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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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Logement et territoires

Benjamin Hennot: «Des moyens pour gagner les luttes, on en a toujours besoin!»

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Avec son nouveau documentaire La Bataille de l’Eau Noire, Benjamin Hennot nous fait revivre une lutte héroïque et totalement méconnue menée en 1978 par les habitants de Couvin contre un projet de barrage dangereux qui risquait d’engloutir la vallée de l’Eau Noire.

Capture d’écran 2015-09-09 à 15.37.10S’il avait eu l’âge à l’époque, nul doute qu’il aurait participé à la croisade. La passion de Benjamin Hennot (1973), réalisateur autodidacte aussi révolté que rêveur, est de raconter l’histoire des vaincus, spécialement lorsqu’ils triomphent; de retracer en images les mouvements citoyens. Après La Jungle étroite, consacrée aux jardins collectifs de l’association Fraternités ouvrières de Mouscron, il poursuit son histoire documentaire des mouvements populaires avec La Bataille de l’Eau Noire, récit d’une lutte victorieuse menée en 1978 par des Couvinois déterminés à en découdre avec un projet de barrage menaçant pour leur région. Un film résolument optimiste, une «arme pour l’imaginaire» comme le réalisateur aime le définir.

Alter Échos: Comment avez-vous eu vent de ce sujet?

Benjamin Hennot: Je suis installé dans la région de Couvin depuis sept ans. On m’a raconté cette lutte contre le barrage. Au début, cela ressemblait à une légende urbaine. Certains habitants me racontaient qu’ils avaient attaqué des bulldozers à la dynamite. En réalité, je l’ai su plus tard, ils les ont attaqués à la masse ou à mains nues. Tous me parlaient d’une période exceptionnelle et intense. Le sujet m’a intrigué, d’autant qu’il était totalement méconnu. La raison de cette méconnaissance est que les membres du mouvement étaient tellement vigilants par rapport au risque de récupération politique qu’une fois qu’ils ont gagné la lutte, ils ne parlaient plus du barrage et ont immédiatement arrêté leur radio pirate. Je venais de terminer mon documentaire La Jungle étroite, la plus grande réussite de l’éducation populaire à Mouscron. Déterminé à poursuivre dans la voie du cinéma direct et populaire, j’ai eu envie de me plonger dans cette histoire, d’en découvrir la version officielle et clandestine.

A.É.: Quel a été le processus?

B.H.: Au début, je me suis rendu dans les centres d’archives. J’ai épluché toute la presse de l’année 1978 à la Bibliothèque royale de Bruxelles ainsi que les archives du Centre culturel de Couvin. Après m’être assuré qu’il y avait prescription sur les faits, je suis allé à la rencontre des anti-barragistes les plus connus. Ils avaient énormément de documents de l’époque. Sur la base des noms que je rencontrais dans les archives et par le bouche-à-oreille, j’ai rencontré un à un les acteurs de cette lutte. Étant du coin, j’ai pu effectuer presque tous les repérages à vélo.

A.É.: C’est un film très positif. Y a-t-il un parti pris optimiste?

B.H.: Oui, quand j’entends parler d’initiatives désirables et géniales, ça m’intéresse. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on célébrait les héros. Depuis 30 ans, on ne célèbre plus que les victimes. Je ne fais que l’histoire des victoires. Comme tous les couples qui veulent durer, je prends les meilleures photos de vacances pour l’album et pas celles des moments routiniers. Pour mon film, j’ai donc aussi donné plus d’importance à certains moments dans les entretiens qu’à d’autres. Cela ne veut pas dire que j’invente des choses. Il y avait très peu de conflits durant cette lutte. J’ai également gardé des personnages qui durant cette lutte avaient le cul entre deux chaises, comme le géomètre du projet de barrage qui était aussi Couvinois.

A.É.: Lors de la présentation de votre film à la presse, un journaliste confiait à son collègue à l’issue de la projection qu’une petite lutte locale qui s’est déroulée il y a 40 ans n’intéresserait plus personne aujourd’hui. Que lui rétorquez-vous?

