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  • Loi Peeters : gifle pour les travailleurs?

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    La Loi Peeters? «Une législation du travail moderne [qui] permet de mieux concilier travail, famille, soins et formation.» C’est le ministre qui le dit. La perception des syndicats diffère légèrement. 

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Social et santé

Anvers: qui remportera l’accueil des sans-abri?

La rue, Anvers. On y passe, on y reste.
La rue, Anvers. On y passe, on y reste.
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  • Par Aubry Touriel
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Fin mai 2016, le conseil communal d’Anvers a donné son feu vert à la commercialisation des services sociaux. Le secteur de l’accueil aux sans-abri est particulièrement concerné. Cet appel du pied au privé interroge sur la qualité de l’accompagnement. Une façon aussi pour le CPAS de museler des partenaires trop militants?

«Anvers est un exemple en matière d’accueil des sans-abri», déclare avec fierté Michael Lescroart, porte-parole de Fons Duchateau (N-VA), l’échevin aux affaires sociales et président du CPAS. Il ajoute que le budget communal dans ce secteur est passé de 2.500.000 euros à 3.500.000 euros entre 2011 et 2015.

La grande majorité des services d’accueil pour les sans-abri sont actuellement gérés par le CAW, le Centre d’aide sociale générale. Il s’agit d’une asbl subventionnée par la Région, la Ville et le CPAS. Elle compte environ 600 salariés qui travaillent sur plusieurs fronts: l’accompagnement, la prévention, l’aide en période de crise, l’accueil. Elle ne limite cependant pas son aide aux sans-abri: les victimes de violence conjugale ou les toxicomanes peuvent aussi faire appel au CAW.

À côté de cela, le CPAS collabore déjà avec d’autres partenaires privés non lucratifs tels que Kamiano, une organisation fondée par la Communauté Sant’Egidio où les bénéficiaires peuvent recevoir un repas. À Anvers, les différents centres ont un public cible spécifique: le Biekorf (aussi géré par le CAW) est par exemple destiné aux sans-abri majeurs qui ont des problèmes psychiatriques ou d’addictions.

Depuis fin mai, huit appels d’offres ont été lancés. Ils concernent le secteur social, notamment l’accueil des sans-abri.

Fin mai, le collège communal a adopté les plans de Fons Duchateau en vue de permettre aux sociétés privées lucratives de dispenser également des services sociaux. «Il ne s’agit pas de ‘commercialisation’, nous utilisons le terme ‘dynamisation’. L’objectif est de dynamiser le secteur en laissant la place à des organisations sociales comme lucratives et de ne pas laisser ‘le monopole’ au CAW.»

Depuis fin mai, huit appels d’offres ont été lancés. Ils concernent le secteur social, notamment l’accueil des sans-abri. De Vaart, foyer d’accueil pour sans-abri géré par le CAW, est l’un des premiers projets à faire l’objet d’une mise en concurrence via un appel d’offres. Ce lieu de rencontres est ouvert en matinée du lundi au vendredi. On y trouve douches, casiers, machines à laver, ordinateurs avec Internet. Des activités sont organisées comme des tournois de football ou des camps afin d’activer les personnes. Un troisième volet est l’assistance, même si, «en principe, nous ne pouvons pas le faire. Nous le faisons seulement s’ils ne peuvent pas aller ailleurs ou s’ils sont dans une impasse, et il y en a beaucoup», déclare Luc Muraille, coordinateur au Vaart.

La société civile réagit

En réaction à la mesure prise par les autorités communales, plus de 80 professeurs, chercheurs et experts ont signé un billet d’opinion pour protester contre la commercialisation des services sociaux. «Nous affirmons que l’appel d’offres public des services d’aide va provoquer plus de problèmes et de fragmentations. Davantage de personnes passeront à travers les mailles du filet et c’est également synonyme de la déchéance du professionnalisme des travailleurs sociaux», peut-on lire.

