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N°270Territoires - Focus

Bouter la prostitution et ses stigmates hors de la ville

publication : Alter Echos, 270, secteur : Territoires, rubrique : Focus, date : le 27.03.2009, par : Emmanuel De Loeul,

À Liège, ce 1er avril 2009, les 51 derniers salons de prostitution des rues du Champion et de l’Agneau seront fermés sur décision communale. Une mesure qui cible et fragilise les seules prostituées indépendantes face à un problème d’insalubrité et d’insécurité plus vaste et plus complexe. La méthode et l’agenda communaux révèlent l’absence de projet urbanistique intégré pour le quartier. Reportage.

Seul quartier de Liège où la criminalité est en hausse : + 31 % en 2008 selon la police. Seul quartier de Liège où existe officiellement la prostitution de salon. Seul quartier du centre-ville où le racolage est toléré. Haut lieu du trafic et de la consommation de drogues. Patrimoine bâti, en partie inoccupé, nécessitant - à vue d’oeil - une bonne cure de jouvence. Vieux quartier historique enclavé entre le renouveau de la place Saint-Lambert et un périmètre de requalification urbaine qui le borde par le nord sans l’inclure.

Seule solution à ce jour : fermeture définitive des 51 derniers salons en activité, sur décision du conseil communal du 8 septembre 2008. Date limite : le 1er avril 2009. Aucune alternative n’existe pour accueillir les prostituées de salon. L’inconnue plane sur le sort réservé aux racoleuses et aux dealers. Aucun projet urbanistique n’existe pour la zone concernée. Y avait-il urgence ?

En ce début de semaine, dans les venelles d’un des plus anciens quartiers du centre-ville liégeois, derrière leurs vitrines éclairées au néon, les femmes sont désemparées. « Depuis samedi, mon téléphone n’arrête pas de sonner, nous explique Cécile1, une femme qui exerce la prostitution dans le quartier depuis une vingtaine d’années. Les filles veulent savoir ... mais je ne suis pas Dieu le Père ! » L’avant-veille du week-end, une réunion du Collège échevinal entérinait l’ordre du jour du conseil communal à venir. La question de la fermeture n’y sera finalement inscrite qu’en communication, tuant l’espoir ténu d’un revirement politique en faveur d’un report. Le 31 mars au soir, les propriétaires devront avoir récupéré leurs clefs et tiré les volets de la cinquantaine de salons encore en activité.

Faute d’espoir politique, elles s’accrochent au recours introduit par l'une d'elles auprès du Conseil d’État. Mais celui-ci n’est en rien tenu de se prononcer avant le 1er avril. « C’est un milieu qui ne bouge qu’une fois qu’il est écrasé » tente Quentin Deltour, coordinateur de l'antenne liégeoise d’Espace P2, asbl de sensibilisation, d'accompagnement et de promotion des droits des "travailleurs du sexe", pour expliquer le peu de réactivité des filles. Quelques-unes se sont cotisées pour payer les frais d’avocat, mais la somme est encore insuffisante pour couvrir tous les frais du recours. « Il n’y a aucune intention de bannir la prostitution de salon en soi » a tenu à préciser Willy Demeyer, le bourgmestre, lors du conseil communal du 23 mars dernier. Dans les faits, pourtant, les premières intéressées donnent l’impression d’un chapitre de l’histoire prêt à se refermer avec leur disparition.

Eros Center social ?

Si la création d’un Eros Center est évoquée de longue date, la première pierre est encore loin d’être posée. Pour la plupart, les femmes concernées par les fermetures migreraient volontiers vers pareille infrastructure, estime Cécile. Mais où seront-elles le jour où le projet sortira de terre ?

