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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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Social et santé

Biloba: carrefour de cultures pour mieux vieillir

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  • Par François Corbiau
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Plus de deux années de chantier ont été nécessaires pour rénover la Maison Biloba Huis. Cet espace de jour, où les seniors du quartier peuvent se rencontrer, est à présent complété par 15 logements sociaux. Un partenariat public-privé inédit pour une réponse, à petite échelle, aux besoins de plus en plus importants des personnes âgées de toutes origines en Région bruxelloise.

Cet article a été publié dans Alter Échos n°423 du 18 mai

Au centre de toutes les attentions, il trône fièrement au milieu de la cour. Le printemps est de retour et, avec lui, les premières feuilles vertes sont apparues sur les branches de cet arbre qui, jusqu’ici, faisait grise mine. «Vous avez vu, Jules, les pousses vertes sur le biloba? Et vous, Armudyn?» Cette voix forte et claire pour être sûre d’être bien comprise est celle de Martine de Gerlache, cogestionnaire et figure de proue du projet «Biloba».

Planté récemment dans le bâtiment réinvesti au début du mois de mars, l’arbre reprend vie, à l’image de ses locataires. «Vous connaissez l’origine du nom Biloba?», interroge Martine de Gerlache. «C’est une plante d’une résistance incroyable, l’une des premières à avoir repoussé après les bombardements à Hiroshima. On l’utilise aussi en médecine pour renforcer la mémoire et ralentir le développement de la maladie d’Alzheimer.» Un symbole pour les occupants de cet immeuble situé à deux pas de la rue de Brabant, artère commerçante et animée du bas de Schaerbeek, juste derrière la gare du Nord.

Mixité et petits gâteaux

Ce vendredi après-midi, place à l’atelier pâtisserie. Avec l’aide de quelques-uns, Emine s’active en cuisine. Au menu aujourd’hui, une recette turque de cake au chocolat. Un bruit de fouet métallique résonne dans la pièce. À côté, un petit groupe de seniors patiente autour de la table en buvant une tasse de thé ou de café. Il y a Armudyn la Turque, Ben le Marocain. Il y a aussi Hélène la Congolaise qui vit là avec son mari et Rose la Rwandaise à la voix chantante. Lunettes de soleil sur les cheveux, sac «banane» pendu au cou et écouteurs dans les oreilles, Georgette les rejoint. Lentement, elle s’assied. Avec Jules installé sur la chaise d’en face, elle est la seule pensionnaire à avoir toujours vécu dans le quartier.

« Le challenge était de montrer à la deuxième génération d’immigrés qu’on pouvait vieillir ici en tout bien tout honneur, sans nécessairement reproduire ce qui se faisait au village », Bernard Vercruysse, ancien médecin à la Maison médicale du Nord et fondateur du projet Biloba.

À leurs côtés, d’autres participent aux activités mais ne vivent pas là. Des habitués des lieux, parfois depuis le début. Comme Luc et Dominique, un couple qui vit dans le quartier et qui pousse la porte de Biloba chaque semaine. Ou Frans qui vient de plus loin pour participer aux activités: «Tous les mois, je prends le programme. Je souligne au stylo les activités qui m’intéressent. Je viens ici une ou deux fois par semaine.» Tous ont encore en tête la fête d’inauguration qui a eu lieu quinze jours auparavant. Jules ne se souvient pas que de la musique et des pizzas de Rachida. «Il y avait du beau monde, beaucoup de ministres. Ils ont fait des discours. On aurait dit qu’ils voulaient tous parler.»

Dans le contexte bruxellois actuel, certains font de la Maison Biloba Huis un symbole du mieux-vivre ensemble. «C’était amusant d’entendre les responsables politiques présenter Biloba comme un projet d’avenir pour Bruxelles. Quand on l’a lancé il y a sept ans, on nous disait que c’était utopique, irréaliste», note amusé Bernard Vercruysse, ancien médecin à la Maison médicale du Nord et l’un des fondateurs de ce projet.

Reconstruction à la petite brouette

Le directeur général de la Société du logement de la Région bruxelloise (la SLRB), Yves Lemmens était lui aussi présent à l’inauguration. Pourtant, l’engagement de la SLRB n’était pas évident au départ. Le projet préexistait, le bureau d’architectes était déjà désigné et les plans étaient dessinés. «Notre métier, c’est la construction, poursuit Yves Lemmens. D’habitude, on construit et puis on trouve des partenaires. Mais ici, on a fait la démarche inverse.» La SLRB est venue se greffer à un projet déjà porté par un groupe d’associations. «C’est ce qui en fait sa force et son originalité. Généralement, les gens sont derrière les rideaux. Mais ici les personnes sont sorties, elles ont participé à la préparation et chanté dans la cour. On sent bien que les locataires sont ‘acteurs’ de leur histoire.»

Plus de deux ans de travaux ont été nécessaires pour mener à bien cette rénovation lourde. À l’arrière, ce logement «innovant» se distingue aujourd’hui par des formes contemporaines colorées et des aménagements offrant des espaces de vies privée et communautaire. «Il fallait respecter l’esprit du bâtiment qui correspondait parfaitement au projet qu’il abrite, insiste Yves Lemmens. Ce fut un chantier urbain compliqué avec un bâtiment en mauvais état, en intérieur d’îlot de surcroît. Mais, au final, une belle réussite avec des logements sociaux collectifs où les personnes peuvent se rencontrer, recevoir leur famille.»

Pour vivre à Biloba, il faut avoir trois choses : plus de 60 ans, un lien avec le quartier et une relative autonomie.

