Yves s'était fait choper par deux types alors qu'il sortait d'un buisson. Il aurait dû faire gaffe. Les autres gars de la rue l'avaient averti.
- Bon, maintenant tu vas nous donner ton témoignage, dit celui qui était le chef.
- Mais pourquoi vous m'avez choisi moi ? Y a plein d'autres sans-abri.
- Ouais, ben, pour le moment ils sont tous à donner des interviews aux autres télés, radios et journaux pour l'Année européenne de lutte contre la pauvreté. Et nous, on ne peut pas se permettre de faire un sujet "pauvreté" sans avoir interviewé un SDF. Tu verras, ça ne durera pas longtemps. Et puis ce sera chouette, tu passeras à la télé, peut-être même que ça va te permettre de t'en sortir. On t'offrira de quoi manger en plus. Pas un resto. Des trucs à emporter. Faut comprendre. Y a des clients qui ont le nez délicat.
- Et ça va, hein, j'pue pas. Je me lave à la gare tous les jours. Et puis d'ailleurs je suis même pas pauvre.
- Mais si t'es pauvre, s'énerva le journaliste. Tu es à la rue, donc tu es pauvre!
- Mais non! J'ai gagné au lotto. Un billet à gratter : 50 000 euros. Je vais m'en sortir maintenant.
- Attends là, dit le journaliste. Qu'est-ce qui nous dit que c'est vrai que t'as gagné au lotto?
- Z'êtes méfiants vous. Tenez, dit Yves en sortant le billet gagnant de sa poche.
Le journaliste vit le montant et jura. Puis, son visage s'illumina d'un sourire mauvais. Il mit le billet dans sa poche.
- Hé! Voleur!
- Ttttt! Du calme, si on appelle les flics, à ton avis, qui est-ce qu'ils croiront? Et puis sois réaliste, tout cet argent en une fois. Ca va te brûler les doigts. Tu vas tout dépenser et t'endetter. Tu n'es pas apte à gérer tout ça. Mais rassure-toi, je vais donner cet argent à un organisme qui te prendra en charge.
Les épaules d'Yves s'affaissèrent. Il laissa glisser son dos le long du mur et s'assit sur le trottoir.
- Voilà, comme ça. C'est super comme image. Tout à fait l'idée que se fait le grand public du SDF. On va pouvoir commencer.Le caméraman alluma sa caméra et le journaliste tendit son micro à Yves.
- Alors, quand on est SDF, est-ce qu'on n'a pas parfois l'impression que le sort s'acharne contre soi?
Baudouin Massart