Partager par e-mail Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur LinkedIn Partager sur Google+ Impression

14,8 % de taux de pauvreté, anomalie ou évidence ?

Alter Échos n° 379 10 avril 2014 Thomas Lemaigre

Le 25 mars, le SPP Intégration sociale présentait pour la deuxième année consécutive un Annuaire de la pauvreté. L’occasion de revenir sur la controverse qui a cours en matière de mesure de la pauvreté. Ou comment s’interroger sur la fièvre et ses remèdes sans oublier le thermomètre.

Épaisse publication scientifique, l’Annuaire 2014 se compose de quelques monographies thématiques et d’analyses globales de la pauvreté et des politiques de lutte contre la pauvreté. L’ouvrage est intéressant et touffu, traitant aussi bien de monoparentalité que de stratégie européenne dite d’« investissement social » ou de liens pauvreté-santé. Au lieu de parcourir en le maltraitant ce kaléidoscope, prenons le parti de relayer l’étonnement de quelques observateurs sur le recul de la pauvreté en Belgique en 2012.

Vous avez bien lu. Eurostat avait déjà publié en décembre ces chiffres que lui ont communiqués les États membres en la matière, et la proportion officielle de Belges vivant sous le seuil de pauvreté est effectivement passée de 15,3 à 14,8 % entre 2011 et 2012.

Petit manuel de traitement de statistiques bizarres

En Belgique, face à la pauvreté des statistiques publiques, le journaliste est souvent tellement content quand il tombe sur un chiffre… qu’il s’arrête là ! En réalité, cela vaut souvent la peine de gratter un peu. Exercice avec ce fameux taux de pauvreté en baisse d’un demi pour-cent au moment où tout le monde redoutait de le voir augmenter.

Premier réflexe : la marge d’erreur

Contrairement à ce qu’on s’imagine en général, le taux de pauvreté n’est pas calculé à partir des données fiscales ou sociales de l’ensemble de la population : il est en réalité tiré d’enquêtes par échantillons. La mesure arrêtée est donc assortie d’un intervalle de confiance (similaire à la fameuse « marge d’erreur » des sondages politiques). Or une variation de 0,5 % reste à l’intérieur de cet intervalle de confiance. Le doute subsiste donc.

Deuxième réflexe : la décomposition

Une variation quelconque du taux de pauvreté, tout le monde ne va pas la subir de la même manière. Par exemple, les femmes y seront nettement plus sensibles. On peut donc tenter de se faire une idée en décomposant le taux de pauvreté, c’est-à-dire en regardant si son évolution est plutôt le fait de telle ou telle sous-catégorie de la population, par exemple telle ou telle classe d’âge. C’est justement le boulot qu’a fait Philippe Defeyt, économiste et président (Ecolo) du CPAS de Namur.

tab2

Ces flux sont évidemment douteux dans les circonstances actuelles, particulièrement cette diminution de la pauvreté chez les personnes âgées, en rupture avec la tendance stable des 3 années précédentes. Or les seniors ont comme source principale de revenus les pensions légales. « Une explication de la baisse du taux de pauvreté chez les seniors pourrait être une arrivée (importante) de ‘ jeunes ‘ pensionnés, à la pension moyenne plus élevée », conjecture Defeyt. Et de montrer que la pyramide des âges des plus de 65 ans se modifie un chouïa dans ce sens, effet du baby-boom, qui s’accentuera à l’avenir, mais qui n’est pas encore assez marqué pour permettre à 42 000 pensionnés de sortir de la pauvreté…

La balance est en train de pencher du côté de l’anomalie.

Troisième réflexe : la base de calcul alternative

Il y a souvent plusieurs sources possibles pour une même statistique. C’est le cas en matière de revenus des ménages. Defeyt a refait les calculs, cette fois sur base des chiffres de l’Institut des comptes nationaux. Il obtient pour 2012 un seuil de pauvreté supérieur à celui dont sont déduits nos 14,8 %. Or si le seuil de pauvreté est sous-évalué, le taux de pauvreté est mécaniquement sous-évalué lui aussi.