B.H.: Des moyens pour gagner les luttes, on en a toujours besoin. Si tu sais que cette option-là a marché dans le passé, cela donne une force pour le présent. À ceux qui disent «Oui, mais à l’époque, c’était différent», il suffit de leur présenter les ZAD (ZAD est l’acronyme de «zones à défendre», occupées par des militants opposés à de grands projets d’aménagement généralement nuisibles à l’environnement, NDLR) ou la lutte contre le barrage de Sivens (projet controversé de construction d’un barrage dans le Tarn, en France qui rencontre une forte opposition depuis quatre ans, NDLR) pour montrer que des luttes existent encore.

A.É.: Voyez-vous des similitudes entre cette lutte d’hier et celles d’aujourd’hui?

B.H.: La singularité de Couvin, par rapport à Sivens notamment, était qu’il s’agissait d’une lutte endogène. À Sivens, des agriculteurs industriels de la région sont résolument pour le barrage alors que des militants viennent d’autres villes pour protester contre. L’une des grandes forces de la lutte couvinoise est qu’il s’agissait d’un mouvement populaire non exclusif: toutes les catégories socioprofessionnelles étaient représentées, aucune forme d’expression n’était interdite. Les personnes un peu plus violentes étaient raisonnées mais jamais exclues. Ce qui reliait tous les anti-barragistes était leur attachement très fort au lieu, à la terre, à l’eau. La comparaison avec le village d’Astérix et Obélix attaqué par les Romains ne peut mieux leur convenir. D’ailleurs, ils s’appelaient les Irréductibles Couvinois. 

A.É.: Vous avez choisi une forme de récit choral. Était-ce pour traduire la solidarité du mouvement?

B.H.: C’était prévu dès le début. Je savais qu’ils allaient tous plus ou moins me raconter la même chose. J’ai choisi les extraits de chaque témoignage avec de nombreux critères de sélection, afin de respecter la réalité sociologique de ce mouvement. Dans ma sélection, il y a des «Monsieur Loyal» qui s’expriment très bien et d’autres qui ne savent que grogner. Peu importe. Ils racontent tous les choses à leur manière. Au final, il s’agit d’un récit collectif, qui restitue la complémentarité des membres de ce mouvement.

A.É.: Pourquoi avoir inséré des séquences d’animation?

B.H.: En fait, je m’en fous des personnages. D’ailleurs, je n’ai pas inséré de légendes avec leurs noms, le décor dans lequel ils sont filmés – leur maison souvent –  suffit parfois à deviner à qui on a affaire. Plus qu’un portrait collectif, c’est l’énergie qui les a traversés en 1978 que je voulais transmettre, une énergie animale qui a poussé les Couvinois à défendre comme des bêtes leur Eau Noire menacée. Durant cette lutte, tous ont libéré quelque chose. Cette énergie est illustrée par ce fil noir qui sort de l’eau et arrive dans les chaumières par les cheminées. Il symbolise aussi les ondes de la radio clandestine qu’ils ont créée à l’époque. 

A.É.: Vous écrivez dans le dossier de présentation de votre film, «On ne cesse de faire l’apologie du citoyen et on se priverait de raconter l’une de ses plus belles victoires». Que voulez-vous dire?

B.H.: L’idée est de souligner que le citoyen est toujours le sujet de l’État. On les aime bien quand ça arrange l’État. Or, les citoyens, quand ils ont raison, doivent être écoutés. Dans le cas du barrage, ils avaient raison de dire que ce projet était insensé et risquerait de devenir l’un des exemples belges les plus forts des Travaux inutiles. Ils s’étaient donné les moyens de comprendre, en appelant notamment des contre-experts. Pour des projets comme ceux-ci, il faut refuser les initiatives de participation comme des consultations populaires. Elles sèment la division dans la lutte et ce sont des techniques employées par les promoteurs pour accaparer la légitimité citoyenne en faveur de leurs projets. La force des Couvinois a été de dire non, du début à la fin. C’est une posture difficile qui peut s’apparenter à un refus au dialogue, mais cela est efficace. On l’a vu pour d’autres luttes comme la bataille des Marolles en 1969.

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