Un groupe de travail réunissant des agents de la Ville, associations d’aide aux prostitué(e)s, police, le secrétaire communal adjoint et un représentant du parquet planche sur l’idée. L’originalité de l’approche liégeoise : contrairement à la Villa Tinto à Anvers, le centre serait géré par des associations. Le complexe proposerait aux prostituées des tarifs de location plus abordables tout en offrant des services sociaux et sanitaires sur place. Reste que le montage financier est loin d’être acquis et que des écueils juridiques le guettent. Même si la Ville s’est assurée auprès d’un bureau d’avocats de la praticabilité d’une structure sociale de gestion de salons de prostitution.

En attendant un éventuel Eros Center « sauce boulet », aucun accompagnement digne de ce nom n’a été mis en place. D’après plusieurs prostituées, aucune information explicite ne leur a été communiquée personnellement. Un comité d’accompagnement s’est réuni en tout et pour tout deux fois depuis septembre 2008, sans y associer les premières intéressées. Signe que le dossier est sensible, la responsable du plan de prévention et de sécurité à la Ville de Liège, en charge du dossier, n’a pas voulu répondre à nos questions, renvoyant vers les services du bourgmestre.

À la Ville, en dernière minute, à quelques jours de la fermeture, certains se sont pris à imaginer des containers rue Varin, près de la gare, pour y accueillir transitoirement les prostituées du quartier Cathédrale Nord. L’information a été confirmée par Le Soir du jeudi 26 mars. Quatre jours avant la fermeture, l’échevin des Affaires sociales, Benoît Drèze (CDH), y explique qu’en « attendant la création d’un "Eros Center" [...], nous sommes en train d’étudier une solution provisoire qui consiste à installer une douzaine de bungalows sur un terrain de la Régie foncière ». En l’absence d’alternative concrète pour le 1er avril, la centaine de prostituées chassées des salons sont laissées à elles-mêmes.

Entre résignation et colère, chacune s’en remet à son propre destin. « Moi, j’arrête ! Comment je m’en sortirai ? Pfff, je me débrouillerai, je ne sais pas. J’irai voir au CPAS » souffle Florence, dépitée, dans son salon de la rue de l'Agneau. Pour d’autres prostituées entre 40 et 50 ans, c’est comme un licenciement sec en entreprise. « J’ai 3 enfants à charge, explique Cécile. Je dois continuer pour leur permettre de poursuivre leur scolarité normalement : mon aînée veut aller faire un stage de traductrice au Japon ! » Avant de prendre son service, Jeanne vient aux nouvelles dans le salon de Cécile : « Je viens de contracter un emprunt pour une voiture, comment je vais le rembourser si je ne peux plus travailler ? »

Arrive Véronique, remontée, dans le salon de Corinne, rue du Champion : « Vous trouvez normal, vous, monsieur, qu’on nous considère avec si peu d’égards ? Nous sommes des mères de famille et comme tout le monde, on a des emprunts à rembourser, des charges à payer tous les mois ! » Pour elle, qui élève seule un deuxième enfant, l’avenir est peut-être moins sombre. Elle a pu se permettre d’acheter un petit salon à Seraing. « Même si ça ferme aussi là-bas dans 5 ans, ce sera toujours 5 années où j’aurai assuré mon gagne-pain » affirme-t-elle.

La plupart des filles n’ont pas cette possibilité. Elles gagnent leur vie sans avoir les moyens d’investir. Comme Manon, qui se partage entre Liège et Seraing, quelques-unes pourraient ne plus exercer qu’à Seraing. Mais les prix de location des salons, 500 euros par semaine, y sont jusqu’à quatre fois plus élevés qu’à Liège. De quoi décourager très vite les tentations de migration des moins jeunes et de celles dont la silhouette est éloignée des canons de beauté dominants – gages, souvent, de meilleurs gains.

Un beau bordel...

« Le 31 mars, ce sera un beau bordel, prédit Florence, toutes ces camionnettes et remorques dans la rue. » Même sans alternative, une partie des filles commencent à se faire à l’idée de quitter les lieux. Même si beaucoup seront là le 1er avril. « Je voudrais bien voir comment ils s’y prendront pour nous empêcher d’accéder aux salons », lance Cécile, mi-défiante, mi-curieuse.