Dirk Avonts (Groen), membre du conseil du CPAS, s’inquiète également du manque de critères relatifs au personnel dans les offres. On peut lire dans ces appels d’offres: «Le CPAS d’Anvers n’impose aucune règle spécifique en ce qui concerne l’encadrement du personnel.» Michael Lescroart garantit quant à lui que des jurys indépendants analyseront les dossiers en fonction de critères pondérés: «Il est ainsi impossible que des personnes inexpérimentées remportent l’appel.» Koen De Vylder, directeur général du CAW, se demande si le jury sera exclusivement constitué d’experts: «Tous les grands experts ont signé l’opinion contre la commercialisation du secteur. Plus personne ne veut y participer!» Verdict le 29 septembre lors de l’annonce des membres du jury au conseil du CPAS.

Un peu avant les vacances d’été, les sociétés G4S et Securitas ont visité les locaux du Vaart dans le nord d’Anvers. Ce qui laisse présager que des agences de sécurité sont peut-être en course. Luc Muraille voit cette évolution d’un mauvais œil: «Le cas extrême serait qu’ils engagent une agence de sécurité qui soit ouverte 7 j/7, 24 h/24 qui n’offrent qu’un local chauffé et une tasse de soupe par jour.» Dirk Avonts (Groen) estime quant à lui que le travail va bien au-delà de la pure logistique: «Ce sont des associations qui sont le résultat d’une évolution historique. Ils ont construit leur expérience, ils savent de quoi ils parlent. Les personnes qui s’y rendent ont des difficultés à nouer des contacts sociaux.»

«Des gens travaillent depuis 17 ans au Vaart. Ils ont appris à établir la confiance avec les gens. Un trajet de réhabilitation peut prendre 5 à 10 ans. Toute l’expertise acquise risque de partir en fumée et toutes les relations pourraient être rompues.», Lise Vandecasteele (PTB-PVDA), membre du conseil du CPAS.


Les autorités veulent arrêter l’octroi automatique de projets aux mêmes organisations, qui renforce la position dominante du CAW. Michael Lescroart assure néanmoins: «Le CAW a l’expertise et délivre du bon travail, nous l’invitons également à participer. Ils ne doivent pas être absolument remplacés, nous sommes seulement à la recherche de nouvelles initiatives.» Koen De Vylder (CAW) répond: «La commercialisation des services sociaux est un choix politique. Nous ne pouvons rien faire contre ça. Nous voulons absolument défendre les intérêts des personnes, c’est pour ça que nous participons à un maximum de projets.»

Les appels à projets auront généralement une durée de trois ans. Michael Lescroart indique: «Nous prenons en compte le critère de la continuité: le projet est-il durable? Avant, les contrats étaient renouvelés chaque année automatiquement, maintenant ils durent trois ans.» Dans la pratique, de nombreux travailleurs sociaux ont des contrats à durée indéterminée et risquent de perdre leur emploi si le CAW ne remporte pas les prochains appels. Lise Vandecasteele (PTB-PVDA), membre du conseil du CPAS, se tracasse: «Des gens travaillent depuis 17 ans au Vaart. Ils ont appris à établir la confiance avec les gens. Un trajet de réhabilitation peut prendre 5 à 10 ans. Toute l’expertise acquise risque de partir en fumée et toutes les relations pourraient être rompues.»

Les autorités anversoises se sont inspirées du modèle néerlandais où la commercialisation est déjà appliquée notamment dans le secteur social, mais Michael Lescroart nuance: «Nous ne voulons pas appliquer cette dynamisation par souci d’économies comme aux Pays-Bas, nous proposons le même budget que pour les projets déjà existants. L’indexation est certes gelée pour la durée de cette législature, mais, après trois ans, les contrats pourront à nouveau faire l’objet d’une indexation». Luc Muraille (Vaart) réagit: «Nous allons devoir laisser tomber un mi-temps à cause de la non-indexation.»