C’est en 2010 que l’idée d’une rénovation prend réellement forme. Un partenariat public-privé inédit voit le jour. Tous s’accordent à dire que le soutien financier de la SLRB a donné de la crédibilité au projet. «Le montage tout à fait original prévoit que l’intervention des pouvoirs publics se limite à la rénovation des logements pour en faire des logements sociaux avec un remboursement de 100% sur une période de 60 ans. L’accord prévoit aussi que 8/9 du bâtiment sont confiés en emphytéose à la SLRB qui en délègue la gestion au Foyer schaerbeekois», détaille Martine de Gerlache.

Coopérative à finalité sociale

Aux origines de ce projet, on retrouve une étude en 2007 par la Maison médicale du Nord sur les besoins des personnes âgées qui vivent dans le quartier Brabant, principalement des personnes d’origine turque et marocaine. Parmi les constats, cette recherche a mis en évidence la difficulté pour les enfants issus de l’immigration de placer leurs parents dans des institutions ou de faire appel aux structures existantes. Résultats: ces seniors se retrouvent souvent très isolés la journée au sein de la maison familiale. «Le challenge était de montrer à la deuxième génération d’immigrés qu’on pouvait vieillir ici en tout bien tout honneur, sans nécessairement reproduire ce qui se faisait au village», résume Bernard Vercruysse.

La Maison médicale du Nord décide alors de s’unir avec deux autres associations néerlandophones du quartier: EVA vzw et Aksent vzw. Ensemble, elles créent la coopérative à finalité sociale EMMA. Dans la foulée, la Maison médicale du Nord rachète le bâtiment actuel «avec son trésor de guerre», précise Bernard Vercruysse. «L’immeuble était grand et l’agencement se prêtait bien au projet. Mais il était en mauvais état. On a alors cherché des aides auprès des pouvoirs publics et mis en place des partenariats pour pouvoir le rénover.»

Le centre de jour «première version» ouvre ses portes en 2009 avec repas, soins, massage, espace de convivialité au rez-de-chaussée. Et aux étages, quelques appartements de transit gérés par l’association Logement 123 qui vient en aide aux sans-abri. «On a conçu cet espace comme un lieu de rencontre mais aussi un point d’ancrage pour les seniors du quartier et ceux qu’on appelle leurs aidants proches, quelles que soient leurs origines afin que ceux qui habitent chez eux ou chez un de leurs enfants puissent devenir vieux dignement. L’objectif est de garantir le plus longtemps possible l’autonomie des seniors», explique la cogestionnaire du projet.

Dix-neuf personnes vivent actuellement dans les 15 logements sociaux. Certains font partie de l’aventure depuis le départ. D’autres ont intégré le groupe dans un second temps. Pour vivre à Biloba, il faut avoir trois choses: 60 ans ou plus, un lien avec le quartier et une relative autonomie. «Les locataires doivent être solidaires au sens où il faut qu’ils acceptent de jouer le jeu en communauté, de participer aux activités, de maintenir les lieux en ordre», précise Martine de Gerlache. Les associations qui encadrent le projet ont dressé une liste de candidats en tenant compte d’une certaine mixité et en donnant la priorité aux personnes les plus fragilisées.

Du terrain, par le terrain

Biloba est devenu en quelques années un projet phare. La SLRB annonce d’ailleurs que d’autres logements «innovants» de ce type-là devraient bientôt voir le jour. Les logements sociaux «Biloba» sont présentés comme «les 15 premiers d’une longue série que la SLRB et ses partenaires alloueront à la vie communautaire pour personnes âgées ou pour personnes à mobilité réduite ou encore pour des projets intergénérationnels». Quels sont ces autres projets en préparation? Rien de concret à ce stade. 

Un projet comme Biloba doit être mené à petite échelle pour en faire une réussite. D’où cette question : comment passer à l’échelle supérieure sans dénaturer des initiatives de ce type?

Pourtant, un projet comme Biloba montre l’importance de créer des synergies sur le terrain pour que ce soit une réussite. «Ici on a un projet porté par des associations de terrain qui proposent une véritable ouverture sur le quartier. Une rénovation qui associe logement, santé, bien-être et action sociale», insiste Bernard Vercruysse. Un constat qui fait à la fois la force de ce type de projet mais aussi sa faiblesse: l’expérience est à ce point spécifique qu’elle ne pourra être reproduite facilement ailleurs.

Or, le temps presse et les besoins pour les seniors à Bruxelles sont de plus en plus grands. Yves Lemmens le rappelle: «Cinquante-cinq pour cent des ménages en Région bruxelloise ont en moyenne plus de 55 ans.»

Un projet comme Biloba doit être mené à petite échelle pour en faire une réussite. D’où cette question: comment passer à l’échelle supérieure sans dénaturer des initiatives de ce type? Un défi pour les pouvoirs publics et les associations de terrain bien conscientes de l’urgence.

Dans l’espace de jour de la maison Biloba, les conversations vont bon train. À table, le cake est enfin servi. Après un moment de silence, la discussion peut reprendre. Georgette, elle, se lève et rejoint un petit groupe dans la cour au pied de l’arbre pour fumer une cigarette. Quand elle repense aux années qu’elle a passées avant d’emménager ici, elle a la voix qui tremble et les larmes aux yeux. «J’étais malheureuse avant. Ça se passait mal. Ici je revis, je peux bouger, voir des amis, discuter avec ‘Juleke’ et les autres. Je suis bien.»

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