. En tout cas, ce n’est pas le signe qu’on dérive vers l’intolérance ou le racisme. Il faut d’abord assumer ses propres convictions et ensuite faire preuve d’un peu de réflexivité, en posant le problème comme étant politique.

A.É.: Comment repenser le travail social pour le recentrer sur… le social précisément?

É.D.: D’abord, il ne faut pas nier que ces problèmes interculturels existent. Et deuxièmement, ne jamais les dissocier du contexte social. Derrière les problèmes culturels apparaissent la plupart du temps de simples conflits sociaux. Or, on ne règle pas ces questions-là uniquement à travers des règlements. Mais il faut, à un moment donné, assurer un cadre normatif clair. Avec des objectifs clairs. Je reste persuadé que c’est le seul moyen de concilier des normes fondamentales comme l’égalité, la neutralité des services publics et, d’autre part, la diversité culturelle et le respect des convictions.

A.É.: Vous pensez au problème des signes religieux?

É.D.: J’ai toujours dit qu’interdire les signes religieux à l’école et dans la fonction publique n’est pas une discrimination. Mais il faut sortir de la logique «pour ou contre le foulard», qui empoisonne le vivre-ensemble depuis plus de dix ans… La question est d’abord celle des signes confessionnels, idéologiques et philosophiques au sens large. Il est évident que ces signes ont leur place dans la vie sociale.

A.É.: Dans votre dernier ouvrage, De l’homme et du citoyen, vous abordez notamment le racisme de notre société. Avec un paradoxe: d’un côté la fermeture (des frontières) et, de l’autre, l’ouverture (à la diversité)…

É.D.: La plupart de ces mécanismes sont inconscients. Seulement, l’hypothèse que je fais dans ce livre, c’est que la logique la plus profonde du néolibéralisme est une logique de sélection. Elle relève quasiment du darwinisme. Dans la pratique, il s’agit de sélectionner les individus les plus performants, les plus rentables et donc, de rejeter à la périphérie sociale ceux qu’on estime surnuméraires. Il n’y a donc pas de contradiction entre une politique migratoire extrêmement dure et une politique de diversité. Toutes deux font partie d’un processus de sélection. Mais ce qu’on constate, c’est que l’immigration continue d’augmenter au fur et à mesure qu’on en durcit les critères. Le deal, c’est qu’on vous interdit l’entrée, mais, si vous êtes docile, il y aura une régularisation. Donc, une politique migratoire mâtinée d’un discours d’ouverture à la diversité sert simplement à filtrer. En fait, il serait beaucoup plus sain de mener des politiques migratoires plus ouvertes. Parce que l’immigration est nécessaire et qu’elle est en outre inéluctable. Mais au travers de politiques de cohésion plus accentuées, de manière à ne pas laisser les communautés face à elles-mêmes.

A.É.: N’est-ce pas le rôle du parcours d’intégration pour les primo-arrivants?

É.D.: Justement, avec le parcours d’intégration, on voit bien les flottements du politique sur les objectifs qu’il poursuit. La Flandre, Bruxelles et la Wallonie ne sont pas à l’unisson. Je reste plus que jamais favorable à un parcours d’intégration obligatoire. Mais à condition de le penser comme une obligation qui ouvre un droit. À l’image de l’obligation scolaire, qui ouvre un droit universel à l’éducation… Mais pour cela, il faut que l’offre liée à cette obligation soit suffisante. Or, la tendance est à mettre en place des dispositifs sans augmenter les moyens des centres d’intégration. Il n’y a donc pas de colonne vertébrale dans la gestion du vivre-ensemble. Et le problème, c’est que les travailleurs sociaux se retrouvent en première ligne de ces errements.

 

 

 

 

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