Liberté de parole en danger

L’arrivée d’acteurs commerciaux pose aussi la question de l’indépendance des partenaires du CPAS, tant en termes d’expression qu’en termes de liberté dans la manière de mener leur projet. Dirk Avonts explique que les autorités utilisent les contrats pour avoir un contrôle accru sur la communication de ses partenaires: «Si la critique est trop forte, ils préfèrent trouver un autre partenaire qui provoquera moins de remous.»

Pendant l’hiver 2013, la demande en médecins s’est avérée urgente. Dans ce cadre, Médecins du Monde a conclu un accord avec le CPAS afin d’organiser des permanences médicales hebdomadaires au Victor 4. Dans le sud d’Anvers, un accueil hivernal est organisé dans deux unités différentes gérées par le CAW: Victor 4, pour l’accueil d’urgence des sans-abri (dorénavant ouvert en été), et Victor 5, pour les personnes qui n’ont pas de droit de séjour.

Un peu moins de deux ans après, le CPAS a décidé d’arrêter son contrat avec Médecins du Monde, car ces derniers avaient parlé à la presse sans l’autorisation préalable du CPAS, ce qui est contraire à une clause du contrat conclu par les deux partenaires. Médecins du Monde avait déclaré en avril 2014 dans le Standaard qu’une dizaine de sans-abri avaient été mis à la rue. Michael Lescroart réagit: «C’était un mensonge juste avant les élections, toutes les personnes ont été relocalisées.» Médecins du Monde était ensuite revenu sur ses propos.

«Au Vaart, nous avons établi un lien de confiance. Je ne peux pas parler à tout le monde», Dirk, un habitué de la maison

À la mi-2015, une équipe de la VRT est venue filmer le Victor 4 sans l’accord préalable du CPAS. C’était le coup fatal. «La confiance était rompue, ils avaient un agenda politique», déplore Michael Lescroart. Alexis Andries, coordinateur des projets anversois pour Médecins du Monde, s’explique: «Il n’y a pas eu de concertation préalable avec le CPAS, c’était une erreur. Mais il est clair que nous avons pour mission non seulement d’apporter une aide aux plus démunis, mais aussi de témoigner en toute indépendance sur ce qui se passe sur le terrain. Nous ne pouvons transiger sur ce point.» Résultat: le CPAS décide en octobre 2015 de passer le flambeau à l’organisation publique Zorgbedrijf. Il s’agit du plus grand acteur dans le secteur des soins de santé à Anvers avec plus de 3.700 collaborateurs.

Autre polémique qui a opposé la commune et ses partenaires: l’accueil supposé de publics «non prioritaires».

Début septembre, l’échevin N-VA déclarait au Standaard: «Il y a des sans-abri qui, depuis 20 ans, viennent d’Ostende pour aller au Vaart, ce n’est pas normal.» Luc Muraille, du Vaart, réfute fermement: «Comment peut-on raconter des mensonges aussi flagrants? Nous sommes ouverts depuis 18 ans et nous n’avons personne d’Ostende!»

Selon ce dernier, l’échevin faisait certainement allusion à Dirk Bloemen, qui fréquente le Vaart depuis plus de 10 ans. Or, il n’habite pas à Ostende: il y a trois ans, il est parti habiter avec sa femme à Zeebrugge. Il confie: «Je n’ai plus touché aux drogues depuis 10 ans et j’ai arrêté mon traitement méthadone il y a deux ans grâce à l’accompagnement du Vaart ainsi qu’à ma femme et sa famille.» Il a essayé d’obtenir de l’aide à la Côte, mais ça n’a pas fonctionné. «Au Vaart, nous avons établi un lien de confiance. Je ne peux pas parler à tout le monde», explique-t-il. Avec deux autres habitués du Vaart, il a lancé une pétition pour que l’équipe ne change pas, ils ont récolté 3.000 signatures. «À chaque fois que je suis à Anvers, je viens ici. C’est un peu comme ma deuxième maison.»

Suite du feuilleton au conseil du CPAS du 29 septembre…

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