Quant aux filles qui racolent en rue, qui peut dire ce qu’il adviendra d’elles ? La fermeture des salons ne les concerne pas. Si leur présence dans le quartier n’est plus tolérée par la police, « le risque est grand de les voir entrer dans la clandestinité, craint Michèle Villain coordinatrice d’Icar2, une asbl active dans l’accompagnement et la prévention des risques auprès des personnes prostituées. Ce qui serait un échec pour tout le monde : pour nous qui perdrons les contacts établis de longue haleine permettant un travail de sensibilisation ; et pour la police qui pourra moins facilement contrôler le phénomène. »

Il y a bien un projet de centre de distribution contrôlée d’héroïne qui va s’implanter rue de la Régence, à 150 mètres des trottoirs occupés par les prostituées de rue. « Il s’agit d’un projet-pilote dont ne bénéficieront que certains toxicomanes » estime Quentin Deltour. En outre, « aujourd’hui, de plus en plus de toxicomanes consomment autant de la cocaïne que de l’héroïne » observe Michèle Villain. Pour ces deux-là, il semble y avoir peu d’espoir que cette initiative, souhaitable, ne règle à elle seule et à court terme les problèmes liés à la toxicomanie dans le quartier.

Au final, nombre d’acteurs dénoncent un amalgame à l’origine d’une décision très contestée. « Les autorités communales, bourgmestre en tête, associent indistinctement prostitution de salon, prostitution de rue et phénomènes liés à la toxicomanie » estime Quentin Deltour. « Outre les salons, le racolage en rue existe depuis les années ‘80 dans le quartier, rappelle Michèle Villain. Mais depuis une dizaine d’années, celui-ci est associé à la drogue. À peu près 90 % de la centaine des prostituées de rue recensées par la police sont toxicomanes. » Selon elle, ce serait la venue de dealers dans le quartier qui aurait accéléré cette évolution.

Des analyses relayées au conseil communal. « Nous ne sommes toujours pas d’accord sur les liens de causalité entre prostitution en vitrine et l’insécurité liée à la toxicomanie » a rappelé au bourgmestre Bénédicte Heindrichs, cheffe de groupe Écolo. « Il y a un problème de méthode, on s’est trompé de cible, a estimé Elisabeth Fraipont (MR). Pour les commerçants du quartier, ce ne sont pas les salons qui posent problèmes, c’est ce qu’il y a autour. »

La sécurité...

« Il n’y aura pas de moratoire sur la fermeture des salons » a confirmé le bourgmestre (PS), Willy Demeyer, lors du conseil communal du 23 mars dernier. Et de rappeler les raisons justifiant cette décision : la sécurité générale dans le quartier, l’insalubrité des immeubles dans leur ensemble et la sécurité des prostituées.

Pourtant, la disparition des salons risque bien d’augmenter l’insécurité, à en croire Cécile et les autres prostituées rencontrées. « Nous sommes les derniers pare-feu, explique Corinne. Quand un client se fait agresser par des dealers, on appelle la police. Que se passera-t-il quand nous ne serons plus là ? » La disparition de tout contrôle social risque de faire des rues du Champion et de l’Agneau de véritables coupe-gorge. Sans compter que tous ces rez-de-chaussée inoccupés constitueront une tentation supplémentaire pour les toxicomanes et les dealers en quête de squat.

Même le MR, dans l’opposition au conseil communal mais qui a voté en faveur de la fermeture, s’interroge sur l’absence de mesure d’accompagnement digne de ce nom. « Il faut une série de mesures pour prendre en main les divers aspects de la mauvaise santé de ce quartier : sécurité des habitants et des commerçants, situation des toxicomanes, criminalité, marché du logement et politique commerciale » égrène Christine Defraigne, conseillère communale libérale, à l’adresse du bourgmestre.