Quatrième réflexe : le recoupement

Ce qu’on veut savoir, il y a souvent d’autres indicateurs pour le mesurer. L’Annuaire 2014 insiste sur le taux de privation matérielle, qui se focalise plus sur les conditions de vie que sur les revenus monétaires, et dont les variations sont réputées moins sensibles à la conjoncture. Il s’agit d’identifier un panier de neuf biens et services de base et de mesurer quelle part des ménages n’y a pas accès. On parle de taux de privation matérielle grave ou majeure pour les ménages qui rencontrent au moins 4 des 9 problèmes listés. Cette situation concernait en 2012 6,5 % de la population belge, ce qui pourrait bien représenter une rupture par rapport à la stabilité des 4 années précédentes. Ici, pour nos plus de 65 ans, la situation est loin de s’être améliorée.

tab3

Autre élément relevé par l’Annuaire, le creusement des inégalités : alors qu’en Belgique, en 1990, les 30 % des plus pauvres cumulaient ensemble une part de 11,2 % des revenus avant impôts et que les 10 % des plus riches en représentaient 27,3 %, « au fil du temps, la part des 30 % des plus pauvres a baissé (jusqu’à 8,54 % en 2011) et celle des 10% des plus riches a augmenté (jusqu’à 31,55 % en 2011). »

Et donc ?

Isabelle Pannecoucke, chercheuse en sociologie à l’Université de Gand et l’une des coordinatrices de l’Annuaire, défend le recours au taux de pauvreté, mais confirme : « La baisse du taux de pauvreté doit être considérée avec les précautions d’usage, les chiffres sont encore provisoires notamment du fait de problèmes rencontrés dans la collecte des données. » Et la conclusion de l’Annuaire attire l’attention sur la nécessité de ne jamais se fier à un seul indicateur pour apprécier une situation complexe.

Toujours d’après Defeyt, la source du problème semble être le manque de moyens de la cellule qui s’occupe des enquêtes en question, dites EU-SILC, au sein de l’administration fédérale : échantillon trop petit, recoupements insuffisants avec les banques de données administratives, mauvaise qualité de ces dernières en matière d’enregistrement des revenus, etc.

On en aura donc le cœur net l’an prochain ou dans deux ans – juste à temps pour réagir…

L’inertie comme vertu

« Attendez ! Attendez un instant… Il y a une question que je voudrais vous poser. » C’est la manière dont l’inspecteur Columbo a fait atterrir ses enquêtes pendant plus de 25 ans. Le taux de pauvreté 2012, il est basé sur les revenus de 2012 ? En réalité non, l’enquête porte sur les revenus de l’année précédente. 2011, cela vous rappelle quelque chose ?

En 2011, en l’absence de gouvernement fédéral, aucune réforme n’était entreprise en matières sociales ou économiques. Faute de pilotage réactif pour appliquer les recettes prescrites par l’UE et les institutions financières internationales, la Belgique a mis plus de temps que les autres pays européens à subir les effets macroéconomiques de la crise financière et économique. La croissance et même une petite baisse du chômage étaient au rendez-vous. Une parenthèse qui, vue dans le rétro, apparaît désormais comme une chance. Surtout si vous êtes baby-boomer, et que vous avez suivi tout le raisonnement !

Le social dans la crise : quatre balises

La conclusion de l’Annuaire, rédigée dans des termes fort diplomatiques, propose des balises très claires pour les choix en matière de politique sociale. Elle rappelle que depuis la ratification les nouveaux traités budgétaires, l’UE a une emprise plus directe sur le contenu des politiques sociales. Cette évolution est préoccupante au sens où elle peut faciliter chez nous l’importation de logiques politiques et de modes idéologiques qui ont moins fait leurs preuves dans les faits que dans les discours.

  • Le morcellement des responsabilités en matière de politiques sociales n’est pas qu’une contrainte institutionnelle : il offre une souplesse d’adaptation aux réalités locales. Encore faut-il investir dans des mécanismes de coordination pour que l’édifice fonctionne.
  • Les mesures sociales qui visent la population dans son ensemble sont des leviers cruciaux de lutte contre la pauvreté. Les mesures axées sur les groupes cibles doivent quant à elles être développées en complément et surtout pas à la place de ces mesures universelles.
  • Les mesures d’activation doivent être beaucoup plus multidimensionnelles, autrement dit, ne pas tout miser sur le retour à l’emploi pour tout le monde, ces approches dites workfaristes laissant une bonne partie des personnes les plus fragiles sur le bord du chemin.
  • Last but not least, la crainte monte de voir débarquer chez nous l’idée anglaise de la Big society : miser sur le volontariat plutôt que sur les politiques publiques pour résoudre les problèmes sociaux. Cette approche renforce les inégalités et suscite rien moins qu’une levée de boucliers unanime, parfaitement palpable lors de la séance publique de présentation de l’ouvrage le 25 mars.

 

 

 

 

En savoir plus

Isabelle Pannecoucke et al., dir., Pauvreté en Belgique. Annuaire 2014, Academia Press, 2014, 28 €, http://www.academiapress.be

Philippe Defeyt, « Pauvreté des populations, pauvreté des statistiques », IDD asbl, décembre 2013.

A la Une