La déliquescence de ce quartier voué depuis plusieurs décennies à la prostitution ne date pourtant pas d’hier. Suite à l’affaire Neven – un liégeois condamné pour proxénétisme au milieu des années 2000 – une série de bâtiments ont été réquisitionnés - et des salons fermés - par décision de justice. À la même époque, d’autres l’ont été par mesure administrative pour non-respect du règlement communal sur les salons de prostitution. Autant d’immeubles désormais inoccupés, dont certains sont squattés, plus ou moins sporadiquement. Depuis lors, seule une cinquantaine de vitrines persistent au milieu des rues de l’Agneau et du Champion, leurs propriétaires s’étant acquittés des aménagements nécessaires : présence de sanitaires, minimum 12 m2 d’espace vital, déclaration des baux.

... ou un projet immobilier ?

« Dire et laisser dire qu’il ne se passe rien, qu’il n’y a pas de projet dans ce quartier est une imposture » affirme Bénédicte Hendrichs, cheffe de groupe Écolo au conseil communal. « Ca permet au bourgmestre de retarder tant et plus le moment de dévoiler ses intentions. Or, il y a un projet ambitieux concernant le quartier Cathédrale Nord, pourquoi le taire plus longtemps ? »

Une réponse viendra du premier échevin, en charge de l’Urbanisme, Michel Firket (cdH) : « Nous n’en parlons pas en commission car certains conseillers communaux se servent trop souvent d’informations pour se faire mousser dans les médias. » Et d’annoncer, avec l’échevine du Développement économique, Maggy Yerna (PS), que la Région venait d’accorder à la Ville le financement nécessaire à la réalisation d’une étude globale sur l’avenir socio-économique du quartier Cathédrale Nord. Étude dont les résultats devraient être connus dans les six mois. En attendant, Michel Firket reconnaît « être en contact avec des investisseurs privés et publics. » Dont un promoteur intéressé par l’ancienne poste.

Lorsqu’on débouche de la rue du Champion par le sud, le parking en V de Quai sur Meuse s’évase en amont du fleuve. À son extrémité la plus large, l’ancien Hôtel des Postes, désaffecté, fait la charnière avec la place Cockerill et des bâtiments de l’Université. Un promoteur aurait l’intention de réaffecter ce bâtiment classé : hôtel, logements de haut standing, grande halle de produits bio. Un investissement estimé à 45 millions d'euros qui s’accommoderait mal de la proximité du racolage et de la criminalité liée aux trafics de drogue. Certains soupçonnent un deal avec la commune : sécurisation et « assainissement » des environs contre une contribution significative du privé dans les frais de réalisation des parkings nécessaires à la viabilité du projet.

« Si l’hypothèse est avérée, ce ne serait qu’un élément de plus, dans le chef du bourgmestre, pour justifier la fermeture des salons, pas la raison principale », estime Quentin Deltour. En outre, Espace P avait déjà fait valoir dans un communiqué, en septembre 2008, qu’il est « tout à fait possible de rénover un quartier chaud, d’y accueillir des projets combinant habitat familial, commerces et autres activités économiques sans pour autant en éradiquer les personnes prostituées. On le voit à Anvers, on le voit dans plusieurs villes de Suisse et d’Espagne. »

  1. Tous les prénoms de prostituées sont d'emprunt.
  2. Espace P, antenne liégeoise : - Quentin Deltour, coordinateur
    - adresse : rue Souverain Pont, 50 à 4000 Liège, Belgique50 rue Souverain Pont 4000 LiègeBelgique
    - voice04 221 05 09
    -
    - site : www.espacep.be
  3. [b] Icar asbl[/b : - Michèle Villain coordinatrice
    - adresse : place Xavier Neujean, 36 à 4000 Liège, Belgique36 place Xavier Neujean 4000 LiègeBelgique
    - tél : 04 223 18 26
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